Les secrets convoités de Senoussi, « boîte noire » de Kadhafi

Publié le par DA Estérel 83

Rue89

 

 

Beau-frère du leader libyen et chef du renseignement, Abdallah al-Senoussi a été arrêté en Mauritanie en mars. Depuis, les espions défilent dans sa prison dorée.


Abdallah Senoussi (DR)

De Nouakchott (Mauritanie). A l’ombre de quelques palmiers, à quelques encablures du nouveau ministère des Affaires étrangères, une villa cossue, protégée par de hauts murs d’enceinte.

Un lieu idéal pour y couler des jours tranquilles. C’est là, et dans deux autres magnifiques villas du Bataillon de la sécurité présidentielle mauritanienne (Basep) qu’Abdallah al-Senoussi passait ses journées lors de sa garde à vue, comme nous avons pu le constater sur place.

A l’occasion, Senoussi, accompagné du Basep, aimait aussi voyager à l’intérieur du pays pour « changer d’air », confie un gendarme mauritanien. « Il était détenu dans de bonnes conditions », confirme un employé de la Croix Rouge qui a pu s’entretenir avec lui pendant deux heures, le 10 mai.

Et puis les jours ont passé. 65 jours de garde à vue au total, bien plus que le maximum autorisé par la justice mauritanienne. Il fallait donc trouver un motif d’inculpation, afin de pouvoir garder l’homme et ses secrets très convoités à Nouakchott.

Poursuivi pour... immigration clandestine

La nouvelle est annoncée le 21 mai par l’AFP. La justice mauritanienne l’inculpe de falsification de document de voyage et entrée illégale dans le pays. Commentaire d’un journaliste mauritanien spécialiste des questions de sécurité, Isselmou Ould Moustapha :

« On le poursuit pour immigration clandestine, un délit mineur, ça n’a pas de sens. Les Libyens n’ont jamais eu besoin d’un visa pour la Mauritanie.
Et puis cet homme a les mains tâchées de sang, il y a tellement d’autres motifs de le poursuivre. C’est bien la preuve que les Mauritaniens ne lui reprochent rien. »

Ce sont pourtant les Mauritaniens qui ont mis fin à sa cavale. Abdallah al-Senoussi a été arrêté dans la nuit du 16 au 17 mars à l’aéroport de Nouakchott, alors qu’il débarquait d’un avion de la Royal Air Maroc en provenance de Casablanca, muni d’un passeport malien falsifié.

Une arrestation qui n’a rien à voir avec le hasard. Au Maroc, pays dans lequel il avait trouvé refuge, Senoussi faisait l’objet d’un harcèlement constant des services de sécurité. L’ex-chef des renseignements libyens se déplaçait en cachette, avec la complicité de deux de ses sœurs, établies dans le royaume, selon le témoignage d’un gendarme mauritanien qui a suivi le processus.

« Il était très surveillé, harcelé même. Le Maroc l’a poussé à bout pour éviter une arrestation afin de ne pas avoir à subir une demande d’extradition, ce qui l’aurait contraint à se positionner face à l’Algérie, son adversaire, qui continue d’héberger plusieurs membres de la famille Kadhafi. »

Un piège pour l’attirer en Mauritanie

Excédé par cette surveillance, Senoussi se laisse convaincre de partir en Mauritanie. Ce qui était un piège, minutieusement préparé, poursuit le gendarme :

« A son insu, Senoussi était accompagné à bord de l’avion par un conseiller aux affaires sécuritaires à l’Ambassade de Mauritanie à Rabat. A son arrivée, les alentours de l’aéroport étaient déjà sous haute surveillance. »

Abdallah al-Senoussi ne s’attendait pas à un tel accueil. L’ex-pilier du régime libyen espérait pouvoir compter sur ses relations privilégiées avec le président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, fidèle allié de Mouammar Kadhafi avant sa chute. D’autant plus que ce dernier lui avait donné de solides garanties quelques mois plus tôt, selon une source proche des services de renseignements mauritaniens.

« Des négociations ont eu lieu en Algérie le 10 décembre, à l’occasion d’unvoyage du chef de l’Etat mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, dans les wilayas intérieures du pays.

Sur place, le président mauritanien a rencontré des membres des familles Kadhafi et Senoussi réfugiés en Algérie. A cette occasion, il s’est engagé à veiller personnellement sur Abdallah al-Senoussi. »

La promesse ne sera jamais honorée, du moins pas dans les termes attendus par la famille Senoussi.

Une mine de renseignements qu’on se dispute

Adballah al-Senoussi est une carte maîtresse dans le jeu du président mauritanien. A l’origine de toutes les tractations secrètes sous Kadhafi, l’ex-chef des renseignements libyens est une mine de renseignements que tout le monde veut interroger. Le journaliste mauritanien Isselmou Ould Moustapha résume :

« C’est la boîte noire de Kadhafi, la fortune des Libyens. Il sait beaucoup de choses. Il est très important. »

Les services de renseignements occidentaux se bousculent à Nouakchott pour pouvoir entendre le confident de Kadhafi. Et ce sont les autorités mauritaniennes qui délivrent les laisser passer. S’ensuit un bras de fer entre les différentes officines, selon les témoignages recueillis auprès de sources proche des services de renseignements mauritaniens.

Le FBI fait venir des Etats-Unis plusieurs agents et obtient l’autorisation de s’entretenir avec Senoussi, dans la demeure qui lui tient lieu de villégiature. Les renseignements français l’interrogent également. Officiellement, la France veut le traduire en justice pour son rôle dans l’attentat contre un avion d’UTA en 1989.

Une demande d’extradition a même été déposée fin mars à Nouakchott. Une manœuvre destinée à faire oublier de sombres affaires, selon le journaliste mauritanien Isselmou Ould Moustapha :

« Nicolas Sarkozy n’avait aucun intérêt à traduire Senoussi en justice. Il sait beaucoup trop de choses sur les relations franco-libyennes d’avant la révolution. »

Senoussi, intermédiaire à tout faire

L’homme était de toutes les décisions stratégiques. Selon le magazine Wired, c’est lui qui, en 2007, négocie l’achat à la société française Amesys d’un système de surveillance Internet. Un logiciel destiné à épier les faits et gestes de l’opposition, comme le révéleront d’autres médias par la suite, dont le Wall Street Journal.

L’homme était à l’époque déjà recherché par Interpol et sous le coup d’un mandat d’arrêt de la France où il a été jugé par contumace.

Senoussi était aussi partie prenante dans des négociations avec le groupe pétrolier français Total en 2010 pour construire un gazoduc entre la Libye et l’Europe, fait savoir l’intermédiaire Ziad Takieddine sur son blog.

L’homme et ses secrets suscitent l’intérêt de nombreux services. Les Iraniens envoient à leur tour leurs agents à Nouakchott. Ils sont prêt à tout pour obtenir des détails sur la disparition en Libye en 1978 de Moussa al-Sadr, l’imam chiite qui a inspiré la création du Hezbollah libanais.

La négociation aboutit quelques semaines plus tard. Téhéran remet à Nouakchott l’ex-numéro 3 d’Al-Qaïda, le Mauritanien Mahfoud Ould el-Walid, ancien moufti d’Oussama Ben Laden, repenti depuis et que le président Mohamed Ould Abdel Aziz veut utiliser en exemple pour démobiliser les jeunes recrues mauritaniennes d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi).

La Mauritanie pas pressée de collaborer

Reste la Libye post-Kadhafi, dont les demandes d’extradition sont ignorées par la Mauritanie. Selon une source proche des enquêteurs mauritaniens, « seul un membre d’une délégation libyenne a pu rencontrer Senoussi » le 19 mars à Nouakchott.

Il y a trois semaines encore, le ministre des Affaires étrangères mauritanien a refusé de recevoir un émissaire libyen venu à Nouakchott pour faire avancer le dossier.

Cette mauvaise volonté irrite Tripoli, qui a interdit à un avion de Mauritania Airlines de survoler son territoire le 13 mars. La Mauritanie a également « suscité la colère des pays du Golfe, notamment le Qatar et l’Arabie Saoudite, qui ne comprennent pas pourquoi Nouakchott privilégie l’Iran plutôt que la Libye sur ce dossier », poursuit cette même source.

Les Mauritaniens ne sont pas en reste, eux qui ont désormais un accès privilégié à Senoussi et à ses petits secrets. Une source proche des services de renseignements mauritaniens nous le confirme :

« Nouakchott voulait entendre Senoussi au sujet de l’implication de la Libye de Kadhafi dans presque tous les coups d’Etat qui ont eu lieu en Mauritanie. La Libye réglait tous les différents et mettait la main à la poche.

C’est Kadhafi qui a versé, en espèce, l’équivalent de cinq années de salaire à l’ex-président mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi, pour le dédommager après le coup d’Etat de 2008. »

15 millions de dollars évaporés

Une autre question intéresse les enquêteurs mauritaniens, selon un gendarme. Il s’agit de savoir « où sont passés 15 millions de dollars retirés de la Chinguetti Bank (ancienne banque mauritano-libyenne) de Nouakchott par Slimane Chahoumi, l’ex-secrétaire aux Affaires étrangères du congrès général du peuple libyen, deux semaines avant la chute de Kadhafi ».

Impossible de remonter la trace de ces fonds. Depuis le 8 mars, des scellés sont visibles sur les portes d’entrée du bâtiment de la banque.

Les liens entre la Mauritanie et la Libye étaient très forts du temps de Kadhafi. Nouakchott est l’une des dernières capitales à avoir reconnu le Conseil national de transition (CNT) lybien en novembre 2011.

Les relations privilégiées de l’ex-ministre mauritanienne des Affaires étrangères, Naha Mint Meknass, avec la Libye de Kadhafi étaient d’ailleurs connus de tous dans la capitale mauritanienne.

Une source proche des services de renseignements mauritaniens raconte :

« Elle a été priée de quitter son poste après la chute du Guide, ses accointances avec Kadhafi devenant gênantes. Fâchée, elle menaçait de révéler des secrets d’Etat. Depuis, on lui a promis le poste d’ambassadeur en Espagne et l’affaire s’est tassée. »

Et les secrets d’Etat ne manquent pas, poursuit la même source, qui évoque notamment – sans pouvoir le prouver – la corruption d’émissaires de l’Union africaine venus rapprocher les positions des belligérants libyens.

« Kadhafi avait rempli d’or l’avion des émissaires. Cet or est aujourd’hui caché en Mauritanie et en Afrique du Sud. »

Selon lui, des hommes d’affaires mauritanien sont également impliqués dans l’envoi de mercenaires pro-Kadhafi pendant la révolution libyenne : « Ces derniers feront tout pour que Senoussi finisse sa vie en Mauritanie. »

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