Les maîtres du carnet funéraire

Publié le par DA Estérel 83

CL11112010

 

 

Parmi les nombreux critères qui permettent d'apprécier le degré de démocratie d'un pays, il en est un assez simple à déceler et qui pourtant ne trompe pas. C'est la façon dont les autorités réagissent lorsque leur dictateur, voire leur ex-dictateur, a enfin la politesse de quitter ce bas monde. Plus on fait durer l'agonie de celui qui si longtemps a fait trembler le pays, plus on cherche à masquer la réalité médicale de son cas, plus on diffère l'annonce de son décès, plus les chances d'avoir affaire à un pouvoir démocratique sont faibles.

Quel jour est vraiment mort le général Franco? Peu sont les historiens qui s'avanceraient à parier sur une date incontestable tant l'agonie du Caudillo aura été longue. C'est qu'il fallait du temps au pouvoir en place, non point pour organiser les obsèques, mais pour gérer au mieux la succession et l'avenir... Si le monde a appris le 4 mai 1980 la mort du maréchal Tito, combien de temps les responsables yougoslaves tout occupés à tenter de sauver son héritage politique et une unité nationale déjà chancelante en ont-ils différé l'annonce?

On pourrait ainsi multiplier les exemples qui montrent que si, dans une démocratie, le pouvoir peut être amené à garder secrète quelques heures la mort d'un dirigeant, c'est en jours ou en semaines que les dictatures délivrent la même nouvelle. L'Egypte vient de donner un nouvel exemple de cette théorie qu'on pourrait appeler, par extension de celle du mort-kilomètre, celle du mort-jour.

Annoncé «cliniquement mort» mardi soir par l'agence officielle égyptienne Mena, Hosni Moubarak, l'ancien leader condamné à la prison à vie, vient d'avoir droit à un sursis à décéder de la part de l'armée. Selon les généraux - et les médecins qui sont soit d'incompétents fossoyeurs ou de fieffés menteurs... - Moubarak serait toujours vivant. Mais dans le coma.

Ce rectificatif des militaires intervient dans un climat d'extrême tension et alors que le candidat de ceux-ci, l'ex-Premier ministre Ahmad Chafiq et le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsi, proclament chacun leur victoire à la présidentielle. Au moment où la place Tahir est de nouveau le cadre de manifestations monstre. Au moment où le résultat des législatives vient d'être invalidé. Au moment où après deux scrutins où ils avaient déjà le sentiment d'avoir à choisir entre la peste et le choléra, les Égyptiens sont en train de se rendre compte qu'ils ont à la fois la peste et le choléra.

Le pseudo-mystère autour de l'état réel de Moubarak servira-t-il à distraire les Égyptiens du chaos politique actuel? C'est peu probable. Il reste que l'annonce de la mort du raïs dans un tel contexte ne pourrait qu'ajouter à la tension qui règne aujourd'hui en Égypte en risquant de faire sortir de leur relative discrétion les nostalgiques de Moubarak. Ce qui est par contre est très clair, c'est que les généraux sont maîtres du carnet funéraire. Comme ils le sont encore du pays.

 


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