Les idées, plus fortes que l'amitié ?

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2  Justice au singulie

 

 

Pour notre blogueur associé Philippe Bilger, les idées sont moins importantes que les hommes. Difficile pour lui de concevoir qu'une amitié puisse être rompue à cause d'une différence de point de vue.


(Photo : pawoli - via flickr CC)
(Photo : pawoli - via flickr CC)
Je me suis longtemps demandé si je n'étais pas anormal. Le nombre de gens qui se battent et s'invectivent à cause des idées, qui se séparent pour la vie parce qu'un jour, selon eux, la parole de l'autre a franchi la ligne jaune et que ce qui était difficilement supporté hier est devenu franchement insupportable. Mais s'insulter, se foudroyer de l'esprit, rompre une amitié parce qu'une opinion a été émise ou un jugement formulé, quel comportement incompréhensible ! 

Sur ce blog, il m'arrive de percevoir, chez quelques rares commentateurs, l'envie non seulement de convaincre, ce qui est normal, mais de terroriser, de réduire en miettes le contradicteur parce qu'il n'aurait pas été concevable, convenable de lire puis de réagir tranquillement, sereinement. Les idées contraires aux nôtres sont-elles donc si dangereuses pour justifier violence, acrimonie, mauvaise foi et effacement de la carte du dialogue ? 

Sur Twitter, il arrive aussi qu'au milieu de la courtoisie des signes éclatent soudain une grossièreté imprévue, une vulgarité insigne comme un monument de mauvais goût dans une esthétique qui y est peu préparée. Mais qui a raison, qui a tort ? Serais-je donc anormal pour attacher si peu d'importance aux idées et tant aux hommes, aux personnalités ? Pour ne même pas sentir en moi la tentation de me colleter avec quelqu'un s'il ne pense pas comme moi mais s'il m'apparaît chaleureux et sympathique ? Convient-il qu'à l'avenir je devienne plus sérieux, plus grave, un doctrinaire et un dogmatique au quotidien pour susciter le respect et être qualifié d'individu responsable ? 

A dire vrai, rarement les idées m'ont fait apprécier les hommes mais le plus souvent des hommes sont parvenus à me faire apprécier leurs idées, quoi que j'en aie. Cette guerre civile intellectuelle si éclatante dans notre paysage apparemment démocratique, si ostensible parfois dans nos cercles, nos familles et nos communautés me semble non seulement détestable mais absurde. Sur un mode moins ironiquement cynique, je ne serais pas loin d'adhérer à ce que le relativiste Brassens a chanté. Au fond, depuis la chute du communisme et de ses ravages, peut-on encore s'empoigner ?

DES IDÉES ET DES HOMMES

Qu'ils sont exaspérants les totalitaires de l'esprit, les dictateurs du familier, les despotes du café du commerce ! Comme si on n'avait pas le droit d'être grave sans être impitoyable et qu'il fallait chasser de notre vie les maladroits de la réflexion ! J'ai craint d'être anormal parce que je me souciais si peu de la cohérence interne de mes positions que j'étais même effrayé devant le risque d'être enfermé à perpétuité en elles. Passant de sympathies en antipathies, d'adhésions instinctives à des hostilités du même type, privilégiant les natures contre les structures et, au détriment des donneurs de leçons, un prochain stimulant, j'ai bénéficié sans cesse du désordre créatif d'affinités sans frontières. 

Des exemples récents m'ont démontré comme j'étais un hôte accueillant des contraires. Lionnel Luca, de la Droite populaire, assez systématiquement vilipendé – moqué même parce qu'il a su être tendre avec son épouse – m'a beaucoup plu grâce à une parole, une sincérité, un courage qui l'ont conduit à dénoncer que « si on veut faire carrière dans cette société moralisatrice, il faut être bien vu de ceux qui écrivent, ces curés laïcs qui donnent l'absolution au nom de ce qu'il faut penser »

Un ami cher, Thierry Lévy, formidable avocat, s'est déclaré il y a des années – mais je suis sûr qu'il n'a pas changé – hostile à tout pouvoir, toute loi, tout juge. Si une personne exceptionnelle n'était pas à la source de ce négativisme radical, je ne lui aurais pas prêté une seconde attention. 

Le hasard de l'actualité médiatique fait qu'un très long entretien de Marcelle Padovani avec le juge Falcone assassiné en 1992 va être publié (nouvelobs.com) et qu'il n'est pas de magistrat qui ait porté au plus haut l'exigence de l'Etat de droit, l'honneur et le courage du juge et le respect de la loi. Pourtant, l'admiration que j'éprouve pour cet homme hors du commun, ayant continué à assumer sa mission avec la certitude absolue de son inéluctable et brutale disparition, est compatible avec l'extrémisme anti-institutionnel développé par d'autres. 

Combien ainsi dans nos existences, si nous voulions bien nous laisser guider plus par nos affinités que par nos préjugés, de nombreuses opportunités nous seraient offertes ! J'avoue même un plaisir indicible à suivre des chemins que l'imprévisibilité inspire et que le poids des idées ne domine pas. Des idées et des hommes ? Qu'on laisse les seconds faire la loi !

Publié dans Billet

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