Le week-end où tout a basculé entre Washington et Paris

Publié le par DA Estérel 83

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Par  STÉPHANE TRANO

 

 

 

Obama ne croyait pas en la victoire d'Hollande. Ses équipes s'opposaient sur la question. Son staff rapproché s'est finalement retrouvé dans l'embarras pour avoir confié les clés du G8 et du Sommet de l'Otan un peu trop vite à l'équipe Sarkozy.


Le week-end où tout a basculé entre Washington et Paris
Jean qui rit, Jean qui pleure. Ces dernières heures, derrière les portes bien gardées de la Maison Blanche, les conseillers diplomatiques sont tendus et les spécialistes de l'économie sont excités. Le problème, c'est que le maître des lieux, Barack Obama, a plus entendu les premiers que les seconds jusqu'à cette semaine. 

Soigneusement briefées par l'Ambassadeur de France à Washington, François Delattre, et par l'omniprésent Jean-Daniel Levitte, le sherpa de Nicolas Sarkozy, les équipes rapprochées du Président américain ont longtemps pensé que « Sarko l'Américain » l'emporterait sur le candidat socialiste le 6 mai. La personnalité de François Delattre n'y était pas pour rien. 

L'hyperactif ambassadeur qui a beaucoup sillonné les Etats américains depuis son entrée en fonction, en février 2011, a fait partie du cercle rapproché de Jacques Chirac entre 1998 et 2002, où il était alors en charge des relations avec les médias américains. Directeur adjoint du staff de Dominique de Villepin alors ministre des Affaires étrangères, il a aussi pour carte dans sa manche d'avoir été ambassadeur à Bonn et au Département des Affaires stratégiques et du Désarmement du Ministre des Affaires étrangères. 

Quand à Jean-Daniel Levitte, véritable gourou de la diplomatie française aux Etats-Unis, suivi à la lettre de l'Ambassade à Washington jusqu'au plus petit des consulats de France outre-Atlantique, il a tout simplement éclipsé le rôle de Bernard Kouchner comme ministre des Affaires étrangères, et sa voix a compté plus que toute autres auprès de la diplomatie américaine. Grand restaurateur de la relation Franco-Américaine après la crise irakienne, il n'était guère enclin à privilégier le scénario Hollande. 

Barack Obama comptait bien s'appuyer sur la présence de Nicolas Sarkozy à Camp David puis à Chicago pour consolider son scénario pour les prochains mois sur plusieurs questions-clés telles que l'Iran, l'Afghanistan, la Syrie, Israël, et pour montrer aux partenaires russes et chinois la solidité de l'axe Washington-Paris-Berlin. Sarkozy le lui avait promis, il ferait de nouveau feu de tous bois et participerait au succès de ces sommets. Mais on sait que le président américain le trouvait tout de même dangereusement « imprévisible ». Et cela, dit-on autour de lui, commence finalement à ne pas lui déplaire, de devoir frayer désormais avec un personnage plus rassurant. 

Dans les colonnes du Washington Post, la journaliste Mary C. Curtis résume bien à sa manière l'état d'esprit qui règne ici: « Tant de gens n'aiment pas Sarkozy - sa Rollex, son caractère fébrile, son attitude prend ça dans ta gueule que beaucoup avec lesquels je me suis entretenue ne trouvent pas convenable. Il était juste "Trop". (...) Le 15 mai, Hollande arrivera et Sarkozy partira. Le nouveau Président sera accueilli à Camp David pour le Sommet du G8 et à Chicago pour le Sommet de l'OTAN. Contrairement à la coûtume américaine, il n'y aura pas cette fois de canard boîteux. Les Français, semble t-il, veulent de l'efficacité. » 

Efficacité. Qui eut crû que ce mot soit attribué à Hollande plutôt qu'à Sarkozy voilà encore 15 jours? Une première satisfaction pour son équipe s'il en est.

LE PARADOXE D'UNE DÉFAITE UTILE DE SARKOZY

Le week-end où tout a basculé entre Washington et Paris
Mais rien n'a tourné comme prévu. Obama n'a prêté qu'une oreille distraite à ses conseillers pour lesquels la forte possibilité d'une élection de François Hollande à la présidence française devait être envisagée comme un changement radical dont celui-ci pouvait habilement tirer profit. Dès le début du mois d'avril, plusieurs notes ont circulé dans l'aîle Ouest de la Maison Blanche pour expliquer au Président ce qu'une élection de François Hollande signifierait pour sa propre politique aux Etats-Unis. Prisonnier de son tropisme berlinois, Obama ne les a pas entendus. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes, puisqu'il adressait en même temps, depuis des mois, un avertissement à la Chancelière allemande et au Président Sarkozy sur les risques de pousser les manettes trop à fond en matière de politique de réduction du déficit budgétaire, au risque de tuer toute possibilité de reprise de la croissance en Europe. Obama savait qu'il aurait besoin de deux facteurs importants cette année pour emporter sa réélection: une stabilisation de la situation avec l'Iran et un assouplissement des politiques européennes pour éviter un effet domino qui emporterait la reprise fragile de la croissance en Amérique.  



HOLLANDE, UN ALLIÉ PLUS PRÉCIEUX QUE SARKOZY?

Avec l'élection de François Hollande, c'est tout un débat d'une essence totalement nouvelle qui a envahit les médias américains. Non seulement, à la grande surprise de nombreux observateurs (voir nos billets précédents), la défaite de Sarkozy n'a guère attristé l'Amérique, mais de plus, l'élection d'Hollande a suscité curiosité et intérêt pour la nouvelle voix qu'il fait entendre sur le continent européen. Et cette nouvelle voix renverse toutes les prévisions de l'équipe d'Obama: voilà le Président américain confronté à une reprise d'indépendance de la France vis à vis de sa diplomatie sur la scène internationale mais en même temps, à l'arrivée d'un allié objectif dans sa plaidoierie pour un assouplissement des politiques européennes avant que la courroie ne casse définitivement. 




DU BRUIT POUR REBATTRE LES CARTES EN COULISSES

Pour gagner du temps, et grâce aux précieux conseils de Bill et Hillary Clinton - le premier remplissant les caisses du candidat à sa réélection et la seconde actuellement au zénith des sondages de popularité aux Etats-Unis (notre prochain billet) - les conseillers en charge de la communication d'Obama ont organisé entre samedi et dimanche dernier la sortie surprise du Vice-Président Joe Biden sur le mariage gay, puis, dans la foulée, la prise de position personnelle mais publique d'Obama en faveur du même mariage gay. Résultat, l'essentiel de la semaine a été dominé par ce thème lequel, non seulement, a permis au candidat de récolter des sommes phénoménales auprès des partisans de cette mesure, mais a également saturé les espaces d'information de manière à faire oublier les aléas du grand rebattage de cartes qui se déroule en coulisse avant les grands rendez-vous imminents à Camp David et Chicago. 

Autre avantage, le bruit créé par le débat très artificiel et sans conséquences autour du mariage gay a permis de minimiser à l'extrême la claque très mal vécue par la Maison Blanche de l'annulation de sa venue au G8 et au Sommet de l'OTAN par le Président russe Poutine sous le prétexte pour le moins fantaisiste de la composition de son gouvernement. 

MERKEL EN DIFFICULTÉ

Mais ce grand brouhaha a également masqué l'accélération brutale des échanges entre la diplomatie américaine et la nouvelle diplomatie française, une fois de plus sous la houlette de Jean-Daniel Levitte. Les objectifs sont cruciaux pour l'image d'Obama: 
  • Tenter de minimiser les divergences de vue enter Obama et Hollande sur les sujets sensibles de l'Afghanistan et de l'Iran
  • Mettre au point un language concordant sur la situation européenne et donner le sentiment d'une alliance renouvelée entre Washington, Paris et Berlin, ce qui ne sera pas une mince affaire au moment ou Angela Merkel, prisonnière de sa politique intérieure, ne manifeste guère de bonne volonté vis à vis du nouveau pouvoir français, et dont les émissaires tentent actuellement de convaincre l'équipe d'Obama de résister aux inflexions souhaitées par celle d'Hollande.
Désormais, Obama se trouve pris entre une Angela Merkel dont les marges de manoeuvre sont réduites et un François Hollande qui sert objectivement les intérêts de Washington en réclamant un assouplissement d'un Traité européen considéré aux Etats-Unis comme une corde passée autour de la gorge européenne à partir du 1er Janvier 2013. De plus, Obama sait qu'il va devoir lui-même gérer très prochainement la montée en puissance de l'affrontement avec les Républicains autour de la crise budgétaire, et qu'il a peu de temps, d'ici novembre, pour forcer au compromis. C'est pourquoi - et c'est une grande nouveauté ici - plusieurs de ses proches conseillers l'incitent à se rapprocher rapidement de François Hollande pour amorcer un virage sur le thème d'une nouvelle ère pour les deux pays centrée non plus exclusivement sur l'austérité mais sur la remise à plat de la situation globale et la promotion d'un volet social des deux politiques. Au détriment d'Angela Merkel. Ce qui ne serait pas la moindre des victoires pour le nouveau président français.

 

Publié dans Etranger

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