Le réquisitoire français contre les services secrets pakistanais

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

 

«Sympathies» pour certains mouvements terroristes ; «attitude pour le moins contrastée» ; «manque de professionnalisme» «formation assez basique» «absence de résultats»... Des documents inédits des services secrets français, récemment fournis à la justice par le gouvernement en marge de l'affaire Karachi, brossent un portrait impitoyable des deux principales agences de renseignements pakistanaises, l'ISI et l'IB, régulièrement mises en cause depuis des années pour leur attitude équivoque – si ce n'est plus – à l'égard du terrorisme.

 

Dernier exemple en date, selon le New York Times du 14 juin, l'Inter-Service Intelligence (ISI), le plus puissant des services de renseignements du Pakistan dont le double jeu à l'égard des mouvances islamistes est un secret de Polichinelle, a procédé ces dernières semaines à l'arrestation de cinq informateurs pakistanais de la CIA soupçonnés d'avoir aidé les Etats-Unis dans leur traque d'Oussama Ben Laden. 

 

Pakistan, 2011.
Pakistan, 2011. © (Reuters)
Arrivés mi-mars, après déclassification, au cabinet du juge antiterroriste Marc Trévidic, chargé de l'enquête sur les causes de l'attentat de Karachi, les documents “confidentiel défense” que révèle aujourd'hui Mediapart sont le résultat d'une visite de courtoisie que la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et la Direction de la surveillance du territoire (DST, désormais DCRI) avaient rendue à leurs homologues pakistanaises un mois après l'attentat.

 

 

Conduite par le général Philippe Rondot, alors conseiller pour le renseignement et les opérations spéciales du ministère de la défense, une délégation d'espions français s'était ainsi déplacée, du 18 au 21 juin 2002, à Karachi et Islamabad, les deux principales villes du pays, pour faire le point sur l'enquête concernant l'attentat qui a visé un bus de la Direction des constructions navales (DCN) et tué quinze personnes, dont onze Français.

 

L'opération avait également pour objectif d'évaluer la menace terroriste susceptible de nuire au programme franco-pakistanais de construction de sous-marins – le contrat Agosta – sur lequel travaillaient justement les ouvriers de la DCN morts dans l'attaque du 8 mai 2002.

 

Les rapports rédigés par les services français à leur retour à Paris, s'ils n'offrent que peu d'informations intéressantes sur l'attentat de Karachi en lui-même, jettent en revanche une lumière crue sur les activités, les lacunes et les sympathies coupables des services pakistanais.

«Après avoir toléré, avec quelques sympathies...»

Une note de la DGSE datée du 26 juin 2002, déclassifiée par le ministère de la défense le 23 février dernier et transmise un mois plus tard au juge Trévidic, apparaît même à la lecture comme un réquisitoire impitoyable (voir page 2 du document ci-dessous).

 

ISI
 

 

«L'ISI et l'IB (Intelligence Bureau - ndlr) n'étaient jusqu'à ces attentats véritablement orientés vers la lutte contre la menace terroriste provenant d'Al-Qaïda. Les services privilégiaient quasi-exclusivement la lutte contre le terrorisme sectaire (Lashkar E-Jhangvi) et considéraient leurs actions dans un cadre de protection de leur “proche étranger”»peut-on lire dans ce document, que Mediapart publie en intégralité.  

Son rédacteur (anonyme) poursuit :

 

«Après avoir toléré, avec quelques sympathies, la présence de volontaires arabes sur leur territoire, les services pakistanais ne semblent pas avoir pour autant accumulé beaucoup de connaissances précises sur ces milieux qu'ils manipulaient que dans l'optique talibane pour prendre le contrôle de l'Afghanistan.

 

 

Le Pakistan
Le Pakistan© (dr.)
«L'absence de résultats ou réponses rapides à nos sollicitations provient surtout d'un manque de professionnalisme dans le suivi et les enquêtes dans le domaine terroriste. La formation assez basique des services comme celle de la police, leur très grande faiblesse dans les ressources techniques et la maîtrise des technologies avancées dans le renseignement freinent autant l'efficacité de ces services que leur probable prudence à livrer des renseignements avant d'avoir vérifié les éventuels liens sur les affaires antérieures de ces mêmes services.»

 

 

Plus loin, la note évoque à nouveau la «faible connaissance de la mouvance Al-Qaïda dans leur pays et une médiocre perception de sa dimension internationale» par les services pakistanais. Ces derniers sont encore présentés comme «faibles dans tous les domaines techniques et ne disposent véritablement que de ressources HUMINT». Le terme «humint» est une contraction des mots «human» et «intelligence», soit «renseignement humain», en opposition aux moyens technologiques dont raffolent en général les services d'espionnage.

 

Dans une autre note, rédigée le 24 juin 2002, le général Rondot (l'homme dont les écrits feront le sel de l'affaire Clearstream) parle pour sa part de«l'attitude pour le moins contrastée des différents services pakistanais». Sans en dire plus. Le militaire préfère en effet proposer à la destinataire de son rapport, la ministre de la défense de l'époque (Michèle Alliot-Marie), un «compte-rendu oral plus détaillé».

 

«Violence politique»

La période à laquelle les services secrets français rédigent ces documents peu amènes à l'égard de leurs homologues pakistanais est une période clef dans l'histoire intérieure de la République islamique.

 

P. Musharraf
P. Musharraf© (Reuters)
Pressé par les Etats-Unis de donner des gages de confiance sur le terrain de la guerre au terrorisme moins d'un an après les attentats du 11 septembre 2001, le président pakistanais de l'époque, Pervez Musharraf, fera ainsi savoir, en janvier 2002, qu'il a décidé de couper les ponts avec plusieurs organisations fondamentalistes de son pays, liées de près ou de loin aux franges les plus radicales de l'appareil militaire pakistanais et de l'ISI. Certains comptes en banque de ces mouvements seront même gelés.

 

 

D'après le rapport d'un ancien agent du contre-espionnage français, Claude Thévenet, alors chargé par la DCN d'enquêter sur les causes de l'attentat de Karachi, c'est précisément cette «décision du 12 janvier 2002 du président Pervez Musharraf de stopper le financement des guérillas islamistes au Pakistan» qui a conduit «plusieurs chefs militaires à choisir un mode d'opposition fondé sur la violence politique».

 

Toujours selon ce document, baptisé Nautilus, que Mediapart a révélé en septembre 2008, «l'ISI, lâché par le pouvoir politique», se serait alors lancé dans la «recherche de ses propres modes de financement» et«aurait entrepris de reprendre les “dossiers impayés”». Parmi ceux-là: les commissions non versées en marge du contrat des sous-marins français de la DCN construits à Karachi.

 

De fait, une note de la DGSE rédigée le jour de l'attaque contre les employés de la DCN explique que «si l'attentat visait spécifiquement des ressortissants français (ce qui est aujourd'hui établi - ndlr), on ne peut écarter la possibilité d'une piste financière».

 

«Au Pakistan, poursuit ainsi la même note du 8 mai 2002, les contrats militaires sont “célèbres” pour les pots-de-vin et les commissions demandés par les officiers pakistanais et les hommes politiques. Les ressortissants français qui ont été tués étaient engagés dans la fourniture et la construction de sous-marins réalisés par une société française.»

Les services français ajoutaient: «L'attentat contre les ressortissants français à Karachi ne porte pas les marques d'une opération montée par Al-Qaïda.»

 

La fabrique du mal

Si l'implication formelle de certains éléments des services secrets pakistanais dans l'attentat de Karachi n'est aujourd'hui pas prouvée judiciairement – cela demeure la principale piste d'enquête du juge Trévidic –, la possibilité d'un lien entre l'ISI et des groupes capables de répandre la mort par le terrorisme est loin d'être une vue de l'esprit.

 

© Reuters
Les raisons de ce constat sont, d'abord, historiques. Elles remontent à la guerre que se sont livrée, entre 1979 et 1989, les moudjahidine («guerriers saints») afghans et les troupes de l'Union soviétique en Afghanistan. Sur place, l'ISI fut le principal allié de circonstance de la CIA pour armer et encourager la rébellion face au «péril» communiste, alors ennemi n°1 des Etats-Unis. Parmi les seigneurs de guerre de l'époque se trouvait un certain Oussama Ben Laden.

 

 

Après le retrait des troupes de l'URSS en février 1989, l'Afghanistan a sombré dans le chaos taliban du mollah Omar. Les soutiens de l'ISI aux talibans furent alors multiples: financement, ravitaillements militaires, planification stratégique.

 

Quelques exemples:

– En 1996, le directeur adjoint de l'ISI, un certain Aziz Kahn, déclare au sujet des talibans lors d'une réunion militaire, dont un compte-rendu sera révélé en 2001 par le New York Times«Ces gens rendront le Pakistan plus fort. Nous n'avons rien à craindre d'eux. La seule chose qu'ils feront, s'ils prennent le contrôle de l'Afghanistan, ce sera de diffuser un islam pur.»

– Deux ans plus tard, en 1998, après une vague de bombardements de camps terroristes de Ben Laden dans la région afghane de Khost menés en représailles à des attentats commis contre des intérêts américains en Afrique de l'Est, les Etats-Unis découvrent que des combattants de groupes armés officiellement soutenus par le Pakistan figurent parmi les victimes...

– En 2002, au détour des investigations sur l'assassinat du journaliste duWall Street Journal, Daniel Pearl, les enquêteurs américains parviennent à mettre au jour des liens étroits entre le principal suspect, Ahmed Omar Saeed Sheikh, et un officier de l'ISI, un certain «brigadier Abdullah».

 

C'est cette même année 2002 qu'une voiture Toyota bourrée de TNT militaire fait exploser le bus de la DCN à Karachi. Dans sa note du 26 juin 2002, la DGSE écrit: «Il est probable que les services pakistanais cherchent à démontrer la responsabilité totale du Lashkar e-Jhangvi (un groupe terroriste sectaire - ndlr) par des opérations d'Al-Qaïda.»La thèse de l'attentat-suicide perpétré par Al-Qaïda s'avérera, en réalité, une grotesque construction de l'appareil sécuritaire pakistanais.

Publié dans Affaires

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