Le Qatar : comment une autocratie soutient les révolution arabes

Publié le par DA Estérel 83

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« Un jour, lorsque l'émir du Qatar était encore un jeune étudiant en Grande-Bretagne dans les années 1960, un douanier anglais a examiné son passeport à sa descente d'avion et lui a lancé : “Le Qatar, c'est quoi ce pays?” Ça l'a profondément humilié. » Le diplomate qui raconte cette anecdote avec un sourire aux lèvres s'empresse d'ajouter qu'il ne sait pas si elle est établie ou apocryphe. « Mais elle résume très bien le sentiment de l'émir Hamad bin Khalifa Al Thani et le désir de reconnaissance effréné qu'il a pour son pays. »

 

Aujourd'hui le Qatar n'est plus un point d'interrogation sur la mappemonde. Désertique, grande comme l'Ile-de-France, peuplée de 1,6 million d'habitants (mais seulement 200 à 250.000 Qatariens, les autres étant des travailleurs immigrés originaires d'Asie ou du Proche-Orient), fabuleusement riche (les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel), la péninsule s'est fait un nom. Grâce aux investissements financiers de son fonds souverain (la Bourse de Londres, le grand magasin britannique Harrod's, Volkswagen, des palaces parisiens – Majestic, Royal Monceau –, et tout récemment l'équipe de football du PSG) ; grâce aux remarquables gratte-ciel du front de mer de Doha et à quelques bâtiments érigés par des architectes stars (I.M. Pei, Jean Nouvel...) ; grâce à l'organisation à venir de la Coupe du Monde de football de 2022 ; grâce à ses antennes universitaires occidentales (Georgetown University, Carnegie Mellon, HEC)...

 

 

À Doha, un monument à ce qui faisait la richesse du Qatar il y a un siècle : les perles.
À Doha, un monument à ce qui faisait la richesse du Qatar il y a un siècle : les perles.© Thomas Cantaloube

 

 

 

Mais tout cela, d'autre pays du golfe Persique le font également, ou pourraient le faire s'ils décidaient de dépenser leurs pétro-dollars dans des projets de ce type. Ce qui distingue véritablement le Qatar de ses voisins gavés d'hydrocarbures, c'est l'investissement, en partie immatériel, de Doha dans un secteur où il y a généralement plus de coups à prendre que de bénéfices à engranger : la diplomatie. Cela fait maintenant plusieurs années que le Qatar s'est immiscé dans le ballet des médiations internationales, jouant des coudes pour se faire une place à la table des négociations aux côtés des poids lourds habituels : pays européens, Etats-Unis, Russie, Egypte... Ne doutant de rien, l'émir et son cousin, qui est également son premier ministre et son ministre des affaires étrangères, se sont attaqués aux dossiers libanais, israélo-palestinien ou soudanais. Et, plus récemment, au cas de la Libye, qui a marqué une montée en puissance considérable de son activisme international. Car, dans ce cas précis, Doha a non seulement servi de « caution arabe » à la résolution 1973 de l'ONU, mais a envoyé des avions participer aux frappes aériennes de l'OTAN et des militaires sur le terrain. Le tout dans le contexte d'un « printemps arabe » qui cherche à se débarrasser des autocrates, dont l'émir Khalifa est un modèle du genre. Paradoxe. Oui, c'en est un, comme l'est la curieuse place prise par le Qatar sur la scène internationale.

 

 

« Il a un positionnement propre aux petits pays qui cherchent à assurer leur sécurité. Le Qatar est une nation minuscule dans une région pas commode », euphémise le doyen de l'antenne à Doha de l'université américaine de Georgetown, le politologue Mehran Kamrava. « Le fait de chercher à s'imposer sur la scène internationale est pour les Qatariens une question de survie et quelque chose qu'ils peuvent se permettre grâce à la confiance qu'ils tirent de leurs fabuleuses ressources minérales. » L'actuel émir, Khalifa Al Thani, est arrivé au pouvoir en 1995, en renversant son propre père. Son premier souci fut de faire rayonner son pays.

 

« L'émir a voulu faire exister son pays et, littéralement, le mettre sur la carte », décrypte un diplomate du Quai d'Orsay, à Paris. « Pour cela il use de trois moyens : l'accueil de grands événements internationaux du type négociations de l'OMC ou Coupe de Monde de football ; la chaîne de télévision Al Jazeera (Lire ici notre reportage au siège d'Al Jazeera) ; et enfin les médiations internationales. » L'atout du Qatar est de ne pas avoir d'ambitions régionales. C'est un pays minuscule, entouré de voisins puissants qui le tiennent à l'œil (Arabie saoudite, Iran), mais le laissent agir puisqu'il ne représente pas une menace. Cette position autorise Doha à avoir une politique étrangère particulièrement désinhibée. Les diplomates qatariens discutent aussi bien avec l'Iran qu'avec les Etats-Unis (dont ils accueillent le centre de commandement militaire pour le Moyen-Orient sur une base aérienne), avec le Hamas, le Hezbollah et même Israël dont ils ont accueilli une délégation commerciale faisant office de simili ambassade pendant plusieurs années.

Avec la Libye, le Qatar a franchi la marche supérieure

« L'émir est arrivé au pouvoir avec une vision : utiliser pleinement toutes les ressources de notre nation pour assurer sa prospérité et son développement », expose Khaled Al Attia, le ministre d'État pour la coopération internationale, qui reçoit dans son bureau tout en marbre face au front de mer de Doha. « Sur le plan pratique, notre méthode est simple : nous nous faisons des amis et nous n'avons pas d'ennemis. Nous sommes transparents, et nous ne disons pas à nos amis seulement ce qu'ils veulent entendre, mais ce qu'ils doivent entendre. » Voilà pour la version officielle. Pourtant, la version officieuse n'est pas très éloignée. Beaucoup de diplomates et d'analystes de la région parlent effectivement de l'émir et de son bras droit et cousin, Hamad bin Jassim bin Jaber, ministre des affaires étrangères et premier ministre, comme de « dirigeants éclairés », « habités par une vision ».

 

Le Qatar a bénéficié d'un concours de circonstances favorables, notamment grâce au dépérissement des politiques étrangères égyptiennes et saoudiennes « aussi usées que leurs dirigeants », assène un diplomate européen en poste dans le golfe Persique. « Le vieillissement de Moubarak et du roi Abdullah a eu un impact certain sur la diplomatie de l'Egypte et de l'Arabie saoudite, qui sont devenues des acteurs convenus et de moins en moins capables de jouer les médiateurs du fait de toutes leurs compromissions passées, et de leur relation conflictuelle avec les Etats-Unis depuis la guerre en Irak. Le Qatar l'a compris, consciemment ou pas, et a pris le relais. »

 

 

 

L'émir Khalifa al Thani, ici en conversation avec la présidente argentine Cristina Kirchner
L'émir Khalifa al Thani, ici en conversation avec la présidente argentine Cristina Kirchner© Wikipedia Commons

 

 

« On peut faire passer des messages par le Qatar », estime pour sa part une chancellerie européenne. Au début de son irruption dans le ballet diplomatique, le pays était pourtant perçu comme un facteur de nuisance, qui discutait avec le Hamas quand la communauté internationale cherchait à isoler le mouvement islamiste palestinien, qui invitait le président iranien Mahmoud Ahmadinejad quand tout le monde voulait lui tordre le bras. Aujourd'hui, cette perception est remisée au placard. Doha est parvenu à un accord important au Liban en 2008, là où tout le monde avait échoué. Ses efforts en Israël et Palestine ou au Soudan ont remporté moins de succès, mais les discussions ne sont pas rompues. « Un des atouts du Qatar est que le pays n'hésite pas à user de la “diplomatie du chéquier” pour convaincre ses interlocuteurs de parapher un accord. Une fois qu'ils ont signé, on voit soudain des projets d'infrastructures, des rachats d'entreprises, des garanties financières », commente un diplomate européen.

 

Mais c'est surtout avec la Libye que le Qatar a franchi la marche supérieure. Doha n'a jamais porté Mouammar Kadhafi dans son cœur et, pour des raisons tribales en partie fabulées, se sent des affinités avec l'Est du pays, autour de Benghazi, d'où a jailli la rébellion. Quand la France et la Grande-Bretagne, appuyées par les Etats-Unis, ont décidé d'accélérer le départ du dictateur libyen, le Qatar s'est imposé comme le partenaire arabe privilégié. Il fallait à tout prix que les Occidentaux embarquent avec eux un ou plusieurs pays arabes afin de ne pas donner l'image d'une énième « croisade néo-coloniale ». L'Egypte empêtrée dans la gestion de sa post-révolution, l'Arabie saoudite farouchement hostile à tout ce qui peut favoriser la poursuite du « printemps arabe », la plupart des pays d'Afrique ou du Proche-Orient redevables de quelque chose à Kadhafi, il n'y avait pas beaucoup de candidats, et encore moins de candidats enthousiastes. Sauf le Qatar, qui a, à son tour, convaincu les Émirats arabes unis de soutenir la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU, puis l'intervention militaire alliée.

 

« Le Qatar est habitué à jouer le médiateur entre les différentes parties. Cette fois-ci, le Qatar a pris parti. C'est une initiative très risquée », juge Salman Shaikh, le directeur de l'antenne à Doha du think tankaméricain Brookings. « Dans le même temps, le pays a montré un sens de la décision remarquable et s'est engagé résolument du côté des aspirations populaires arabes. » Doha a envoyé des avions pour participer aux frappes aériennes, et des « officiers de liaison » au sol, terme pudique pour désigner des militaires qui aident au ciblage et qui coordonnent les actions de l'OTAN avec celles de rebelles. « Il est difficile d'en être sûr, mais je pense qu'ils envoient également des armes et, récemment, les soldats qataris ont reçu un ordre leur interdisant toute permission jusqu'à la fin de l'été, ce qui laisse penser qu'ils envisagent peut-être d'envoyer davantage de troupes au sol en Libye », confie l'un des conseillers d'un des ministres les plus importants. En plus de ces actions militaires, le Qatar se charge de commercialiser le pétrole libyen dans les zones rebelles, seule source de revenu du gouvernement transitoire de Benghazi à l'heure actuelle. C'est une version assez subtile et acceptable de la « diplomatie du chéquier ».

«Ici, personne ne réclame plus de liberté ou de démocratie, ce serait même le contraire»

Le Qatar fait également partie des rares pays arabes à s'être félicités de la fuite de Ben Ali et à avoir très tôt décidé de lâcher Moubarak. « L'instinct premier de l'émir et de son entourage est de soutenir le départ des dictateurs », estime Salma Shaikh, de la Brookings à Doha. « Leur lecture des événements est que la stabilité dans la région ne peut plus reposer sur la perpétuation du statu quo, et qu'il faut au contraire changer les choses pour retrouver une forme de stabilité. » C'est une hypothèse audacieuse, non seulement dans le monde arabe où tous les dirigeants justifient leur pouvoir absolu depuis des années au nom du « Moi ou le chaos », mais aussi par rapport aux pays occidentaux et à Israël qui, jusqu'en février-mars, soutenaient sans barguigner les autocrates corrompus au nom d'une stabilité tant vantée mais fort illusoire.

 

Cette attitude est d'autant plus audacieuse – et bien évidemment paradoxale – que le Qatar est tout sauf un havre de démocratie et de liberté. Le pouvoir est entre les mains de l'émir et des différentes branches de sa famille, son fils est l'héritier désigné, les élections sont une procédure de désignation inconnue (sauf pour un conseil municipal sans trop de pouvoirs), le budget de l'État se confond avec les deniers personnels de la famille régnante, les médias nationaux sont bien encadrés... « Al-Thani est indubitablement un monarque éclairé, un homme progressiste, mais il est aussi un homme marqué par les traditions et il n'a aucune envie de partager ou de céder le pouvoir », raconte un diplomate qui le côtoie fréquemment. « Et, à la vérité, il faut bien admettre que la population qatarienne ne lui demande rien. »

 

 

Si l'émir est relativement progressiste, la société quatarienne demeure assez conservatrice
Si l'émir est relativement progressiste, la société quatarienne demeure assez conservatrice© Thomas Cantaloube

 

 

 

La seule manifestation qui a eu lieu à Doha durant ce printemps mouvementé fut un rassemblant de milliers d'Egyptiens célébrant le départ de Moubarak... Contrairement à l'Arabie saoudite, à Oman ou aux EAU (sans même parler de Bahreïn) où la situation s'est tendue depuis le « printemps arabe », avec les forces de sécurité resserrant les boulons pourtant déjà passablement ajustés, rien de semblable ne s'est produit à Doha. « Nous avons le PNB par habitant le plus élevé de la planète, des ressources gazières au moins jusqu'en 2200, des perspectives de développement intéressantes en matière d'éducation. Quand il y a des problèmes, nous sommes suffisamment peu nombreux pour pouvoir en discuter entre nous et les résoudre, dans le cadre de médiations familiales », expose un enseignant en sciences politiques de l'Université du Qatar, qui a longtemps vécu à l'étranger mais qui préfère rester anonyme pour pouvoir parler plus librement. « En bref, ici, personne ne réclame plus de liberté ou de démocratie, ce serait même le contraire. »

 

Le contraire, c'est-à-dire plus de calme et moins d'activisme. « Le vrai problème du Qatar, c'est une déconnexion entre l'émir et ses proches, notamment sa femme, très active et progressiste, et le reste de la population », juge un entrepreneur britannique, qui vit sur place depuis dix ans et côtoie surtout des Qatariens. « La Coupe du Monde de foot en 2022 est quelque chose qui passe mal. Pareil pour l'intervention en Libye : beaucoup de Qatariens pensent que l'émir n'aurait pas dû se mêler de ce problème qui ne les concerne pas directement. Ils ont le sentiment que leur pays change trop vite et ils n'y sont pas prêts. » Dans un pays où les transitions se font généralement par des « coups d'État familiaux », Khalifa Al Thani n'est pas à l'abri d'un renversement initié par un cousin ou un frère désireux de revenir à des méthodes plus conventionnelles de « rayonnement » : services financiers, exploitation gazière, jouissance de la rente.

 

« Il faut être honnête : aucun pays n'a été cohérent dans son approche des révolutions arabes : ni les Etats-Unis, ni les Européens, ni le Qatar non plus », souligne Salman Shaikh de la Brookings. Dans le cas de la Syrie, l'émir a longtemps tergiversé car il était proche de Bachar El-Assad. Il a fini par rompre face à l'ampleur de la violence et pour tenter de rester cohérent avec lui-même. Mais c'est face à Bahreïn que la situation s'est avérée délicate. Non seulement c'est un voisin proche, mais son gouvernement a joué avec le peur de l'Iran qui existe aussi à Doha. Surtout, une fois que l'Arabie saoudite a décidé d'intervenir en envoyant des soldats à Manama, le Qatar n'a pu qu'acquiescer. L'indépendance d'un petit pays a ses limites quand le puissant voisin décide que tout doit rentrer dans l'ordre.

 

Ce retournement ravirait Napoléon pour qui « un État fait la politique de sa géographie ». C'est justement ce tropisme que le Qatar a défié jusqu'ici, allant même jusqu'à défendre des principes qu'il n'applique pas chez lui. Aujourd'hui que le « printemps arabe » a pris un tournant plutôt morbide, il reste à voir si l'émir et sa garde rapprochée continueront à jouer les agitateurs ou, au contraire, rentreront dans le moule des autres pays du golfe Persique qui semblent s'organiser pour la contre-révolution.

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