Le pouvoir s'emploie à verrouiller la haute magistrature

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

« Vous êtes un magistrat expérimenté, ayant occupé des postes à responsabilité. Vous êtes particulièrement conscient des réalités politiques, économiques et sociales de votre pays, vous avez un sens inné de la hiérarchie, vous accordez une attention soutenue aux préoccupations du gouvernement, notamment en matière de lutte contre la délinquance. Vous souhaitez accéder à de hautes fonctions. Adressez votre candidature au ministère de la Justice, qui fera suivre à la présidence de la République. »

Telle aurait pu être la petite annonce ayant précédé la grande valse de nominations qui se mitonne discrètement dans la haute magistrature, de rendez-vous feutrés en discussions policées.

 

Jean-Louis Nadal.
Jean-Louis Nadal.
A moins d'un an de l'élection présidentielle, un véritable verrouillage politique des plus hauts postes de la magistrature est en marche. La grande partie de chaises musicales des hiérarques, tous friands d'honneurs et de médailles, commencera officiellement le 30 juin. Ce jour-là, l'actuel procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, partira à la retraite à l'âge de 68 ans.

 

Ancien membre du cabinet de Robert Badinter, nommé par Jacques Chirac au plus haut poste du parquet en 2004, il a défendu publiquement les magistrats en plusieurs occasions, après des attaques répétées de la part de Nicolas Sarkozy et de ses proches (lire notre précédent article ici).

Jean-Louis Nadal a également pris ses responsabilités dans l'affaireTapie/Lagarde, en saisissant la commission des requêtes de le Cour de justice de la République (CJR), ce qui a énervé au plus haut point la Sarkozye.

 

Jean-Claude Marin en pole position

 

Inutile de dire que le successeur de Jean-Louis Nadal aura pour tâche principale d'éviter au pouvoir actuel de nouveaux désagréments. Selon les informations obtenues par Mediapart, les deux candidats qui ont actuellement les faveurs du dit pouvoir sont Jean-Claude Marin, actuel procureur de la République de Paris, et Gilbert Azibert, premier avocat général à la Cour de cassation.

 

Jean-Claude Marin
Jean-Claude Marin
Hommes de droite, l'un et l'autre ont toujours su naviguer habilement entre les écueils politiques qui brisent plus d'une carrière: ils ont notamment survécu aux batailles rangées entre chiraquiens et sarkozystes, et aux cohabitations.

 

Fin procédurier, Jean-Claude Marin a notamment été directeur des affaires criminelles et des grâces à la Chancellerie, et est un expert reconnu en matière financière.

Gilbert Azibert a pour sa part été un président de chambre d'accusation redouté par les juges d'instruction, a dirigé l'Ecole nationale de la magistrature et l'Administration pénitentiaire d'une main ferme, et fut enfin un influent secrétaire général du ministère de la justice sous Rachida Dati.

 

Jean-Claude Marin aurait, selon les spécialistes, pris un léger avantage sur son concurrent dans le sprint qui mène au plus haut poste du parquet. François Falletti (procureur général de la cour d'appel de Paris) et Cécile Petit (premier avocat général à la Cour de cassation) font figure d'outsiders.

Gilbert Azibert – tout comme Jacques Degrandi, le premier président de la cour d'appel de Paris – aurait également aimé succéder à Vincent Lamanda, le premier président de la Cour de cassation, un temps annoncé sur le départ mais qui resterait finalement à son poste. Tragiques destins.

 

Philippe Courroye entre Douai et Versailles

La succession de Jean-Claude Marin, qui doit de toute façon changer d'affectation avant la fin de l'année (ayant atteint la durée limite de sept ans au même poste), est elle aussi stratégique. Parvenu au poste de procureur de Paris, il faut en effet faire preuve d'une certaine componction, d'un vrai sens politique, et d'une grande habileté procédurale: c'est dans ce vaste bureau que les affaires sensibles arrivent presque quotidiennement, qu'il s'agisse de dossiers politiques, économiques, financiers, de terrorisme, ou encore d'affaires concernant des personnalités en vue.

 

Pour succéder à Jean-Claude Marin, plusieurs noms circulent dans les lieux informés. Le dernier en date est celui de François Feltz, actuel procureur général de la cour d'appel d'Orléans, et qui appartient au fameux réseau d'Yves Bot (ancien haut magistrat très apprécié de Nicolas Sarkozy) surnommé les « Bot people ».

 

Il semble en revanche que François Molins, successivement directeur de cabinet de MAM puis de Michel Mercier place Vendôme, qui brigue également le poste de procureur de Paris, soit recalé en raison de son profil un poil trop politique. Il se consolerait en étant nommé procureur général de la cour d'appel de Lyon.

 

 

Philippe Courroye
Philippe Courroye
Autre grand déçu dans la course vers Paris : Philippe Courroye, actuel procureur de Nanterre et proche de Nicolas Sarkozy, qui s'est gravement déconsidéré avec sa gestion de l'affaire Bettencourt. Il obtiendrait toutefois comme compensation un poste de procureur général, peut-être à la cour d'appel de Douai. Il se dit cependant que Philippe Courroye hésiterait à accepter un exil dans le Nord, lui qui aurait préféré un retour dans sa ville de Lyon. La dernière solution en date serait une promotion au poste de procureur général à la cour d'appel de Versailles.

 

On parle en tout cas beaucoup de Maryvonne Caillibotte, actuelle directrice des affaires criminelles et des grâces place Vendôme, pour lui succéder à Nanterre. Ce tribunal est considéré comme le plus sensible après celui de Paris, en raison du grand nombre de sièges sociaux d'entreprises et de personnalités importantes domiciliées dans les Hauts-de-Seine.

 

Toutes ces nominations de procureurs et de procureurs généraux doivent être examinées par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), rénové en janvier. Mais le CSM ne donne qu'un avis simple sur les nominations, qui sont proposées par le ministère de la justice, c'est-à-dire par le pouvoir exécutif. Alors que les promotions des hiérarques du siège, elles, sont proposées par le CSM. Un gage d'indépendance.

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