Le pouvoir installe ses nouvelles têtes

Publié le par DA Estérel 83

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Le «dispositif» socialiste se complète. Après le grand chelem des 25 ministres candidats aux législatives, le nouveau pouvoir socialiste a ce jeudi dévoilé de nouveaux visages de sa République. Outre son candidat à la présidence de l’assemblée nationale, Claude Bartolone, et son président de groupe parlementaire, Bruno Le Roux, le mini-remaniement a finalement accouché de quatre ministres supplémentaires, après plus de trois heures d’attente par rapport à l’horaire annoncé. Deux femmes, deux hommes, pour respecter la parité d’un gouvernement de 38 ministres. Mais au final, le nouvel échafaudage a des airs étranges de jeu de bonneteau. Les nouveaux entrants rééquilibrent surtout la proportion de sénateurs, de radicaux et de royalistes.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault.François Hollande et Jean-Marc Ayrault.© Reuters.

L’information principale de la soirée est le remplacement au ministère de l’écologie de Nicole Bricq par Delphine Batho. Cette dernière, dont les désaccords internes avec sa ministre de tutelle à la justice, Christiane Taubira (lire notre article), n’en finissait plus de s’étaler dans la presse, récupère ainsi un maroquin pour lequel elle n’a jamais montré jusqu’ici d’appétence particulière. Très proche de Ségolène Royal, sa nomination pourrait même irriter les associations écolos, en raison de ses positions hostiles à la taxe carbone.

Nicole Bricq, elle, se voit offrir un ministère de plein exercice au commerce extérieur, jusque là annoncé comme ministère délégué, alors même qu’elle revient de Rio, où elle a assisté à la conférence mondiale sur le climat. Un sujet qui n’est pas à l’ordre du jour du conseil des ministres de vendredi, au contraire du G-20, qui fait lui l’objet d’un «débrief».

Quatre jours après la défaite spectaculaire de Ségolène Royal à la Rochelle, Jean-Marc Ayrault et François Hollande ont donc choisi de promouvoir encore l’un de ses rares fidèles: outre Delphine Batho et Najat Vallaud-Belkacem qui conserve son portefeuille des droits des femmes et le porte-parolat du gouvernement, Guillaume Garot, maire de Laval et porte-parole de Royal, devient ministre délégué à l’agroalimentaire.

Autres promus dans cette nouvelle vague de ministres (voir page 2): les sénateurs et les radicaux. Du socialiste Thierry Repentin, nommé à la formation professionnelle, à Hélène Conway, qui devient ministre déléguée aux Français de l’étranger (une attribution enlevée à Yasmina Benguigui, qui n’est du coup plus en charge que de la francophonie), en passant par Anne-Marie Escoffier, PRG devenant déléguée à la décentralisation, le Palais du Luxembourg obtient quelques galons ministériels, là où le premier gouvernement Ayrault frappait par la forte proportion de députés. Enfin, ultime signe de bienveillance au parti de Jean-Michel Baylet (qui a annoncé son intention de former un groupe à l’assemblée), le portefeuille de Sylvia Pinel (l’artisanat et le tourisme) devient un ministère de plein exercice (avec donc la possibilité de nommer cinq emplois de cabinet supplémentaires).

L’Elysée et Matignon ont donc renoncé à ouvrir le gouvernement à d’autres sensibilités politiques: plusieurs responsables du Modem, dont le vice-président, ex-écolo et député européen, Jean-Luc Bennhamias, avaient pourtant plaidé pour un élargissement au centre. En vain. L’ancien responsable communiste Robert Hue, rallié à Hollande à la présidentielle avec son micro-mouvement, le Mup, n’est pas davantage récompensé. Un temps donné au gouvernement, il aurait pu faire figue d’alibi communiste après le refus, entériné mercredi par les militants PCF, de rejoindre l’équipe Ayrault.

Au gouvernement, quatre nouveaux

Guillaume Garot, ministre délégué à l’agroalimentaire

Guillaume Garot.Guillaume Garot.© DR

Après Delphine Batho et Najat Vallaud-Belkacem, c’est le troisième fidèle de Ségolène Royal, défaite dimanche aux législatives, qui entre au gouvernement. Le maire de Laval (Mayenne) de 46 ans, porte-parole l’ex-candidate à la présidentielle, (photo) travaillera sous la tutelle de son voisin de la Sarthe, Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture. Tous deux sont députés de départements ruraux et tous deux devront s’occuper d’un dossier brûlant: l’avenir du groupe Doux. Mercredi, soit à la veille du remaniement, Garot, pas encore ministre, avait été reçu par Stéphane Le Foll au sujet de l’avenir du site lavallois du spécialiste des poulets. Ironie du mini-remaniement, le maire de Laval terminait son compte-rendu de l’entrevue par ces mots:«Nous avons convenu d'échanger dans les prochains jours, dès que la situation l'exigera.»

Thierry Repentin, ministre délégué à la formation professionnelle

Thierry RepentinThierry Repentin© DR

Le sénateur et maire de Chambéry, «fils politique» de l’ancien ministre socialiste Louis Besson et spécialiste comme lui des questions de logement, récupère un ministère aux airs de lot de consolation. Membre de l’équipe de campagne de Hollande, responsable de la politique de la ville, il s’était fait remarquer en insistant sur la notion de «quartiers délaissés», permettant d’élargir les revendications des banlieues aux zones rurales. Homme de dialogue apprécié, c’est un proche du président.

Hélène Conway, ministre déléguée aux Français de l’étranger

Hélène ConwayHélène Conway© DR

Dimanche, le PS a fait un carton surprise lors des élections des députés des Français de l’étranger en remportant 8 des 11 circonscriptions créées par l’ancien pouvoir. Voilà les socialistes de l’étranger récompensés avec la nomination d’Hélène Conway (photo). Sénatrice des Français établis hors de France depuis septembre 2011,cette universitaire a commencé à militer au PS en 1997, en créant la section de Dublin, en Irlande. Son entrée au gouvernement, comme ministre déléguée aux Français de l’étranger, permet aussi à Jean-Marc Ayrault de limiter les attributions jusque là confiées à Yamina Benguigui, qui ne s’occupera plus que de la francophonie, comme ministre déléguée auprès de Laurent Fabius.

Anne-Marie Escoffier, ministre déléguée à la décentralisation

Après Sylvia Pinel, Anne-Marie Escoffier est la deuxième radicale de gauch

Anne-Marie Escoffier.Anne-Marie Escoffier.© DR.

e à entrer au gouvernement. À près de 70 ans, la sénatrice et conseillère générale de l’Aveyron (depuis 2008) est nommée ministre déléguée chargée de la décentralisation auprès de Marylise Lebranchu. Au Sénat, c’est notamment sur ce sujet qu’elle travaille puisqu’elle est vice-présidente de la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation créée en avril 2009. Cette haut fonctionnaire de l’administration et ancienne préfète (Aveyron et Yonne) est vice-présidente de la commission sénatoriale pour le contrôle de l’application des lois.

Claude Bartolone, futur président de l'Assemblée nationale

Quatre heures plus tôt, à l’assemblée nationale, c’est dans la salle des Quatre-Colonnes qu’ont explosé des cris de joie. Les collaborateurs de Claude Bartolone, sous pression depuis le début de la semaine, célèbrent la désignation de leur mentor comme candidat du groupe PS au perchoir du Palais-Bourbon. A l'issue du premier tour de scrutin, les députés socialistes ont placé l’élu de Seine-Saint-Denis largement en tête avec 127 voix, soit un tiers des suffrages. Distancé, le deuxième, Jean Glavany (59 voix) a préféré jeter l'éponge. Deuxième tour annulé. Voilà donc « Barto » assuré d'emporter mardi prochain la présidence de l'Assemblée nationale. Candidats eux aussi, Elisabeth Guigou (50 voix) et Daniel Vaillant (22 voix) ont été condamnés à faire de la figuration. «Claude a été élu sans conteste», concédait Guigou à la sortie.

Jeudi matin, à l'heure du café, Bartolone affichait déjà un sourire radieux. Quelques heures avant le vote des députés pour le perchoir, le député de Seine-Saint-Denis ne cachait pas sa confiance, fort du soutien de Dominique Raimbourg, un député de Loire-Atlantique très proche du premier ministre Jean-Marc Ayrault. «Il n'y est pas allé par hasard. Depuis hier, Claude était le candidat officiel de l'Elysée et de Matignon», insiste un de ses soutiens. En réalité, la voie était dégagée depuis le forfait de Marylise Lebranchu.

Claude BartoloneClaude Bartolone© Reuters.

Au début de la semaine, la ministre de la fonction publique a été pressée par l'Elysée et par Matignon «de façon amicale et un peu plus vive parfois», selon un de ses proche, de se présenter. Même Martine Aubry, qui aurait bien vu sa camarade, fidèle entre les fidèles, première femme à la tête de l'Assemblée nationale. Mais celle-ci avait promis à son suppléant, le trentenaire et ancien président du MJS Gwenegan Bui, qu'il serait député. Et elle tenait à rester à son poste de ministre de la réforme de l’Etat. « Elle veut mener à bien la réforme des collectivités locales et le nouvel acte de décentralisation promis par Hollande, assure un proche. Elle travaille depuis deux ans sur ce sujet, elle a écrit la loi, l'a faite valider par les élus locaux socialistes et François Hollande. En tant qu'élue bretonne, elle y tient beaucoup. » Sans compter que démissionner du gouvernement pour se confronter au vote des députés était tout de même risqué, même si tout le monde lui promettait une victoire facile si elle sortait du bois.

Marylise Lebranchu hors course, Elisabeth Guigou avait officialisé sa candidature mercredi matin sur France Info. En avançant (notamment) l'argument de la parité. A priori, un argument de poids : Hollande et Ayrault auraient bien vu une femme au perchoir, histoire de féminiser un peu un pouvoir socialiste exclusivement masculin. Et elle pouvait espérer profiter d’un nouveau groupe socialiste comptant plus d'une centaine d'élues – près d'un député PS sur 3. «Il est très important qu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, il y ait au moins une femme (…) Je veux travailler à la parité à l’Assemblée nationale».

C'était sans compter les grandes réticences que suscite la députée de Seine-Saint-Denis au sein du groupe. Même si personne ne remet en cause la stature et les compétences de Guigou, plusieurs fois ministre sous Mitterrand et Jospin. « Elle est bosseuse, intelligente, pas de problème, dit un proche de Martine Aubry. Mais elle est détestable. Sa façon de prendre tout le monde de haut, sa froideur, son habitude de ne t'embrasser que quand ça l'arrange… ça ne passe pas. La majorité des députés ne la supporte pas.». «Elle est condescendante», abonde un pro-Bartolone. «Ca ne passe pas du tout auprès de la base», affirme le responsable d'une fédération. «La relation humaine la dessert terriblement, affirme un éminent hollandais. Elle nous sourit depuis trois jours, mais franchement avant, on était transparents». «Sa seule chance, c’était qu’il y avait une majorité de nouveaux députés, qui ne la connaissaient pas vraiment». Visiblement, ça n’a pas été suffisant.

Bruno Le Roux, président du groupe

Candidat lui aussi, l'ancien ministre de l'agriculture de Lionel Jospin, Jean Glavany, s'était lancé dès lundi dans la course, mais avait laissé transparaître ses intentions bien avant. Mais sa quête s’était transformé en baroud d’honneur, l'ancien chef de cabinet de François Mitterrand ayant perdu dimanche soir avec la défaite de Ségolène Royal son principal argument, à savoir rassembler le rejet suscité par la présidente de Poitou-Charentes auprès d'une partie des députés. La présidente de Poitou-Charentes battue, Glavany a bien tenté de fédérer les députés de la province en agitant la menace d'une Assemblée tenue par les élus de Seine-Saint-denis (Le Roux, Bartolone et Guigou sont élus dans ce département francilien). L'argument n'a guère convaincu.

Et mercredi, Glavany s'est «fusillé», dixit un proche du premier ministre, en assurant de façon fort peu élégante que « l'adéquation d'un homme pour le poste » de président de l'Assemblée nationale«ne se mesure pas à la longueur des cheveux ou de la jupe».Elisabeth Guigou, Jean Glavany et Daniel Vaillant pourraient obtenir ces prochains jours des lots de consolation, car de nombreux postes - présidents de commissions, vice-présidents de l'Assemblée, questeurs etc., restent à distribuer.

Jusqu'au bout, les pro-Bartolone ont pourtant craint un ultime coup de Jarnac des jospinistes. «Glavany, Guigou et Vaillant ont tenté de trouver un accord pour se partager les postes», affirme l'un d'entre eux, qui se méfie de l'influence de l'«huîtrier de l'île de Ré». En vain. Dans une élection où la personnalité joue beaucoup, Bartolone, dont le bagout est réputé, avait un indéniable avantage. Mi-élu de proximité, artisan de la conquête socialiste du 9-3 aux communistes, entamée il y a 20 ans et en passe de s’achever, mi-apparatchik talentueux, homme-clé de bien des congrès depuis une quinzaine d’années.

Fabiusien historique, avant de devenir lieutenant de Martine Aubry lors du congrès de Reims en 2008 (c’est lui qui dépose in extremis sa candidature au premier secrétariat), il intègrera avec aisance le staff de campagne de Hollande après la primaire, comme responsable des relations extérieures, de la même manière qu’il avait été un des piliers de celle de Lionel Jospin en 2002, Bartolone est un véritable caméléon politique. La synthèse incarnée. Il n'est toutefois pas franchement un perdreau de l'année, élu député pour la première fois en 1981...

Bruno Le RouxBruno Le Roux© Reuters.

Jeudi, les députés socialistes ont aussi désigné leur président de groupe. Sans surprise, c'est un autre député de Seine-Saint-denis, Bruno Le Roux, très proche de François Hollande et unique candidat, qui a été désigné, «par acclamation» comme l'ont rapporté plusieurs députés qui « twittaient » le vote en temps réél (une habitude dont on ne sait encore si elle perdurera lors de débats moins joués d’avance). Lui aussi grand apparatchik de l’histoire récente du parti socialiste, il était le «Monsieur élections» du Hollande premier secrétaire du PS, il aimait ponctuer ses point-presse de porte-parole du groupe socialiste il y a deux ans de cette phrase: «Je vous laisse, je vais manger avec le futur président de la France». A l’époque, les journalistes souriaient avec compassion…

Dans son premier discours de président, Bruno Le Roux a donné le ton. «Nous voulions que 2012 renoue avec le parfum de 1981», a-t-il commencé. «Mais l'euphorie des nouveaux députés de 1981 laisse la place aujourd'hui à une retenue dans la victoire qui témoigne de la compréhension du moment où nous nous trouvons». Pas de triomphalisme. Du Hollande dans le texte.

Publié dans PS

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