Le «New York Post», cauchemar de DSK

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Une correspondance de Renaud Ceccotti-Ricci, à New York

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Depuis maintenant trois semaines, le New-York Post fait ses choux gras des déboires judiciaires de l'ex-directeur général du FMI. Sur les douze premiers jours qui ont suivi son arrestation, DSK a eu dix fois les honneurs des gros titres de une, et à chaque fois de façon très peu flatteuse.

 

«L'argent sordide », « Chez Perv » (en français dans le texte), « Pépé le putois » (en référence au petit animal à la technique de drague franchement lourde du dessin animé de Warner Bros et qui s'exprime dans la version originale avec un accent français à couper au couteau)...

 

Il faut dire que l'affaire a tout pour plaire à ce quotidien qui est l'un des principaux tabloïds de New York: un crime sexuel, une victime immigrée et mère célibataire, un coupable puissant, socialiste et qui plus promis à un destin présidentiel en France. Ah la France ! Ce pays qui représente pour le journal le summum d'un élitisme exécrable...

 

Certes, le « Post », comme le surnomment les Américains, est loin d'être le seul à s'être passionné pour cette histoire. Mais le traitement particulièrement virulent du tabloïd new yorkais l'a placé lui-aussi sur le devant de la scène médiatique.

 

 

Spécialiste du jeu de mots ravageur, parfois assez drôle comme dans« Frog Legs it », mélangeant allègrement les cuisses de grenouilles (Frog legs) dont sont censés raffoler les Français et la sortie de prison de leur nouvelle tête de turc (L'exit/Legs it), le quotidien se revendique aussi comme un représentant de la presse d'opinion, donnant son avis sur tout et de la manière la plus tranchée!

 

 

Brandissant au visage de tous ses détracteurs le sacro-saint « First Amendment » de la constitution américaine, qui garantit la liberté d'expression et la liberté de la presse, lePost peut légalement traiter DSK de cochon, de pervers ou de crapaud en chaleur, ce qui est considéré comme un jugement personnel... Mais pas de violeur ni d'assassin, ce qui constituerait là une diffamation.

 

Sexe, sport, ragots et scandales donc... La formule marche plutôt bien puisqu'il se vend chaque jour près de 510.000 exemplaires, à 50 cents. Mais n'en déplaise à ceux qui aiment à le cataloguer comme un journal « trash »-poubelle, cela n'explique pas tout. Si le New York Post s'en sort toujours malgré la crise et la concurrence de plus en plus féroce des sites internet spécialisés, c'est parce qu'il sort des infos que personne d'autre n'a réussi à glaner.

 

L'arrestation à l'aéroport, la sortie de prison, le refus des locataires d'accueillir ce nouveau voisin trop encombrant, l'identité de la victime, les avances supposées faites à deux autres employées du Sofitel (ici), les tentatives présumées d'acheter le silence de la victime (ici)... Autant de gros coups du journal qui redonnent le sourire à son rédacteur en chef, Col Allan, souvent crispé par les difficultés financières récurrentes.

 

Il faut dire que si Col Allan, un Australien grassouillet de 58 ans, est souvent dépeint par ceux qui l'ont côtoyé comme tyrannique et un peu vulgaire, personne ne conteste son travail acharné ni sa pugnacité à faire de sa publication une véritable usine à scoops.

 

Un rédacteur en chef entouré d'avocats

« Col veut de l'exclusif. Il est parfois très dur mais il sait que c'est son véritable fonds de commerce », explique un ancien journaliste du New York Post, qui a travaillé avec lui pendant plusieurs années. « Le ton populiste, tout le monde peut le faire, mais si vous n'avez pas l'info que les gens veulent lire, personne n'achètera votre canard. Vous serez juste un torchon de plus. Certes, il règne au Post une ambiance potache, un peu d'adolescents attardés à la Beavis and Butthead, mais chacun sait qu'il n'a pas intérêt à mettre l'entreprise en danger en ramenant une info frelatée. Les colères de Col sont très redoutées. »

 

Pour arriver à ses fins, l'Australien a installé une véritable toile d'araignée de l'information. Des centaines de« reporters de rue » sillonnent les coins stratégiques de la ville à la recherche de la moindre info croustillante. Ils ne mettent quasiment jamais les pieds dans les bureaux du quotidien, installés au 1211 de l'avenue des Amériques, à deux pas du Rockfeller Center.

 

Le building est une forteresse. On y trouve tous les fleurons de News Corp, le groupe de Murdoch : l'ultra conservatrice chaine de télé Fox News mais aussi le respectable Wall Street Journal. Le Post lui trône aux 9e et 10e étages de la grande tour. Impossible d'y pénétrer sans une invitation. Les employés ont ordre de ne pas communiquer et la société privée qui gère l'image du groupe n'a pas souhaité répondre à nos demandes d'interviews.

 

C'est là que les infos des « reporters de rue » ou des photographes postés sur le terrain atterrissent. « Des rewriters sont ensuite chargés de rendre l'info plus alléchante grâce à leur style piquant, même si cela implique parfois une bonne dose de mauvaise foi ou tout du moins une certaine propension à embellir les notes qui leur arrivent », explique Jim Naureckas, membre de l'organisation « Fairness and accuracy in reporting » (Impartialité et exactitude dans le reportage). « Ils sont très forts pour mettre l'émotion nécessaire qui fera vendre plus facilement leur histoire. »

 

Dernier exemple en date : lorsque le reporter parti enquêter sur l'entourage de la victime présumée de DSK apprend que l'immeuble où elle habite compte plusieurs appartements réservés aux malades du sida, le titre de une devient: « La femme de ménage a le sida » (article ici). L'information sera aussitôt démentie par l'avocat de la plaignante, mais peu importe. Que deux hommes soient pris en photos en train de sortir les poubelles de la nouvelle maison du couple Strauss-Kahn/Sinclair à Tribeca, et l'angle du papier du lendemain est tout trouvé : DSK embauche des hommes en bleu de chauffe à la carrure de déménageurs pour ne pas se laisser tenter par de jolies femmes de ménage... (l'article est à lire ici)

 

« Col Allan relit toutes les unes et les articles les plus importants, précise l'ancien collaborateur du NY Post, qui tient à garder l'anonymat. Il est souvent entouré des avocats du groupe qui s'assurent que l'on ne peut pas les poursuivre en justice. Que l'information soit fausse n'est pas grave à condition qu'elle n'implique pas des poursuites judiciaires. »

 

Mais comment alors ce quotidien aux procédés douteux peut-il obtenir autant de scoops ? « Il est particulièrement bien implanté dans les milieux policiers et judiciaires. Ils ont des reporters qui passent leurs journées en permanence au tribunal ou dans les commissariats », commente Arlene Morgan, doyenne assistante et professeur de journalisme à l'université Columbia.

 

Pour cette spécialiste des médias américains, l'affaire DSK est du pain béni pour le New York Post. « Leur lectorat est composé de nombreux immigrants, qui s'identifient aisément à la jeune femme de ménage maltraitée par quelqu'un de riche et puissant. Les policiers sont également très friands de cette presse et auront tendance à donner leurs infos plus facilement aux chroniqueurs des tabloïds qu'à ceux du Wall Street Journal... » Pendant longtemps, l'un des responsables du service police et grand pourvoyeur de scoops était d'ailleurs un ancien capitaine de police ayant passé 20 ans au NYPD.

 

«Je voudrais botter toutes les fesses de France»

Pour Jim Naureckas, la situation est la même dans le milieu judiciaire :« Les membres de la justice n'ont normalement pas le droit de donner des infos à la presse, pourtant il y a toujours des fuites. Si le bureau du Procureur donne une info au New York Times ou au Washington Post, il sait que cela fera un petit article expliqué, nuancé... Si il la donne au New York Post, il sait que son info sera reprise en une, que le rédacteur en fera des tonnes et que ça mettra une pression supplémentaire sur la partie adverse... »

Une fois le scoop récolté, Col Allan peut s'appuyer sur une batterie d'éditorialistes très marqués à la droite de l'échiquier politique, qui savent apporter l'accent populiste cher à son propriétaire Rupert Murdoch.

C'est le cas notamment d'Andrea Peyser. Il ne faut pas se fier au visage souriant de cette petite quinquagénaire. Son édito du 19 mai s'intitulait« New York souillé par les étrangers », tout un programme... « Décadents, dépravés, malodorants, cupides, saouls et déments... » Ils seraient des« hors-la-loi, des violeurs présumés », mais ils auraient un point commun :« Ce sont des étrangers ». Une référence à l'affaire Polanski et hop : « Les Français préfèreraient même manger de la moutarde jaune (la moutarde américaine, ndlr) que de livrer un mécréant à la justice américaine. »(l'édito complet est à lire ici)

 

En 2003, au déclenchement de la guerre en Irak, au dessus d'une photo du cimetière américain en Normandie, la mention « Ils sont morts pour la France mais la France les a oubliés... » faisait les gros titres. Steve Dunleavy, auteur de plusieurs éditoriaux au vitriol condamnant la position française dans la crise irakienne, commençait son article par ces mots:« Alors que je regarde ce cimetière, dernière demeure de quelque 10.000 garçons américains qui ont donné leur vie pour libérer la France d'Hitler, mon cœur s'emplit de rage. »

 

« L'air est glacé, mais la rage me submerge: je voudrais botter toutes les fesses de France. Ces garçons sont morts pour sauver les Français d'un tyran nommé Hitler. Et maintenant, d'autres garçons américains sont prêts à combattre et mourir pour sauver le monde d'un tyran aussi vil, Saddam Hussein, et où sont les Français ? Ils se cachent, pètent de trouille. Proclament: Vivent les mauviettes ! », poursuivait-il.

 

« Il règne une ambiance assez xénophobe dans la rédaction, il faut bien l'avouer », prévient l'ancien correspondant du New York Post. Tout le monde se souvient d'ailleurs ici d'un dessin paru le 18 février 2009 représentant deux policiers blancs ayant abattu un chimpanzé et s'écriant :« Il faudra qu'ils trouvent quelqu'un d'autre pour leur plan de relance ! »

Le dessin (à voir ici) faisait allusion à deux informations : un singe ayant été abattu pour avoir défiguré une femme et le président Obama ayant promulgué le plan de relance économique... Il avait surtout provoqué une vague de protestation aux Etats-Unis pour son message raciste, rappelant à chacun les pires moments de l'histoire du pays où les noirs étaient communément comparés à des primates.

 

Suite à cet incident, une rédactrice du New York Post avait décidé d'attaquer son employeur en justice. Elle prétendait avoir été mise à la porte pour avoir critiqué le dessin. Sandra Guzman, une latino-américaine, affirmait également avoir à subir de nombreuses remarques sexistes et racistes de la part de ses collègues, qui lui chantaient avec un accent hispanisant « I want to live in America » de la fameuse comédie musicale West Side Story (sa plainte et un article du Huffington Post en cliquant ici).

 

Ces derniers jours, même le Post a fini par délaisser l'affaire DSK. Il faut dire qu'il a mieux à se mettre sous la plume : le représentant démocrate Anthony Weiner est accusé d'avoir envoyé une photo de pénis en érection dans un slip à une jeune fille le suivant sur Twitter. Il a beau affirmer que son compte a été piraté, l'occasion est trop belle : le patronyme du député, Weiner, fait tout de suite penser ici au mot « wiener », utilisé pour les enfants pour désigné leur zizi.

 

L'histoire s'étant un peu dégonflée (sans mauvais jeu de mot) et DSK de nouveau face au juge ce lundi 6 juin, il y a fort à parier que le Français redeviendra très vite la cible favorite du New York Post.

Publié dans Affaires

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