Le Monsieur RGPP de l'ère Sarkozy va quitter Bercy

Publié le par DA Estérel 83

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C’est une figure méconnue et pourtant essentielle de l’ère Sarkozy qui s’apprête à quitter Bercy. François-Daniel Migeon qui a été, comme directeur de la DGME (Direction générale de la modernisation de l’Etat), l’artisan zélé de la RGPP, travaille aujourd’hui en coulisses à préparer sa sortie. La commission de déontologie, chargée de statuer sur les conditions de départs des hauts fonctionnaires vers le privé, nous a confirmé qu’il avait bien déposé un dossier. « Il a fait plus de temps qu’il ne lui reste à faire », a reconnu de son côté une source gouvernementale.

Un rendez-vous prévu la semaine dernière avec la ministre de la fonction publique, Marylise Lebranchu, a été reporté à la dernière minute – vraisemblablement pour cause d’imbroglio autour de la présidence de l’Assemblée nationale. Mais le sort de François-Daniel Migeon devrait bientôt être scellé. Très marqué politiquement, son départ n’est pas à proprement parler une surprise.

François-Daniel MigeonFrançois-Daniel Migeon© NC

Arrivé à la tête de cette direction stratégique en décembre 2007, il a conduit de bout en bout l’une des plus emblématiques réformes du dernier quinquennat. Outre les quelque 500 mesures RGPP, et le fameux non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, la DGME a aussi piloté la création de Pôle emploi, le guichet unique fiscal, ou la réforme de l'administration territoriale. De l'hôpital aux petits tribunaux, en passant par l’école, pas une administration, pas un service public, n'a échappé à cette sévère cure de « modernisation ».

Pour mener ces chantiers à bien, le directeur de la DGME, fervent défenseur de la « complémentarité public-privé », a pioché dans« les meilleures profils » du privé afin de « croiser les compétences », nous expliquait-il lors d'un entretien en janvier dernier. Dans cette direction de Bercy, où 140 personnes travaillent à la modernisation de l'Etat, plus de la moitié sont ainsi issues de cabinets de conseils privés.

Dans son parcours, François-Daniel Migeon a d'ailleurs multiplié – à en donner le tournis – les allers-retours public-privé. XPonts, il débute sa carrière au ministère de l’équipement avant de devenir directeur de projet dans le prestigieux cabinet de conseil Mc Kinsey. Le jeune consultant planche sur tous les secteurs, s’intéressant tantôt à « l’amélioration opérationnelle » des sites de production, tantôt aux « stratégies produits » de ses clients. Une formation très spécifique qui, rétrospectivement, éclaire bien la manière dont il a abordé la réforme de l’Etat. Il affirmait ainsi, encore récemment, que l'Etat, comme n'importe quelle entreprise dans la tourmente, devait « se recentrer sur son cœur de métier »

Lorsque Eric Woerth, dont il est très proche – il est lui aussi passé par le consulting au sein d’Arthur Andersen puis Bossard Consultants –, est nommé ministre de la réforme de l’Etat dans le gouvernement Raffarin III, François-Daniel Migeon intègre son cabinet comme conseiller technique. C’est à ce moment là que sont jetées les bases, via des audits de modernisation, de ce qui deviendra la Révision générale des politiques publiques et que naît l’idée de créer une direction, à part, chargée de piloter la réforme de l’Etat.

« Les syndicats ? Je suis vraiment obligé ? »

Las, à l’arrivée du gouvernement Villepin son bébé lui échappe. La DGME créée fin 2005 échoit à Franck Mordacq, un ancien du budget, plus villepino-compatible. François-Daniel Migeon a su néanmoins rapidement rebondir. Le jeune quadra retrouve une place à Mc Kinsey où son expérience passée au ministère du budget est naturellement appréciée. Il est promu partenaire associé du cabinet. Il devient alors un adepte du « lean management » (voir notre article sur le sujet) tout comme du « motivational leadership », des méthodes qu’il importera, avec un succès divers, dans la fonction publique notamment via l'école de la modernisation de l'Etat.

L’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Elysée marque la fin de sa mise à l’écart. Il est naturellement nommé à la tête de la DGME en novembre 2007 alors que débute l’immense chantier de la RGPP. S’il juge la question « un peu dépassée », à lui seul, son parcours illustre bien comment le conflit d’intérêts s’est progressivement installé au cœur de la réforme de l’Etat. Mc Kinsey remportera, en effet, sous sa direction les plus gros marchés de consultance auprès de la DGME. A Bercy, certains s’agacent de ce mélange des genres et restent sceptiques sur l’apport réel de ces cabinets hors de prix, accusés de faire plus de communication que de fond.

Discret, François-Daniel Migeon n’apparaît pratiquement jamais dans les médias. L’homme se vit en mission et conçoit la DGME comme une « task force » chargée d’enfin mettre en œuvre une réforme de l’Etat toujours ajournée. Et pour bien avancer, mieux vaut parfois être masqué. Les corps intermédiaires l’ennuient. « Les syndicats ? Je suis vraiment obligé ? » glisse-t-il à un collaborateur avant d’entrer dans une réunion avec des responsables syndicaux.

Le livre noir de la RGPP, publié par FO, qui pointe notamment les incohérences de la réforme, l’a mis hors de lui et l’a conforté dans l’idée que les syndicats étaient avant tout des forces hostiles au changement. La casse sociale liée à la RGPP – les syndicats relèvent dans certains ministères comme celui de l’équipement un taux anormalement élevé de suicides – le laisse apparemment de marbre. « Nous sommes dans une période de transformation. Je reconnais que ce n’est pas une période de confort », nous expliquait-il en janvier avec un sens aigu de la litote.

Tract pour la veillée du 8 juin 2012Tract pour la veillée du 8 juin 2012© Semeurs

Mais François-Daniel Migeon – très apprécié en interne où l’on dit qu’il est à la fois« brillant et très à l’écoute » – est aussi un homme de valeurs. Ce catholique fervent, père de huit enfants, estime que les leaders doivent pouvoir trouver dans la foi les ressources nécessaires pour bien exercer leurs fonctions. Il a ainsi fondé le Thomas More leadership institute – Thomas More étant le saint patron des gouvernants – qui propose, par exemple, aux décideurs de « puiser dans une vision chrétienne de la personne pour trouver les voies et moyens d’une efficacité renouvelée ».

Très engagé dans sa foi, il a participé le 8 juin à une veillée d'adoration  nocturne auprès des Semeurs d’espérance devant l’église de Saint-Gervais à Paris (voir notre document) sur le thème« l’entreprise, voie de sainteté ? ». Dans un curieux accroc à la laïcité, son titre de directeur de la modernisation de l’Etat figure en bonne place sur le tract de ce groupe de prière, qui ne compte pas parmi les plus progressistes de l’Eglise.

Défendant à Bercy, une approche par « événement de vie » des usagers pour moderniser l’Etat, François-Daniel Migeon n’a jamais voulu plancher sur l’accès de plus en plus difficile des femmes à l’avortement. Un point noir du système hospitalier maintes fois dénoncé, mais gageons que dans les quelque 500 mesures RGPP lancées depuis 2007, il fallait bien faire des choix…

A la DGME, où son départ est déjà intégré, on se demande aujourd’hui à quelle sauce la direction va être mangée mais aussi par qui la gauche, revenue aux affaires, va-t-elle bien pouvoir remplacer cette personnalité singulière. Si tant est qu'elle ait envie de la remplacer...

Publié dans SARKOZY

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