Le MoDem analyse déjà sa débâcle aux législatives

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

« Il faut s’interroger sur le fait qu’on ait autant de candidats, de chapelles et qu’on pèse aussi peu sur la vie publique. C’est un problème. » Sous couvert d’anonymat, ce cadre national du MoDem acte sans ambiguïté la défaite de son parti aux législatives. 350 candidats ont été investis sous l’étiquette Le Centre pour la France, censée rassembler au-delà des frontières du parti. Au mieux, quelques-uns seront élus, bien loin des ambitions affichées par François Bayrou depuis des mois.

  • Des « candidatures de témoignage » avant tout

Pierre Yana ne cherche pas à faire semblant. A quelques jours du premier tour, ce responsable du MoDem à Dunkerque et candidat sur la 13e circonscription du Nord n’y croit plus : « Pour moi, c’est très compliqué. La circonscription est très marquée à gauche. J’y vais pour défendre un point de vue important même s’il est fragilisé aujourd’hui. »

Même démarche pour Hadj Madani, candidat investi dans la 4ecirconscription de l’Hérault et premier adjoint au maire de Lodève. Ce gérant de PME, de sensibilité plutôt centre-gauche, avait déjà tenté sa chance en 2007. Il était arrivé troisième, derrière l’UMP et le PS, comme François Bayrou au premier tour de la présidentielle.« Cette année, je le reconnais, ce sera plus compliqué. C’est une candidature de témoignage avant tout. » « Réaliste », il ne s’attend pas à être qualifié pour le second tour, d’autant que la multiplicité des candidats, seize en tout, complique sa tâche.

Jérôme Sourisseau, maire du village de Bourg-Charente, conseiller général et candidat sur la 2e circonscription de Charente, au contraire, veut croire à sa présence au second tour des législatives.« Je suis un jeune élu, très investi dans le territoire de ma circonscription. » Il déroule son argumentaire : « Ce que je dis beaucoup aux gens : si vous votez pour la candidate PS, autant voter pour une machine car elle votera toujours “oui”. Pour l’UMP, idem : ce sera toujours “non”. Alors que moi, je voterai en conscience, en fonction des textes. »

D’après ses projections, la députée sortante, la socialiste Marie-Lyne Reynaud, devrait arriver en tête, dimanche, et l’UMP n’étant pas sur une « vague porteuse », Jérôme Sourisseau a ses chances.« D’autant que le candidat UMP m’a dit qu’il ne se maintiendrait pas pour se maintenir. Il devrait voter pour moi s’il n’est pas qualifié », précise le candidat centriste. Et réciproquement. Signe que lui-même, malgré ses calculs optimistes, a déjà envisagé la défaite.

D’autres, devant la difficulté du défi, ont même choisi de ne pas être candidats. Comme Michel Veunac, adjoint au maire de Biarritz et responsable MoDem des Pyrénées-Atlantiques. Pas question de briguer la 6e circonscription, celle de Michèle Alliot-Marie.« Même si elle a perdu des positions, je pense qu’elle sera réélue. Elle jouit quand même d’une forte implantation », estime-t-il. C’est donc une autre adjointe au maire de Biarritz, Marie Contraires, qui ira défendre les couleurs du centre.

C’est aussi la perspective des municipales de 2014 qui a fait hésiter Michel Veunac. Il ne s’en cache pas : il est sur les rangs pour succéder à Didier Borotra, qui a déjà annoncé qu’il ne se représenterait pas. Michel Veunac n’est pas le seul à faire ce calcul stratégique : ne pas griller ses chances pour les municipales en essuyant un revers prévisible aux législatives. « Je ne peux pas leur en faire grief », admet Marc Fesneau, secrétaire général du MoDem.

C’est aussi le conseil donné aux maires dans le Nord-Pas-de-Calais. « Il nous a semblé utile de préserver nos maires face aux sondages et aux résultats de la présidentielle », précise tout en nuances Pierre Yana. Ainsi, Frédéric Leturque, maire d’Arras qui vient de succéder à Jean-Marie Vanlerenberghe, ne s’est pas présenté.

A Saint-Brieuc, le maire MoDem, Bruno Joncour, le dit autrement, mais en substance pense la même chose : « Le fait que je ne sois pas candidat intègre naturellement le fait que j’occupe les fonctions de maire de Saint-Brieuc, qui est ma priorité. Ce n’est une surprise pour personne localement car j’ai toujours dit que je n’irai aux législatives que si le score de Bayrou faisait en sorte qu’il puisse jouer un rôle politique. Hélas, ça n’a pas été le cas. »Avant d’ajouter, un peu plus franchement : « Etre élu pour le principe sans pouvoir jouer un rôle, j’ai déjà donné. J’ai déjà été candidat aux législatives, cantonales, sénatoriales, régionales, municipales. Ce n’est pas toujours aux mêmes d’y aller. Ni aux mêmes de prendre des gamelles. »

« On ne déplace pas les foules »

Pourquoi autant de « gamelles » en perspective, alors que ces élections étaient en préparation depuis des mois (Mediapart l’avait écrit en janvier ici) ? Marc Fesneau avait beau dire, à l’époque, qu’il ne serait pas question de reproduire l’erreur de 2007, avec des investitures mal ficelées entre les deux tours de la présidentielle, cette année, certains estiment que ces investitures ont encore été données trop tard. Plus tard qu’en 2007 : après le second tour. « Ça nous laisse un mois pour faire campagne. Même si vous avez un ancrage local, ça reste compliqué : c’est une sacrée entreprise d’être candidat, il faut choisir le mandataire financier, ouvrir le compte, faire vos documents, etc. », se plaint Hadj Madani, qui n’a reçu sa carte bleue et son chéquier que la semaine dernière.

« C’est vrai qu’on est parti un peu tardivement, reconnaît un cadre national du MoDem, sous couvert d’anonymat. Mais Bayrou a voulu qu’on n’en parle qu’après la présidentielle, qui fait le score des législatives, vu le système électoral et le calendrier. » Et c’est là tout le problème, selon Hadj Madani : « Tout ne peut pas se jouer sur la présidentielle. Il faut avoir une culture du parti, l’ancrage local est essentiel. Les élections municipales, territoriales : ça me paraît le plus important pour un jeune parti car tout passe par le tissu local. »

Pierre Yana renchérit : « Jusqu’à présent, Bayrou a eu du mal à construire le parti. » Forcément, il n’a commencé à véritablement le faire qu’en 2010 : après un énième échec électoral, le parti se dote alors d’un secrétaire général, chargé de sillonner la France pour structurer les antennes départementales. Un peu tard ? Certainement : « Un parti politique s’inscrit dans la durée. En deux ans, vous n’avez pas le temps de structurer les choses », déplore Marc Fesneau.

Alors pourquoi brouiller davantage le message avec une nouvelle étiquette “Le Centre pour la France” ? Pierre Yana étouffe un rire perceptible au bout du fil : « Il ne faut pas changer d’image quand on n’a pas de stratégie différente qui la porte. » « Je me sens pleinement MoDem, ça fait cinq ans qu’on se bat pour faire exister ce parti ! Je comprends la démarche de Bayrou, de vouloir élargir, puisqu’on a des gaullistes, des républicains... mais je trouve dommage qu’on ne mette pas plus le parti en avant », regrette Hadj Madani.

Cette étiquette Le Centre pour la France devait permettre de soutenir des candidats venus d’autres partis, et pas forcément rattachés financièrement ni encartés au MoDem. C’est le cas pour une cinquantaine d’entre eux. Et parfois, le lien avec les idées de Bayrou est difficile à comprendre.

Ainsi en va-t-il de la candidature de Mike Borowski dans la 1recirconscription de Seine-Saint-Denis. Ce dissident UMP a certes choisi comme suppléant le responsable MoDem de la circonscription. Mais à part ça, toute référence à Bayrou est presque malvenue. Sur son site, un argumentaire défend point par point la politique menée par Sarkozy pendant cinq ans. Et à Mediapart, il déclare sans hésitation : « Je suis UMP, profondément UMP, j’ai fait la campagne de Sarkozy. Donc ce soutien, on me le donne, je le prends. Mais avec Bayrou qui a voté Hollande, une investiture du Centre pour la France ? Ça ne serait pas bon pour moi, ça me ferait plutôt perdre des voix ! » Une proximité idéologique peut-être avec le leader centriste ? « Pfft !soupire-t-il, pour balayer la question. Le fédéralisme européen, la rigueur budgétaire, oui bon, les vieilles rengaines de l’UDF. »

Si ces législatives s’annoncent ratées, c’est aussi la faute aux médias, assure Christine Espert, candidate dans la 1recirconscription des Pyrénées-Orientales, où elle est en concurrence notamment avec le numéro deux du FN, Louis Aliot. « Les quelques débats organisés ne se passent qu’entre lui, le sortant issu de la Droite populaire, le candidat PS et celui du FG », déplore la candidate centriste. Je ne vois pas comment on peut construire quoi que ce soit avec des règles différentes pour les uns et les autres. La presse ne joue pas le jeu. »

Sur le terrain, elle estime que l’accueil est « variable ». « On ne déplace pas les foules », observe-t-elle. « On nous demande encore des explications sur le choix de Bayrou. » Voilà encore quelque chose qui a pu brouiller les pistes pour les législatives, surtout dans les circonscriptions où le centre s’est construit au centre-droit. « Le centre a du mal à exister dans des terres comme les nôtres, très fracturées », souligne Christine Espert. Michel Veunac abonde dans le même sens : « Les Pyrénées-Atlantiques ont une forte tradition de centre-droit. La position de Bayrou, à laquelle j’adhère, évidemment, a jeté un trouble. Donc pour nous, c’est moins facile de rassembler des sensibilités centristes. »

« Si les législatives sont ratées, il faudra se remettre en question »

Avec un score divisé par deux par rapport à la présidentielle de 2007 et des législatives sur le point d’être un nouvel échec, le MoDem doit se rendre à l’évidence : il y a un souci. Et beaucoup n’attendent pas le 18 juin pour le dire : il faut faire le bilan et en tirer toutes les conclusions.

Le sentiment majoritairement partagé est bien résumé par Pierre Yana : « Une stratégie vient de s’écrouler, qui consistait à croire qu’on pouvait changer la Ve République par les urnes. » Conforté par Bruno Dubos, candidat sur la 1re circonscription du Lot-et-Garonne : « Jusqu’à présent, on avait une stratégie d’indépendance envers et contre tout. Si les législatives sont ratées, il faudra se remettre en question, et dans ce cas, ça passera par l’ouverture. »

Jérôme Sourisseau, convaincu de la nécessité d’un centre indépendant, relève l’impasse actuelle : « Tant que les Français ne le souhaitent pas, les alliances sont nécessaires : un parti politique est fait pour avoir des élus. On s’est battu pour être totalement autonome. Le constat aujourd’hui, c’est que ça ne fonctionne pas et on ne peut pas se contenter d’être un parti qui n’a pas d’élu. » Pour lui comme pour d’autres, impossible d’avancer avec le seul MoDem : « Au lendemain des législatives, sauf à imaginer qu’on a un groupe à l’Assemblée, mais c’est loin d’être fait, la question des alliances se posera dès les prochaines échéances. On est un certain nombre de jeunes élus implantés qui poserons la question. »

Les réponses à la question risquent de se contredire. Jusqu’au-boutiste, Christine Espert n’en démord pas : « On a traversé un désert, peut-être qu’on devra en traverser un deuxième. Je ne veux pas qu’on se soumette à qui que ce soit. » Un point de vue qu’elle est une des rares interrogées à défendre.

Pour Pierre Yana, cela équivaut à une sorte de déni de réalité : « Il faut arrêter de se raconter des histoires avec un centre indépendant. Oui, on est une force autonome, on a notre identité, nos idées à défendre, mais penser qu’on ne pourra pas rentrer dans des coalitions, je ne le crois pas. » Bruno Dubos, qui vise surtout les municipales de 2014 et qui va aux législatives parce qu’il « se devait d’y aller en tant que président du MoDem local », insiste : « Il faut qu’on puisse travailler avec d’autres, qu’on crée des alliances en vue des municipales de 2014 et des élections territoriales. »

Pour les uns, ça passe par l’UMP : « S’il y a un changement de leader à l’UMP, ça me va. Si c’est une UMP à la Fillon ou Juppé, on pourra travailler ensemble », observe Jérôme Sourisseau. Pour d’autres, c’est du côté de Hollande qu’il faut regarder. « A l’époque, on disait “de Barre à Delors” pour un grand mouvement social-démocrate et démocrate-social à la française. Bayrou a quand même un poids dans l’opinion. Il est reconnu comme pouvant jouer un rôle. Et puis le président Hollande a intérêt à avoir un centre indépendant et fort », calcule Michel Veunac.

Après quasiment cinq ans d’existence, le MoDem se trouve une fois de plus confronté aux sempiternelles questions des alliances et de son positionnement. De l’avis général, le leadership de Bayrou est contesté. La « majorité centrale » qu’il défend ressemble à un mirage. Un cadre national observe, un brin prophétique : « Je ne suis pas fan de la terminologie “centre”. Elle nous place au milieu et donne l’impression qu’on n’est nulle part. »

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