Le choix de Merkel de sortir du nucléaire installe les Verts au centre du jeu

Publié le par DA Estérel 83

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Au plus mal dans les sondages, contestée de toutes parts même dans son propre camp, alliée à un parti libéral en coma dépassé, la chancelière Angela Merkel a donc tenté une (ultime?) mue politique avec une annonce choc: d'ici 2022, l'Allemagne va éteindre ses dix-sept réacteurs nucléaires. Les plus vieux, mis en sommeil depuis l'accident nucléaire de Fukushima, ne redémarreront pas. Il n'y aura pas de retour en arrière possible, assure le gouvernement.

De quoi donner le tournis! En 2005, la chancelière démocrate-chrétienne s'était présentée à la Chancellerie en voulant remettre en cause la sortie du nucléaire décidée par la précédente coalition entre les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts. La grande coalition forcée avec le SPD l'en avait empêché. Mais reconduite au pouvoir avec les libéraux, la chancelière avaitallongé fin 2010 la durée de vie des centrales nucléaires jusqu'en 2036. Pour finalement se dédire totalement lundi, et annoncer un «tournant énergétique» («Energiewende»), clin d'œil à la chute du Mur de Berlin («die Wende», en allemand). 

«Le nucléaire? Oui-non merci!» (Taz, journal de gauche)
«Le nucléaire? Oui-non merci!» (Taz, journal de gauche)
L'annonce était «relativement attendue» depuis Fukushima, estime Yves Sintomer, chercheur au Centre Marc-Bloch de Berlin.«Le drame japonais a provoqué en Allemagne une très grande émotion. Le sentiment d'identification a été très fort, beaucoup plus qu'en France.»Surtout qu'en mars et en mai, la CDU, le parti de la chancelière, a essuyé trois lourdes défaites électorales dans des Etats régionaux (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, Brême). Des défaitesattribuées publiquement par la chancelière à un «effet Fukushima», tant la progression des Verts a été forte.

 

 

Les réactions hostiles n'ont pas traîné. Angela Merkel est à la fois la cibledes industriels du nucléaire qui avertissent d'une catastrophe économique et menacent d'aller voir ailleurs; d'une bonne partie des élites économiques et politiques européennes, qui tancent une position purement politique, à commencer par la très pro-nucléaire droite française; de la presse conservatrice, qui ne masque pas sa déception et dénonce des concessionsfaites aux chimères écologistes...

La gauche, elle, oscille entre enthousiasme et franche méfiance, en attendant de connaître plus précisément le plan gouvernemental de sortie du nucléaire, encore flou sur bien des aspects. 

 

L'effet Fukushima?

Angela Merkel a évidemment insisté sur l'atout potentiel de cette décision pour les exportations, la recherche et l'emploi, dans un pays déjà en pointe en Europe dans le domaine des énergies renouvelables (solaire et éoliennes, notamment). En tournant le dos au nucléaire, l'Allemagne peut être un«précurseur» parmi les grandes puissances industrielles, a-t-elle martelé.

Mais cette annonce renforce d'abord les Verts (die Grünen). Tandis que les sociaux-démocrates (le parti de l'ancien chancelier Schröder), notamment les plus productivistes d'entre eux, ont mis du temps à se convertir à l'idée d'une transition vers les énergies durables, les Verts, eux n'ont jamais varié: la lutte antinucléaire est au cœur de l'ADN de ce parti au départ pacifiste et contestataire, fondé en 1980. L'abandon définitif de l'atome annoncé lundi est donc pour eux une très grande victoire symbolique. 

Les «Grünen» décideront le 25 juin s'ils votent ou non le plan Merkel de sortie du nucléaire. Pour l'heure, leurs critiques sont sévères. Ils estiment que 2022 est une date trop tardive, pointent le risque de substituer à l'énergie nucléaire de nouvelles centrales au charbon polluantes, une des plus grandes interrogations du projet gouvernemental.

Les écologistes auraient tort de ne pas pousser leur avantage: l'accident de Fukushima a brusquement fait coïncider leur agenda avec celui d'une majorité de la population, explique Saskia Richter, politologue spécialiste des Verts: «Avec la catastrophe au Japon, le rejet du nucléaire s'est imposé dans l'opinion comme une nécessité d'intérêt général.»

«Beaucoup d'Allemands se sont dit:“ça peut nous aussi nous arriver”», confirme le chercheur du Centre Marc-Bloch, Yves Sintomer.

Quelques jours à peine après l'accident japonais, les premières manifestations ont éclos et ont essaimé dans les plus grandes villes.

La journaliste française Cécile Calla, installée à Berlin, raconte dans unbillet de blog la réaction paniquée de nombreux citoyens et des médias: les premiers s'emportant dans des discussions enflammées contre l'atome, allant même parfois jusqu'à boycotter les restaurants japonais; les seconds scrutant frénétiquement la progression du nuage radioactif, au risque de passer sous silence les victimes du tsunami...

«Les Allemands ont réagi de façon beaucoup plus nerveuse que beaucoup d'autres pays», estime dans la Frankfurter Allgemeine Zeitungl'expert ès risques Gerd Gigerenzer, qui met cette panique sur le compte de la peur tripale de ses compatriotes pour «les radiations» en tout genre (!).

«Fukushima a eu pour effet de conjuguer l'effet de pression du climat de l'opinion avec la propension des Allemands à développer des peurs irrationnelles. En Allemagne, cette combinaison est d'une extraordinaire efficacité en politique»explique plus sérieusement Thomas Petersen, de l'Institut für Demoskopie d'Allensbach, qui scrute les mouvements de l'opinion outre-Rhin.

Plutôt pro-nucléaire, Petersen estime tout de même que les Allemands sont manipulés par les médias: «Le Zeitgeist est hostile à l'énergie nucléaire depuis des décennies, pas seulement depuis Tchernobyl, et l'orientation idéologique de la plupart des journalistes y a assurément contribué.»

 

Etouffer les Verts ou en faire des alliés: le va-tout de Merkel

La méfiance vis-à-vis de l'atome n'est pourtant pas qu'une lubie de journalistes, encore moins un mouvement récent: «En Allemagne, Mai 68 s'est limité aux universités, mais l'esprit libéral-libertaire s'est progressivement diffusé dans toute la société, conduisant dès la fin des années 1970 à la constitution d'un vaste mouvement écologiste et pacifiste», raconte Yves Sintomer, du Centre Marc-Bloch. Un mouvement renforcé par la menace d'un affrontement nucléaire entre les Etats-Unis et l'URSS sur le territoire allemand, alors coupé en deux (le conflit des euromissiles au tournant des années 1980).

Le refus du nucléaire a diffusé dans une grande partie du corps social: «Les Verts se sont construits sur le refus du nucléaire. Le SPD s'est converti à la sortie de l'atome beaucoup plus tard, à la fin des années 1990, de même qu'une partie de la CDU. Enfin, les églises, elles aussi, ont changé d'avis», poursuit le chercheur. 

On est donc à mille lieues de l'unanimisme pro-nucléaire français. «Entre les deux pays, la différence de niveau du débat est incroyable, explique Yves Sintomer. Par exemple en Allemagne, les partisans du nucléaire prennent au moins la peine d'expliquer pourquoi ils sont pour, au lieu de décréter simplement, comme beaucoup de politiques français, que ce n'estmême pas la peine d'en discuter! Vu d'Allemagne, la France apparaît ancrée dans des réflexes corporatistes et archaïques, refusant même de se confronter aux données objectives et aux faits.»

Mais la décision de Merkel, si elle s'inscrit aussi dans une continuité historique, obéit évidemment à des motivations politiques plus immédiates. En grande difficulté  à cause de sa gestion contestée de la crise européenne, de ses revirements en matière de politique étrangère ou intérieure, d'une série de scandales, la chancelière tente avec cette annonce un coup de poker pour sauver son fauteuil.

«C'est la victoire du merkelisme, ironise l'hebdomadaire Der SpiegelLe merkelisme a deux principes: ce que veut le peuple est raisonnable. Ce qui est bon pour le peuple est bon pour la chancelière (...) Après Fukushima, la chancelière n'avait que deux possibilités: une sortie rapide du nucléaire, au risque de s'aliéner les pro-nucléaires de son camp, ou alors persister dans sa politique d'allongement de durée de vie des centrales, et elle se mettait à dos la majorité de son pays. Elle a choisi le plus petit dommage.»

La chancelière pense au coup d'après: l'élection de 2013 où elle devrait se représenter, vu qu'elle a éliminé  tous les rivaux potentiels dans son parti.«Merkel tente de banaliser les Verts en reprenant à son compte ce qui les a longtemps différenciés des autres partis, analyse le chercheur Christoph Egle. En même temps, elle efface d'un revers de main ce qui constituait un obstacle rédhibitoire pour toute alliance avec les écologistes au plan fédéral. Une nécessité pour elle, alors que ses alliés libéraux s'effondrent.»

Le FDP, son partenaire de coalition dont le programme très libéral s'est révélé impossible à mettre en œuvre en temps de crise, est régulièrement donné dans les sondages en dessous de la barre des 5% à dépasser pour être représenté au Parlement..

Les Verts, eux, ont le vent en poupe. A chaque scrutin électoral régional depuis un an, ils ont réalisé des scores historiques et contribué à infliger de cinglantes défaites à Angela Merkel. «Ils contestent de plus en plus l'hégémonie à gauche du parti social-démocrate», selon Christoph Egle.

Depuis quelques mois, ils sont même régulièrement devant le SPD dans le baromètre Forsa/stern, qui prend chaque semaine le pouls des intentions de vote. [en ----, les Verts en ----, le SPD]

 

Un chancelier vert en 2013?

 

Angela Merkel en aparté avec Jürgen Trittin, chef de file des Verts au Bundestag, en juin 2008.
Angela Merkel en aparté avec Jürgen Trittin, chef de file des Verts au Bundestag, en juin 2008.© Reuters

 

 

En mars, quelques jours à peine après Fukushima, les Verts ont remporté le scrutin dans le riche Etat du Bade-Wurtemberg, un bastion de la CDU, le parti de la chancelière: Winfried Kretschmann est devenu le premier ministre-président vert de l'histoire. Le même jour, ils triplaient leur score en Rhénanie-Palatinat (de 5 à 15%), alors que les sociaux-démocrates perdaient dix points par rapport à 2006. Une semaine plus tôt, ils réussissaient même l'exploit de doubler leur score en Saxe-Anhalt, dans l'ex-partie est du pays, peu encline à voter écolo d'habitude. Enfin, dans la ville-Etat de Brême, la CDU n'est arrivée le 22 mai que troisième, devancée à nouveau par le SPD et les Verts...

La chancelière voit désormais se profiler avec inquiétude les prochains scrutins: le vote début septembre dans le Mecklenbourg, son fief de l'ancienne RDA, où les sondages prédisent une victoire du SPD. Et, quelques jours plus tard, l'élection du maire de Berlin, la capitale: une ancienne ministre Verte du gouvernement Schröder, Renate Künast, pourrait passer en tête au premier tour.

Parti groupusculaire au début des années 1980, né à la gauche de la gauche,«les Verts se positionnent aujourd'hui résolument au centre du jeu politique, estime Yves Sintomer, du centre Marc-Bloch. Ils peuvent aujourd'hui faire des alliances aussi bien à droite qu'à gauche.»

Les Verts ont gouverné avec la CDU à Hambourg, dirigent la Sarre avec la CDU et le FDP, sont associés aux conservateurs dans de nombreuses communes. Les électeurs se sont embourgeoisés et ont vieilli: «Si on juge de l'appartenance à la bourgeoisie à partir des critères d'un haut niveau d'études et de revenus élevés, les électeurs des Verts sont plus bourgeois» que ceux de la CDU et du FDP, estime de son côté Christoph Egle, dans une étude de 2010 réalisée pour l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Selon Arnaud Lechevalier, sociologue à l'université Viadrina de Francfort-sur-l'Oder, la montée en puissance des écologistes, bien plus qu'un seul effet Fukushima, reflète «plusieurs évolutions de fond de la société et du paysage politiques allemands»: la faiblesse de la droite, l'affaiblissement des deux grands partis, leur incapacité à séduire les plus diplômés...

«Les Verts allemands, devenus “realos” (réalistes, ndlr), sont non seulement porteurs depuis de longues années de thématiques et de projets en phase avec les impératifs de l'indispensable mutation écologique de nos sociétés, mais ils sont également parvenus à incarner les valeurs du libéralisme politique (protection des libertés individuelles à l'ère du numérique, démocratie participative, égalité entre les genres, droits des minorités, etc.), laissées en déshérence par d'autres, tout en commençant à dessiner les traits d'un “new deal” pour une économie “verte” et sociale.»

Ce cocktail leur permet d'attirer de nouveaux électeurs. «Dans le Bade-Wurtemberg, où la campagne électorale a été marquée à la fois par Fukushima mais aussi par la contestation d'un grand projet ferroviaire, les Verts ont attiré des gens qui ne votaient pas ou ne votaient plus, à qui leur projet politique a semblé clair», analyse Christoph Egle. 

A la vitesse où progressent les Verts, pourraient-ils installer en 2013 un des leurs à la Chancellerie? «Cela semble encore difficile, estime la chercheuse Saskia Richter, mais nous aurons à coup sûr une nouvelle politique de gauche, sans doute en alliance avec le parti social-démocrate.»

A moins qu'Angela Merkel ne réussisse son coup de poker, en réussissant à nouer une alliance avec les Verts en 2013, voire à les phagocyter. L'hypothèse semble hautement improbable tant Angela Merkel est en difficulté. Mais en deux ans, les électeurs ont le temps de commencer à se lasser des écologistes.

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viviane 02/06/2011 11:34


sauf si Ségolène est présidente car elle n'est pas "verte" elle, mais elle agit. Son discours pour la sortie du nucléaire donne des solutions et une quarantaine d'années pour la France car nous
avons 58 réacteurs et pas 19 en comme en Allemagne.