Le BTP, non délocalisable. Vraiment ?

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2

 

 

Cécile Duflot défend sa politique de construction de logements en affirmant que les emplois qui seront créés dans le Bâtiment et Travaux publics « ne seront pas délocalisables ». La concurrence exercée par la main d’œuvre étrangère dans le BTP semble nuancer cet optimisme.


(Cécile Duflot à Montreuil, en 2010 - MARZARI EMANUELE/SIPA)
(Cécile Duflot à Montreuil, en 2010 - MARZARI EMANUELE/SIPA)
Cécile Duflot, ministre du Logement, a attribué au BTP le statut envié d'activité « non délocalisable ». Un argument pour défendre sa politique immobilière. Investir dans le bâtiment, construire des logements, c'est créer des emplois durables en France, nous explique-t-on. Lors du dernier Conseil des ministres, Mme Duflot a remis sa feuille de route. Ses objectifs sont la construction de près de 500 000 logements neufs – dont 150 000 sociaux par an – ainsi qu’un ralentissement de la hausse des loyers. 

L'un des arguments déployés pour soutenir le projet ministériel est celui de l'importante création d'emplois induite par la construction de logements. Certes. Un vaste plan d’aménagement entraînerait un besoin de main d’œuvre bénéfique pour l'embauche dans le bâtiment. Bien évidemment, ces activités du secteur secondaire ne pourraient se pratiquer ailleurs que sur le territoire national. A ce titre, le BTP s'inscrit bien comme activité non délocalisalisable. 
  
L'idée est souvent reprise comme une évidence par la plupart des formations politiques. En janvier 2012, le Président Sarkozy sortait de son chapeau plusieurs grandes mesures concernant l'emploi et le logement. Lui aussi préconisait une relance du secteur par la construction. « Tout terrain, toute maison, tout immeuble verra ses possibilités de construction augmenter de 30 % », avait-il annoncé, avant de préciser que cette mesure fournirait assurément du travail dans l'industrie du bâtiment, « qui a une caractéristique, elle n'est pas délocalisable ».

DÉLOCALISÉ DE L'INTÉRIEUR

Oui mais voilà : l'évolution de la mondilisation tend à démontrer, au contraire, que tout est délocalisable, depuis les hotlines des services de téléphonie ou de vente par correspondance, jusqu'aux activités éditoriales sous-traitées à des Mauriciens dans l'édition. 

Premier constat, le BTP est un secteur à forte proportion de main d'oeuvre étrangère. En juin 2011, une étude réalisée par l'institut I+C et publiée dans la revue du bâtiment Le Moniteur, montrait que près de 65 % des entrepreneurs du BTP estimaient que leur secteur ne pouvait se passer de ces travailleurs. Pour l’année dernière, l’Institut national de la statistique et des études économiques appréciait à près de 20 % la part des travailleurs étrangers dans l’activité du bâtiment. Toujours selon l’Insee, parmi l’ensemble des activités économiques exercées en France, le domaine de la construction est celui dans lequel le nombre de travailleurs étrangers actifs est le plus important. La restauration, longtemps secteur dans lequel les salariés extranationaux étaient les plus représentés, est donc passée au second rang en 2010. 

Certains à la CGT ont avancé un chiffre de 30 à 40 % pour la part de travailleurs étrangers dans le BTP.  En vérité, la part de la main d’œuvre étrangère est difficilement quantifiable. Syndicalistes et responsables de la Fédération française du bâtiment (FFB), antenne du Medef, le reconnaissent. En 2010, la FFB parlait d’un chiffre – singulièrement bas – de 15%. Elle explique aujourd’hui qu’il est impossible d’établir des données précises sur la question. Il est également compliqué de mesurer la proportion de travailleurs extracommunautaires au sein de l’ensemble des travailleurs étrangers. 
  
Cependant, il est certain qu’à la faveur des difficultés économiques, on constate, par exemple, un retour des travailleurs espagnols et portugais dans les régions du sud de la France. « Ils viennent pour des chantiers précis, travaillent pendant un semaine, quinze jours, à bas coût et repartent dans leur pays. Ils font du ponctuel », explique Jean-Pascal François, responsable à la Fédération nationale des salariés de la construction (CGT). Il poursuit : « Certes, l’activité en tant que telle n’est pas délocalisable, mais on fait venir sur nos chantiers des travailleurs qui n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes formations, ni les mêmes exigences que les travailleurs nationaux. » Il évoque « une concurrence déloyale dans un secteur déjà très concurrentiel »

Les grands chantiers publics n’échappent pas à la règle. En janvier 2011, l’hebdomadaireFrance Soir révélait que Bouygues – second géant français du BTP après Vinci – avait massivement recours à de la main d’œuvre venue des pays de l’Est pour travailler sur la construction du réacteur EPR de Flamanville en Normandie. Sur près de 3 000 embauches sur le chantier, plus d’un tiers a concerné des travailleurs venus des pays de l’Est, principalement polonais, roumains et bulgares. Portugais, Italiens et Espagnols étaient également très représentés sur le chantier. Le BTP, non délocalisable ? On a vu mieux. D’après de nombreux témoignages, certains travailleurs roumains ont parfois fait jusqu’à 15 heures de travail par jour. 

« DÉLOCALISATION DE CHARGES SOCIALES »

Dans cette affaire exemplaire – et qui a fait grand bruit – la question de la sous-traitance, via les filiales de Bouygues, était le principal problème. En effet, les sous-traitants se multiplient sur les chantiers français. « On voit parfois des chantiers avec neuf, dix, onze, douze entreprises sous-traitantes en chaîne », témoigne Jean-Pascal François. C’est dans ces strates que se trouve souvent la main d’œuvre venue d’autres pays. « L’une des exigences de notre organisation, est la limitation de la sous-traitance. En Allemagne, sur les grands chantiers, on ne peut avoir plus de deux entreprises sous-traitantes. Nous aimerions que la France suive cet exemple », insiste-t-il. L'enjeu est bien sûr celui des charges sociales, qui sont versées dans le pays d'origine de l'entreprise sous-traitante et non pas au fisc français. 

A la Fédération française du bâtiment, on parle aussi d’une concurrence déloyale. L’organisation, si elle ne remet pas en cause le statut d’activité non délocalisable du BTP, évoque « une délocalisation de charge sociale, qui provoque des écarts considérables entre les ouvriers français et ceux venus de l’étranger, employés sous forme d’intérim ». La principale mesure suggérée par la Fédération du bâtiment serait la multiplication des contrôles pour vérifier la régularité de la situation – « pas assez nombreux aujourd’hui » – mais ces derniers sont difficiles à réaliser sur des petits chantiers. 

Le BTP souffre en fait d’un problème de fond, qui a pris une importance nouvelle avec l’élargissement de l’Union européenne. Il s’agit du non respect de la règle du détachement. Le système de détachement permet normalement à un groupe de travailleurs constitué en équipe d’être envoyé par une entreprise pour effectuer un contrat à l’étranger.

(Source : senat.fr)
(Source : senat.fr)
Or, on assiste souvent à l’envoi de travailleurs isolés – dont le statut juridique sera moins contraignant que celui du détachement – mais qui agissent sur les chantiers comme n’importe quel ouvrier ayant un contrat honnête. Pour la FFB, le contournement du détachement « est un problème majeur puisque très répandu »

Dans tous les cas, il apparaît que – même en respectant les règles – les exigences salariales des ouvriers du BTP arrivant des pays de l’Est les rendent forcement plus compétitifs que leurs homologues français. Surtout, les charges sociales associées à ces équipes sous-traitantes étrangères sont beaucoup plus faibles que celles concernant des travailleurs déclarés en France (Voir tableau). 

Seule une forme – très improbable dans le système actuel – de patriotisme économique des employeurs, qui se tourneraient vers des travailleurs soumis au régime français,  semble être à même d'endiguer ce phénomène de plus en plus préoccupant. Le BTP, non délocalisable… sans doute, mais ses travailleurs le sont davantage, au détriment de la protection sociale de salariés.

Publié dans Gouvernement

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