Laurent Binet, tout petit gonzo socialiste

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart  

 

 

Le livre de Laurent Binet sur les coulisses de la campagne de François Hollande n’est pas indigne, il comporte son lot de ce que l’on peut appeler l’insolence de connivence, type Petit journal,  de mini-épisodes à la Twitter, de politiques croqués, il n’évite pas les vraies questions, même si, récit enlevé oblige, elles ne font que passer. Oui, oui, on y croise Valls, très Valls, Moscovici, Valérie Trierweiler en madone du Strepsil, des rédacteurs de discours plus affriolants que Guaino, Montebourg en impériale voiture-balai, Mélenchon en faire-valoir de gauche. Et le livre refermé, on a l’impression d’avoir lu un texte que ne renierait pas un service de communication intelligent.

Laurent Binet en campagne, à droiteLaurent Binet en campagne, à droite© Stephane Ruet/Sipa

Laurent Binet, avant Rien ne se passe comme prévu, avait déjà publié deux ouvrages. Le premier, sur son expérience de prof, fit une carrière discrète. Le second, HHH, prix Goncourt du premier roman, reçut un accueil critique et public enthousiaste, très mérité. Retraçant l’organisation d’un attentat contre Reinhard Heydrich, chef de la SS à Prague, il alternait narration et interrogation sur la démarche de l’écrivain face à l’Histoire. À certains égards, Rien ne se passe comme prévu s’inscrit dans un mouvement un peu semblable. Récit précis des événements et subjectivité de l’auteur, distincte. Rien à voir avec l’Aube la nuit le jour, de Yasmina Reza, qui, en 2007, suivait Nicolas Sarkozy (lire sous l'onglet Prolonger). Ni ego encombrant, ni mystérieux monsieur G., ni vagues considérations sur le pouvoir (sa solitude, etc.). Laurent Binet n’a pas dansé avec François Hollande et ne cache pas qu’il a dû échanger vingt phrases avec le futur président, pas plus.

Mais il se réclame de deux genres journalistiques incompatibles.Embedded et gonzo. La subjectivité en sort pour le moins aseptisée. Valérie Trierweiler – patience d’ange, compagne toute en efficace retenue, à le lire – l’avait interviewé à propos d’HHH, et c’est elle qui l’a introduit, à sa demande, au cœur du dispositif hollandien, elle qui, tout au long de la campagne, l’a régulièrement placé à la bonne table, sauvé des foules après SMS désespéré, introduit ici et là. Embedded, c’est exactement ça. Le terme s’est répandu lors de la guerre d’Irak, lorsque les journalistes ont dû choisir : suivre les opérations de l’armée américaine avec celle-ci, sous son contrôle, ou se voir refoulés. Avec le temps, les officiers de presse ont compris qu’un peu d’acidité ne nuisait pas, au contraire, et venait crédibiliser des reportages sous surveillance. Or une campagne présidentielle est une guerre.

« J'avais pourtant prévenu Valérie Trierweiler »

© DR

Le Gonzo journalisme, c’est une autre affaire. Laurent Binet fait référence à celui qu’on désigne le plus souvent comme son fondateur, le journaliste et écrivain Hunter S. Thompson, dont les Français connaissent surtout Las Vegas parano ou encore son enquête-immersion parmi les Hell’s angels. On a moins lu Fear and Loathing : On the Campaign Trail '72 (lire sous l'onglet Prolonger) sur la campagne Nixon-Mc Govern. Subjectivité assumée, patchworks, délires, liberté totale de ton, le tout soutenu par un usage intensif de psychotropes. La relation que donne Hunter S. Thompson de la campagne américaine est plus focalisée sur le sexe et la drogue que le débat idéologique.

Rien de tel chez notre gonzo socialiste. Quand Laurent Binet attrape en catastrophe un TGV, ce n’est pas parce qu’il est défoncé dans un hôtel, mais parce que le boulevard de Sébastopol est embouteillé. Et pas une ligne ne dépasse, côté amours et désamours, c’est intense comme un croisement d’escalators. Même pas une rosserie ? Seule Martine Aubry écope. Martine serait « méchante », dit l’un,« menteuse », dit l’autre, et pas si à gauche que ça puisqu’elle a soutenu Strauss-Kahn (dont, note Laurent Binet, les ex-supporters occupent assez vite des postes stratégiques autour de François Hollande). Allez savoir pourquoi, on a l’impression que même les attaques contre Martine Aubry ont un goût d’édulcorant.

Hunter S. ThompsonHunter S. Thompson© DR

 

« Mon problème, avec Mélenchon, c’est que j’ai envie de voter pour lui. » Gonzo ! C’est dit, répété, mais sans importance : un simpleteaser. Passe en ombre le choix cornélien, sentiment, raison, revenons à nos moutons. « Je commence à comprendre, je suis l’électeur témoin. Si à l’issue de la campagne, je vote pour Hollande au premier tour, il sera élu. »Embedded !

Voire gonzo basculant dans l’embedded, mâtiné de griserie : j’en suis. Le 31 janvier 2012, François Hollande déjeune à un jet de pierre du Fouquet’s avec BHL, salade de truffes, 140 euros (58 seulement, plus loin).« J’avais pourtant prévenu Valérie Trierweiler. » Quelle triple erreur, estime notre écrivain : l'endroit, symboliquement chargé ; le menu, Dukan compatible peut-être, mais pas normal du tout ; et BHL, qu'il trouve propre à vous plomber une campagne. Si les medias s'en emparent… Alarme inutile, il n'y aura ni buzz ni affolement sur les blogs : ce jour-là, Guéant fait une déclaration fracassante, on a la tête ailleurs. Pas plus mal, la salade de truffes tombait, en plus, le jour où les Restos du cœur clôturaient leur campagne d’appel aux dons.

Le livre a ce mérite, il décrit à la fois l’avancée longuement mûrie d’un homme vers le pouvoir, (belle scène avec Adam Michnik en Pologne, Hollande se contrefiche de ce que celui-ci raconte, il ne s'intéresse qu'à Walesa et à sa trajectoire). Il relate comment, en permanence, on se soucie davantage de la « réception » d’une idée, d’un message, d’une décision, que de sa réalité. Il observe cette équipe d'abord restreinte, désordonnée – Hollande improvise ses déplacements (le staff suit), rédige ses discours tout seul (le staff patiente) –, puis fait comme tout le monde : jauge ce que ça donne à la télé, sur Twitter. Côté plateaux télé, les Hollandiens sont déchaînés en coulisses. C’est drôle (les pestes ont de l’esprit), c’est cruel, c’est triste. C’est une pièce de théâtre qu’on regarde lentement se détacher du réel.

La « séquence Ken Loach »

Et pourtant, ce réel, le candidat Hollande va à sa rencontre, équanime, une adaptabilité tout-terrain. Laurent Binet y va donc aussi, dans les usines. Le 24 février 2012, il se rend chez Arcelor Mittal, à Florange, près de Metz. Aurélie Filipetti explique aux journalistes que l’usine est viable, l’acier de bonne qualité, que Mittal a tout mis en sommeil, et ne vend pas, car la concurrence pourrait racheter. C’est chaud, les ouvriers sont remontés, le candidat coincé dehors, les gens pressants et pressés, l’usine, ses 2 500 emplois, c’est urgent, là. Ça crie et ça bouscule. C’est rugueux. Les ouvriers demandent une loi, et vite, qui contraigne les industriels à mettre en vente les usines abandonnées par intérêt financier. De tout ceci, Laurent Binet rend compte, des problématiques comme de la rage.

Et puis, il y a cette phrase : « Fin de la séquence Ken Loach, retour à la gare. » Ce n’est rien, une phrase dans un livre, mais parfois, c’est la fin du livre.

François Hollande à FlorangeFrançois Hollande à Florange© DR

La juste référence culturelle, rideau, on remonte dans le car et notre fils de communistes (c'est vite précisé) s’ébroue après bain de prolétaires. (Du coup, on jette un coup d’œil, pour voir si le président tient les promesses du candidat, à propos de cette loi : zéro projet pour l'heure, mais, dès fin juillet, une commission d'enquête a conclu à la parfaite viabilité d'Arcelor Mittal et chiffré sa remise à flots. Tout n’est pas perdu, rien n’est gagné.)

Mais on ne peut tenir sur 306 pages entièrement dans le registre bisounours. Heureusement, il y a la presse. En pool, en débriefing, tous ensemble affectés à tel ou tel candidat, lissant par avance leurs « angles », la phrase du jour, etc. Alimentant la machine. « Comme d’habitude, la presse s’est appesantie sur l’aspect purement politicien. » La directrice d’une association « a été déçue par les questions des journalistes dont aucune ne portait sur les personnes en difficulté »« Curieusement, alors que la réunion est publique, aucun journaliste n’écoute (…) les autres bavardent en fond de salle », à propos d’une réunion d’associations de femmes, du planning familial, de droit à l’avortement en déshérence. C’est très certainement vrai. D’autres journalistes lui auraient peut-être expliqué que la réalité sociale, les exclus en tout genre, on les rencontre sans forcément passer par la case conférence de presse. Et qu’ensuite, on bataille pour faire passer, un article, un film, les pauvres ont un côté répétitif, ça lasse si vite, les« séquences Ken Loach ». Laurent Binet s’étonne lorsqu’une jeune« franco-algérienne » dénonce l’amalgame arabes-musulmans, ce qu’« il n’entend jamais nulle part ». Ah ? Mais où vit-il ? Et lorsque, plus Tintin reporter que gonzo, il se « déguise » (si, si) pour se rendre à un meeting UMP, il ramassera un simple micro-trottoir à la sortie.

Avant la parution du livre, de fâcheuses rumeurs ont couru : Grasset aurait demandé au jeune écrivain de muscler son récit, notamment en ce qui concerne Valérie Trielwieler, un peu de piment, que diable. Laurent Binet a démenti. Rien de tel. Et c’est bien mieux comme ça, en effet, Rien ne se passe comme prévu est le récit d’une fascination.

« La grandeur de l’Histoire, c’est… », s’emballe François Hollande lors d’un meeting à Vincennes. Laurent Binet apprécie les anaphores. « La grandeur de l’Histoire, c’est… Raymond Aubrac. » Sûr. On se souvient alors qu’Aubrac, même s’il avait appelé, peu de temps avant sa mort, à voter Hollande (vu l’urgence), dénonçait les présidentielles à la française, « base d’une politique court-termiste »« des élections par les medias ». Tout à fait ce que rapporte Laurent Binet. Et dont il participe pleinement.

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 Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet, 306 pages, Grasset, 17 €

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