Lagarde au FMI: même les écologistes russes n'en veulent pas!

Publié le par DA Estérel 83

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Il y a une « affaire Christine Lagarde » en Russie ! Elle est certes bien moins menaçante pour elle que l'affaire Tapie. Mais elle vient ajouter encore un peu plus de désordre à la candidature de la ministre française pour la direction générale du Fonds monétaire international (FMI).

Dans une lettre adressée au Fonds ainsi qu'à la commission européenne, les écologistes du Mouvement de défense de la forêt de Khimki demandent aux responsables de barrer cette candidature. Explication : « Nous croyons que cette personne suspectée dans une affaire de corruption, ayant ouvertement violé la loi et les droits de l'homme, ne peut pas prendre la tête du FMI. Nous vous demandons de rejeter sa candidature et de ne pas la laisser prendre part à l'élection. »L'intégralité de la lettre est à lire sous l'onglet «Prolonger».

 Le Mouvement de défense de la forêt de Khimki (leur site en anglais ici) est, depuis plus de trois ans, le cauchemar des autorités russes. Regroupant plusieurs associations et des milliers de participants, il est l'un des plus importants mouvements de protestation de la société civile. Certains le comparent à l'immense mobilisation citoyenne qui s'était faite à l'époque soviétique contre l'extension d'une usine de cellulose au lac Baïkal et dont on a dit – avec quelque exagération – qu'elle avait contribué à la chute de l'Empire.

 

 

Moscou et au nord-ouest, Khimki.
Moscou et au nord-ouest, Khimki.
Cette fois, il ne s'agit pas du Baïkal mais d'un autre joyau environnemental : la forêt de Khimki, au nord-ouest de Moscou. C'est un ensemble forestier magnifique et le poumon vert d'une partie de la capitale et des zones de datchas qui l'environnent. Le gouvernement a décidé d'y faire passer la prochaine autoroute Moscou-Saint-Pétersbourg et le tracé retenu (du kilomètre 15 au kilomètre 58) massacre effectivement le massif.

 

 

Depuis 2008, c'est donc un combat sans fin entre écologistes et autorités. Le tout sur fond de procédures judiciaires, de spéculation foncière et de violences récurrentes. Un journaliste a été sauvagement battu en 2009 (il est resté gravement handicapé) parce qu'il enquêtait sur les multiples rachats de terrains et de datchas survenus dans la zone.

Le conflit a atteint son paroxysme l'été dernier à tel point que le président Medvedev ordonna le gel des travaux en attendant de nouvelles études. Nouvelles études qui ont confirmé le projet : les travaux ont bel et bien débuté et la forêt de Khimki commence à être rasée pour laisser place au premier tronçon Moscou-Saint-Pétersbourg. Les manifestations sont quotidiennes et les militants se relaient pour gêner le travail des bulldozers et des forestiers qui abattent les arbres sous la surveillance de la police et des forces spéciales (photo ci-dessous).

 

La police arrête des manifestants (mai 2011).
La police arrête des manifestants (mai 2011)
Le premier PPP ou partenariat-public-privé

 

Sobianine et Lagarde, le 16 juin 2009.
Sobianine et Lagarde, le 16 juin 2009.
Et que vient donc faire Christine Lagarde chez les Robins des Bois russes ? Le 16 juin 2009, la ministre accueille à Bercy Sergueï Sobianine, vice-premier ministre de la Fédération de Russie, pour une session du Conseil économique, financier, industriel et commercial franco-russe (CEFIC). Et à cette occasion (photo ci-contre), elle annonce la signature de l'accord qui permet au groupe français Vinci d'intégrer le consortium qui va réaliser l'autoroute, la North-West Concession Company (la signature effective interviendra le 27 juillet 2009 – à lire ici une dépêche de l'agence russe Ria-Novosti).

 

Car cette autoroute à péage est le premier PPP, partenariat-public-privé, en Russie. Le consortium d'entreprises supporte une large partie des coûts d'investissement, moyennant une concession d'exploitation de 30 ans : pour ce seul tronçon de 43 kilomètres, il est d'ailleurs prévu que l'Etat russe et les automobilistes verseront au moins 1,5 milliard d'euros sur la période. Une belle affaire pour Vinci, qui a acquis une large expérience en la matière en étant le premier bénéficiaire de la privatisation des autoroutes françaises (à lire ici la présentation par Vinci du contrat).

En poussant à l'accord avec Vinci, accusent les écologistes russes, la ministre s'est rendue complice de tous les forfaits de ce projet. En vrac : fuites de capitaux, évasion fiscale, corruption, violations des lois sur l'environnement, répressions des manifestions diverses.

 

 

Début des travaux à Khimki.
Début des travaux à Khimki.
Le Mouvement de défense de la forêt de Khimki a également dans le collimateur le groupe Vinci, accusé de s'être prêté à un montage financier illégal.« Ce projet est une pure affaire de corruption entre le groupe français Vinci et des officiels russes malhonnêtes,est-il écrit dans la lettre adressée au FMI. Le résultat est que l'argent du budget fédéral et des banques d'Etat va finir dans des paradis fiscaux au Liban, à Chypre et dans les îles Vierges britanniques. » Christine Lagarde ne pouvait ignorer cela ni les violentes répressions déjà intervenues contre les opposants quand elle a débloqué la signature en 2009, ajoutent les écologistes.

 

 

D'autres organisations russes (à découvrir ici) se sont en effet largement penchées sur le montage financier du consortium qui intègre le groupe Vinci. Dans une note titrée « Vinci, une couverture pour les oligarques et les paradis fiscaux du premier PPP routier russe », la très sérieuse organisation Bankwatch Network (site à consulter ici) tente de reconstituer l'actionnariat particulièrement opaque d'un consortium en forme d'usine à gaz.

Car depuis 2009, le consortium était succinctement présenté comme étant constitué à 50/50 de deux groupes : le français Vinci et le russe N-Trans. Or il apparaît que la structure est autrement plus complexe et les acteurs multiples. Parmi eux, un proche de Poutine, son célèbre partenaire d'entraînement au judo : l'homme d'affaires Arkadi Rotenberg.

 

Voici le graphique de la structure actionnariale du consortium, tiré des travaux de Bankwatch Network :

 

 

De nombreuses sociétés sont venues s'emboîter dans la structure et, du coup, Bankwatch Network s'interroge. D'abord sur le partenaire français apporté par Vinci, la société Vosstran Invest SA, aux actionnaires français, syriens et libanais, société qui n'a pas de savoir-faire particulier dans ces métiers.

Ensuite, Bankwatch note qu'« environ un tiers des actionnaires du (consortium) North-West Concession Company ont été délibérément cachés au public ». Leurs traces se perdent dans « un réseau opaque de compagnies » logées dans les paradis fiscaux énumérés : Bahamas, Chypre, île Vierges britanniques.

 

Les écologistes notent que les autorités russes participeront au financement de ce projet et que la concession de trente ans pourra être prolongée. Dès lors, demandent-ils, le gouvernement « doit rendre public l'actionnariat de North-West Concession Company » et assurer que le financement public ne sera pas immédiatement siphonné vers les paradis fiscaux.

 

Vinci a toujours nié toute irrégularité. Christine Lagarde pouvait-elle ignorer la sophistication de ce montage et les risques encourus ?« Assurément pas », disent aujourd'hui les militants de Khimki. Il y a deux ans, ils avaient manifesté devant l'ambassade de France à Moscou pour demander aux entreprises françaises de ne pas participer à ce chantier. Ils ne cessent d'écrire des lettres incendiaires au groupe Vinci (lire sous l'onglet “Prolonger”). Aujourd'hui, ils entendent bien faire du bruit au FMI et dans les autres instances internationales.

 

La police empêche les manifestants de s'installer dans le forêt (le 11 mai).
La police empêche les manifestants de s'installer dans le forêt (le 11 mai).

 

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