La vie de nabab de Bernard Tapie

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart  PAR LAURENT MAUDUIT

 

 

Depuis que son ami Nicolas Sarkozy a pesé sur le cours de la justice dans l'affaire Adidas-Crédit lyonnais et lui a permis de mettre la main sur 403 millions d'euros, dont 304 millions, prélevés sur les deniers publics, sont tombés, en net, dans sa poche, Bernard Tapie coule des jours heureux. Ou à tout le moins, il vit dans une spectaculaire opulence. Une vraie vie de nabab ! Selon l’Encyclopédie de Lintern@ute, un nabab est, au sens propre, un gouverneur ou un grand officier dans l'Inde musulmane et, au sens figuré, « un homme très riche qui fait étalage de son opulence » . Ce qui correspond très exactement au cas qui nous occupe.

Dépensant sans compter par millions, il a ainsi acquis pour 40 millions d'euros en 2009, comme Mediapart la révélé en début d'année, l'un des plus beaux yachts du monde. Et selon nos informations, il devrait faire d'ici la fin de l'année l'acquisition de l'une des plus belles villas de Saint-Tropez pour le prix pharaonique de 47 millions d'euros.

La villa que Bernard Tapie convoite, et qui se trouve sur les hauteurs du célèbre village provençal, appartient à Catherine Schneider, l'une des héritières de l'empire industriel Schneider. Elle est l'une des ex-épouses de Roger Vadim – la quatrième ou la cinquième épouse, on s’y perd tant c’est compliqué. Richissime, Catherine Schneider possède avec son fils Plemiannikov Vania Vadim et sa sœur, d'impressionnantes superficies et maisons dans le village et dans ses environs. C'est donc l'une de ces maisons, sans doute l'une des plus belles du village, que Bernard Tapie veut acquérir.

Mediapart disposant de nombreuses informations sur la transaction, Bernard Tapie a accepté, après de nombreux va-et-vient (voir notre Boîte noire) de nous fournir des précisions. Selon lui, la villa à été achetée voici quelques mois par une société auprès de laquelle il dispose d'un contrat de location jusqu'à la fin de l'année. Toujours d'après nos informations, cette société est de droit luxembourgeois. Mais malgré nos demandes répétées, Bernard Tapie ne nous a pas fourni le nom de cette société. Il nous a juste indiqué que parmi les actionnaires de cette société figurerait l'un de ses amis, ancien président de club de foot.

Bernard Tapie disposerait par ailleurs jusqu'en fin d'année d'un droit de préemption lui permettant de racheter la villa. Selon lui, son souhait est de changer de vie et de s'installer dans la région, autour de Saint-Tropez, Antibes ou Juan-les-Pins. Il devrait faire jouer son droit de préemption mais, selon lui, seulement s'il parvient d'ici là à vendre le somptueux hôtel particulier dans lequel il vit depuis 26 ans, rue des Saint-Pères à Paris. « Je veux vivre une bonne partie de ma vie là-bas », nous a-t-il confié.

Lorsque nous avons évoqué le montant faramineux de 47 millions d'euros, comme prix d'acquisition, Bernard Tapie à fait mine d'être étonné et nous a assuré que le prix était beaucoup plus proche de la trentaine de millions d'euros. Et quand nous avons maintenu que nos informations faisaient bel et bien état de 47 millions d'euros, il s'est repris : « Ah oui! Mais cela, c'est avec les travaux. »

Un yacht à 800 000 € la semaine

Visiblement, Bernard Tapie ne tient effectivement pas à ce que l'on prenne la mesure exacte du luxe de son acquisition. D'ailleurs, quand nous lui avons demandé si nous pouvions obtenir de lui une photo de sa maison, il s'est prêté de bonne grâce à notre demande et nous a fourni le cliché (ci-dessous), faisant apparaître une charmante petite maison, mais pas un palais.

© Mediapart


Tout Bernard Tapie est dans cette galipette ! Car ce cliché ne donne qu'une vision excessivement partielle de la villa. Et évidemment, on a envie de l’interpeller : « Et cela, cela vaut 47 millions d’euros ? Vous voulez faire croire cela à qui ? »

En réalité, la photo est trompeuse, car la villa est immense et compose un carré, avec en son centre une cour intérieure comprenant un jardin et des arbres. Voici l'aperçu que l'on peut obtenir avec Google Earth  de la maison et de sa piscine.

© Mediapart et Google Earth

 

Mediapart et Google EarthMediapart et Google Earth


Disposant de l'impressionnante fortune prélevée sur fonds publics que lui a offert Nicolas Sarkozy, Bernard Tapie dépense donc désormais sans compter. Dans une enquête précédente, mise en ligne le 22 janvier, nous révélions en effet que Bernard Tapie s'était aussi offert en 2009, pour 40 millions d'euros, l'un des plus beaux yachts du monde, rebaptisé avec une ironie douteuse pour les contribuables le Reborn (Renaissance).

Ces deniers jours, plusieurs journaux ont fait état de cette information, en la présentant comme une révélation de leur part, et en précisant que le Reborn avait mouillé cet été au large de Juan-les-Pins. Ces journaux ont précisé que Bernard Tapie avait mis son luxueux bateau en location et qu'on pouvait le réserver au prix sidérant de 570 000 euros la semaine.

Sous le titre « Bienvenue chez vous »Le Point a par exemple consacré un long article à ce bateau, avec pour légende ce commentaire : « Une taille à donner le vertige – “Reborn”, le méga-yacht de Tapie est un peu le vôtre. L'ex-chef d'entreprise l'a acquis grâce au méga-dédommagement de l'État français. »



Mais la vérité, c'est que le pot aux roses avait déjà été découvert par Mediapart depuis le début de l'année (Lire Yacht de luxe, 800.000 €/sem., s’adress. A Bernard Tapie). Et le prix de location est, en vérité, encore plus spectaculaire que cela. Confirmé par Bernard Tapie, le vrai chiffre est celui que nous donnions dans notre enquête précédente, qui est à l’origine de toutes ces informations : le yacht se loue 800 000 euros la semaine. Ce qui correspond aux salaires net mensuel de 729 salariés payés au Smic.

Page suivante, se trouve la description que nous faisions de ce yacht, dans notre enquête publiée en début d’année.

De l’argent pris dans la poche des contribuables

Selon les spécialistes, ce bateau était, avant même sa réhabilitation, le quatre-vingt-dix-septième plus beau yacht au monde. On peut consulter ici la liste des 100 plus gros yachts.

Dans le courant de l’année 2010, peu après son rachat par Bernard Tapie, le Reborn a été refait à neuf. Battant pavillon non plus des îles Caïmans mais de l’île de Man – un paradis fiscal accueillant pour les grandes fortunes –, et ayant visiblement Gênes, en Italie, comme port d’attache, il peut donc être utilisé à sa guise par Bernard Tapie.

La mise à prix de 800 000 euros pour une semaine de location peut sembler exorbitante. Mais Bernard Tapie s’en frotte les mains : il y a tellement d’oligarques tout autour de la planète que les clients fortunés ne manquent pas pour louer son palace flottant, même en ces temps de crise. Il a ainsi confié à Mediapart que durant tout l’été, son yacht a été loué sans discontinuer. « Ce sont des Russes qui ont loué, nous a-t-il assuré, sauf une fois, un Canadien. »

Bernard Tapie raconte que le système de location qu’il a organisé pour son yacht prévoit que lui-même doit mettre la main au portefeuille pour pouvoir en disposer. « Donc, je ne l’ai pris qu’une semaine cet été, et je n’ai qu’un rabais de 20 % sur le prix de location », raconte-t-il.

Bernard Tapie semble ne pas comprendre que l’on soit stupéfait par son train de vie et par ses dépenses. Il fait valoir que ce bateau est juste pour lui un investissement comme un autre. Un investissement qui sera très rentable et qu’il pourra céder un jour ou l’autre. Parlant de son bateau précédent, Le Phocéa, il a ce commentaire :« Je l’ai acheté à l’époque 4 millions de francs ; j’ai fait 3 millions de travaux ; et quand la justice l’a cédé, elle en a retiré 35 millions de francs. » Alors, pour le Reborn, le plan est le même. Bernard Tapie rêve déjà d’une nouvelle martingale.

Et il s’agace que l’on puisse penser que tout cet argent qu’il manipule provient de l’argent public : « Pas du tout ! Ce bateau, je l’ai acquis avec des financements assurés par des banques asiatiques », dit-il.

Culotté jusqu’au bout ! Bernard Tapie joue les millionnaires et dépense de l’argent par millions, tandis que la France s’enfonce dans le chômage et s’englue dans la pauvreté. De l’argent pris dans la poche des contribuables. Mais il fait mine de ne pas le savoir. Comme si cette vie de nabab, comme si cette villa de Saint-Tropez, comme si ce yacht de milliardaire, n’étaient pas une provocation pour la France qui souffre…

 

BlackboxJ’ai conduit une longue enquête pour vérifier que Bernard Tapie voulait bel et bien acquérir cette villa tropézienne. Compte tenu des informations dont je disposais, Bernard Tapie a accepté de m’apporter des précisions. Je lui ai donc parlé à plusieurs reprises au téléphone dans le courant de la semaine et j’ai échangé des SMS avec lui, à chaque fois pour vérifier mes informations et obtenir des précisions supplémentaires. Finalement, Bernard Tapie a accepté de me donner une photo de la villa. Cette photo, je suis passé la prendre, jeudi 6 septembre en milieu de journée, auprès de sa gardienne à Paris. Bernard Tapie était alors dans la cour de son hôtel particulier et j’ai échangé quelques mots complémentaires avec lui.

Ce même jeudi, en fin de journée, Bernard Tapie m’a téléphoné une dernière fois me demandant, de sa part et de celle son avocat, que sa villa, pour des raisons de sécurité, ne puisse pas être précisément localisée au travers de mon article. Je lui ai donné mon accord.

Publié dans Affaires

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