La Société générale et l'affaire Kerviel : la vengeance de Sarkozy

Publié le par DA Estérel 83

Rue89-copie-1 Eco 89 05/10/2010

 

Voici le récit de l'intérieur des folles journées de l'affaire Kerviel. Coïncidant avec le verdict irréel frappant le trader de la Société générale, sortent les bonnes feuilles du livre d'un ancien proche de Daniel Bouton, le PDG de la banque au moment de la crise. « La Semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial » est publié par Hugues Le Bret, qui a démissionné en tant que président de Boursorama à la veille de la sortie de son livre.

Publiés par Le Monde et Le Figaro, ces extraits traduisent le vent de folie qui a traversé la banque pendant ces journées de crise, le rôle négatif de Nicolas Sarkozy, les appétits dévorants de la concurrence, et, le plus spectaculaire, le pétage de plombs de Daniel Bouton, dont Hugues le Bret trace ainsi le portrait :

« Daniel est le petit-fils d'un garde-barrière de la SNCF. C'est un méritocrate républicain. Il a bien des défauts, mais sa carrière a reposé sur sa force de travail et son talent. Ce n'est pas un héritier ou un mondain. Il ne faisait pas partie de clubs et n'a jamais été accepté dans la bande de Sarkozy ou celle de Michel Pébereau [actuel président du conseil d'administration de la BNP-Paribas], Claude Bébéar [ancien patron d'Axa] et les autres. »

 


Premier extrait : la vengeance de l'Elysée

Daniel [Bouton, ndlr] appelle ensuite l'Elysée. Il tombe sur l'un des plus proches conseillers du président qui découvre le sujet. Ce dernier s'étonne :

« Comment avez vous pensé qu'il ne fallait pas prévenir le Président ? »

 

Daniel lui explique son raisonnement. La discussion en reste là. Mais pour l'Elysée, c'est une faute originelle. Un crime de lèse-président. Nous allons apprendre à nos dépens que c'est une situation inacceptable pour un homme élu sept mois auparavant avec 53% des voix. Je suis seul dans mon bureau. Je pense à Daniel Bouton et à Nicolas Sarkozy. C'était mon conseil de ne pas l'appeler. Le gouverneur de la Banque de France et le président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) ont été d'accord.

Nous avons évité la fuite, mais choqué l'Elysée. L'après-crise sera d'autant plus dure à gérer. […]

En privé, le pouvoir se lâche sur Daniel. Nicolas Sarkozy agit en politique et en animal de pouvoir, sans prendre en compte la dimension financière de ses propos. […] Il ne réagit pas en homme d'Etat qui chercherait à préserver l'une des grandes banques du pays en équilibre sur un fil, mais en homme humilié d'avoir été écarté de la gestion de la crise. Il en fait une affaire personnelle.

Pour Northern Rock, une banque écossaise en faillite, l'ensemble de la classe politique britannique avait été solidaire pour éviter le pire. A Paris, chacun joue la politique du pire. Il faudra dix jours à Nicolas Sarkozy pour comprendre le fond du problème. C'est long, dix jours.

Rachida Dati, la ministre de la Justice, juge opportun d'abonder immédiatement dans le sens du Président. Elle se jette sur les premiers micros tendus pour souligner lourdement « la responsabilité de la direction de la banque ».

Deuxième extrait : la déstabilisation intérieure

[Conversation matinale à la direction de la banque, ndlr]

« - Hier soir, Daniel est repassé après que tu [Hugues Le Bret, ndlr] sois ressorti de la salle, il a dit qu'il n'en pouvait plus, que cela ne pouvait plus continuer, et il a laissé le manche à Philippe [Citerne, le numéro deux de la banque, ndlr]… Il est sous Prozac, il est à bout.

- Il [Daniel] lui [Philippe] a délégué la signature du communiqué. La validation est là, regarde, il a signé à 2h30 !

- Non, il lui a passé ses pouvoirs, il a dit que c'était désormais à Philippe de gérer.

- Moi, mon job, c'est de sauver cette banque. Mon mandat, c'est Daniel qui me le donne. Il m'a dit de lancer cette note. Je n'arrêterai que quand il me le demandera dans les yeux ! »

Je sors en pétard et fonce vers le bureau de Philippe, qui n'est pas là, ce qui est exceptionnel. En général, à 7 heures, il est déjà au travail. En temps de crise, il dort régulièrement au bureau, où il s'est fait installer un lit de camp.

Je croise Séverin, le responsable de la cellule de crise, qui ne sait pas où il est. Quand arrivera-t-il ? Aucune idée ! Tout cela est louche. […] Je sors vers 10 heures. Philippe est toujours absent. Je commence à avoir de forts doutes et passe un texto à Daniel : « J'ai besoin de vous parler. » […] Daniel m'appelle depuis son mobile, quelques minutes plus tard. Je lui demande de venir au bureau rapidement :

« - Pourquoi ? », demande Daniel.

« - Ils sont en train de vous piquer votre place ! »

Daniel arrive à 10h30. Il se rend directement dans mon bureau. Je lui demande :

« - Etes-vous repassé au bureau hier soir après m'avoir salué ?

- Non, pourquoi ? »

Je lui raconte mes dialogues avec Jean-Pierre et lui révèle l'absence de Philippe, qui pourtant devait donner le feu vert.

« Je n'ai passé les clefs de la banque à personne », me dit Daniel, stupéfait.

Troisième extrait : la fin de Daniel Bouton

Daniel est très fatigué. Il oublie de terminer certaines phrases. Il ne se rappelle pas de conversations que nous avons eues. Sa capacité d'analyse est flottante. Il passe de la déprime à l'euphorie. […]

Daniel est assis sur son lit d'hôtel, le regard vide. Il a ôté ses souliers, enlevé sa cravate, qui est tombée sur la moquette. Il n'a pas eu la force de la ramasser. Sa veste est sur le fauteuil. Ses dossiers mal rangés. Son emploi du temps du lendemain, froissé dans sa poche. Il attrape son mobile, tente de l'allumer, mais il est aussi déchargé que lui. Il prend alors le combiné de sa chambre, compose le 9 pour sortir, et tape mon numéro, comme chaque soir. Sa voix est sombre, elle manque de vigueur, les silences sont longs :

« Désolé de vous appeler si tard… »

Il s'arrête pour reprendre son souffle,soupire :

« J'ai raté le créneau habituel de 19 heures… Comment… comment est la presse aujourd'hui ? »

Je ne l'ai jamais entendu si faiblement, je serre le combiné contre mon oreille et laisse passer des silences qui me paraissent éternels avant de meubler la conversation. […] Contrairement à son habitude, Daniel ne me coupe pas, il me laisse défiler mes notes. Je m'arrête :

« - Et nos investisseurs ?

- Aujourd'hui, ils ont été gentils…

- Gentils ? ? ?

- Oui… peu de questions…

- Pas de nouveaux angles, pas d'inquiétudes ?

- Je… je ne sais plus… »

Je m'étrangle en ligne. Je pense à un gag… Mais ce n'est pas le genre de Daniel. Je marque une pause, prend une voix douce et interroge le président :

« - Et vous Daniel, comment allez-vous ?

- Je vais b… bien…

- Vous êtes sûr ?

- Dites aux journalistes que je suis en pleine forme…

- Daniel, vous vous sentez comment ?

- Je… je vais manger mon plateau-repas dans ma chambre… Et puis je vais avaler mes petites pilules…

- ? ? ?

- Pour faire un gros dodo…

- ? ! ?

- Demain je serai en pleine forme…

- Bonne nuit, Daniel…

- Dites leur bien : je… suis… »

Il prend le temps d'avaler sa salive, marque une pause et termine sa phrase :

« en…pleine… forme. »

Il raccroche. Je reste en ligne, scotché à l'appareil quelques secondes. Je dois me rendre à l'évidence : Daniel a pris tellement de coups sur la tête, si longtemps, avec un tel niveau de stress, qu'il a pété une durite.

Publié dans Affaires

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