La Grèce et l’Europe : une histoire longue

Publié le par DA Estérel 83

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Depuis mardi 24 juillet, une équipe d'inspecteurs internationaux est de retour en Grèce avec pour mission de décider si le plan d'aide de 130 milliards d'euros reste ou non valable. Et dimanche dernier, Phillip Rösler, le ministre de l'économie et vice-chancelier allemand, a envisagé publiquement une sortie de la Grèce de l’Euro.

Mais, alors que l’on s’interroge sur la place de la Grèce dans l’Union européenne, les liens entre Athènes et l’Europe ne peuvent se comprendre selon des modalités seulement économiques. La construction de l’État grec moderne, au XIXe siècle, comme l’intégration du pays à la CEE en 1981, ont aussi obéi à des motifs politiques et symboliques, fondés notamment sur l’image que les Européens ont construite de ce pays comme du « berceau de la démocratie », en confondant parfois Grèce antique et Grèce moderne.

Ainsi, la construction d’un État national, issu d’un empire multiethnique tel que l’Empire ottoman, a été le triple fruit d’une projection intellectuelle de la Grèce, d’une activité diplomatique par le rôle primordial joué par les puissances européennes dans la planification et l’indépendance du jeune État et d’une manière de concevoir et d’établir la chose publique, notamment pendant les années de la guerre d’indépendance.

Existe-t-il alors, du fait de cette histoire particulière, une exception grecque, que ce soit dans le rapport à l’État ou dans la situation géographique et géopolitique, à la fois balkanique et européenne, qui expliquerait la crise actuelle ? Comprendre les bases sur lesquelles a été bâti l’État grec moderne permet d’appréhender de nombreuses questions d’actualité, en particulier la place de la Grèce en Europe, le lien entre l’Église et l’État, ou la question de l’identité nationale.

C’est ce qui ressort de l’ouvrage de Dimitri Zufferey et Dimitri Skopélitis, Construire la Grèce (1770-1843) paru aux éditions Antipodes. Entretien avec Dimitri Skopélitis, historien et enseignant à Genève.

La création de l’État grec moderne au XIXe siècle doit-elle être comprise comme une entreprise identitaire européenne ? Et sur quelles bases les Européens ont-ils alors « rêvé » la Grèce ?

Je dirais qu’il s’agit plutôt de la conséquence d’un long processus intellectuel et identitaire lié à la représentation mythifiée de l’Antiquité en Europe occidentale. Les Européens ont commencé à rêver de la Grèce, bien avant de « redécouvrir » les Grecs modernes au cours du XVIIIe siècle. Une fois cette rencontre aboutie, ils ont commencé à projeter sur les Grecs leur représentation du passé hellénique, dans l’espoir de le faire renaître à nouveau.

Comment les Grecs ont-ils été nourris par cette mythification européenne de leur région ? Dans quelle mesure cela a-t-il joué dans leur lutte d’indépendance nationale ?

Certains dirigeants des grandes puissances de l’époque – comme la tsarine Catherine II – ont envisagé la création d’un État hellénique ou orthodoxe, mais la voie vers l’indépendance de la Grèce débute avec l’appropriation, par les Grecs, du discours des Lumières, qui dit que les Grecs ne peuvent retrouver leur « gloire antique » qu’en recouvrant leur liberté.

Les Grecs ont donc totalement intégré, dans la construction de leur identité nationale, les idées essentielles véhiculées par les Lumières. Il existe un courant intellectuel en Grèce – les Lumières néo-helléniques –, qui a préparé le terrain argumentatif aux Sociétés révolutionnaires secrètes du début du XIXe siècle, qui ont déclenché la guerre d’indépendance en 1821.

Sans la construction intellectuelle, issue notamment des Lumières et du romantisme européen, de la Grèce moderne au prisme de la Grèce ancienne, est-ce que ce pays aurait rejoint la CEE en 1981 ? Autrement dit, l’Europe s’est-elle permis d’intégrer la Grèce pour des raisons politiques, historiques et symboliques, sans trop se soucier de l’économie du pays, qui ne représentait que 3 % du PIB de l’Europe ?

Qu’aurait été la Grèce sans ce processus ? Quel aurait été son visage ? Il est difficile, voire impossible de refaire l’Histoire. Mais il semble clair que les Lumières occidentales, puis néo-helléniques, ont forgé le lien entre l’Antiquité et le présent. C’est sur cette base qu’à été construite la Grèce moderne. Dès lors, dans le cadre de la construction européenne des années 1980, difficile d’imaginer symboliquement une Europe sans la Grèce.

La Grèce est-elle uniquement le résultat d’une implantation européenne en Orient ou les Grecs se sont-ils redécouverts européens ?

Les deux, mais à des niveaux différents. La Grèce, en tant que modèle étatique, est le résultat d’une implantation occidentale en Orient : le système de gouvernance républicain puis monarchique, l’établissement d’un État de droit, le système fiscal… En ce qui concerne les Grecs, ils ont renoué, à travers leur contact avec l’Europe, avec une partie de leur identité. Mais affirmer qu’ils se sont redécouvert simplement « européens » serait osé. 

La place, aujourd’hui difficile, de la Grèce en Europe est-elle, sinon une anomalie, peut-être une exception ? Géographiquement, c’est le seul membre de l’Europe qui n’est pas relié territorialement au reste de l’entité européenne et c’est aussi le seul des pays balkaniques qui est intégré à l’Europe. Comment l’expliquer ?

En effet, jusqu’en 2007 et l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie, la Grèce a été le seul pays de la péninsule balkanique de l’Union européenne. Même si son adhésion à la CEE en 1981 est souvent présentée comme le résultat des relations privilégiées avec l’Europe occidentale et notamment la France de Valéry Giscard d’Estaing, son adhésion est également due à d’autres facteurs.

Il ne faut pas oublier qu’il s’agissait, pendant la Guerre froide, du seul pays des Balkans qui n’appartenait pas au bloc de l’Est. Elle fait partie de l’OTAN depuis 1952. D’autre part, le pays sortait aussi d’une dictature. Il s’agissait donc de consolider une démocratie encore fébrile. D’ailleurs, le Portugal et l’Espagne, qui étaient dans des situations similaires, ont rejoint la CEE en 1986.

À en croire certains responsables et journaux européens, les Grecs sont au mieux des irresponsables et des dépensiers, au pire des tricheurs et des paresseux. Cette stigmatisation n’est-elle pas l’envers de l’idéalisation de la Grèce comme berceau de la démocratie ?

Il n’a pas toujours existé, en Europe, une seule et unique image de la Grèce. Par exemple, après la période du philhellénisme européen, pendant la guerre d’indépendance, il y a eu ce que les Grecs nomment les « mishellènes » : ceux qui n’aiment pas la Grèce. Certains, comme l’historien Jakob Philipp Fallmerayer au XIXe, ont farouchement combattu ce lien de la Grèce à l’Antiquité. Plus tard, il y a eu également une grande inimitié vis-à-vis de la Grèce à cause des affaires de brigandage. 

L’idée de la paresse est démentie par Eurostat, qui place les travailleurs grecs parmi les premiers des classements européens en la matière. Est-elle alors le fruit d’un stéréotype habituel de l’Occident laborieux sur l’Orient langoureux ? La Grèce est à la fois orientale et méridionale, elle cumule donc les images négatives… Ces clichés existent-ils dès la période de construction de la Grèce moderne ?

Les stéréotypes sont toujours une réponse facile pour expliquer des situations complexes. On retrouve toutefois des éléments comparables dans les descriptions des voyageurs européens de la première moitié du XVIIIe siècle : les Grecs sont présentés comme vils, orgueilleux, ignorants et miséreux (Pierre-Augustin Guys), mais on leur concède toujours (Charles de Sainte Maure) l’amour du travail et la patience dans les persécutions…

La Grèce, du fait de son histoire, peut-elle éviter d’être un enjeu politique et démocratique, au-delà d’un enjeu économique ?

L’implication, voire l’ingérence, des grandes puissances successives depuis la création de l’État grec en 1830, et l’histoire particulièrement mouvementée du pays au cours des XIXe et XXesiècles, ont démontré que la Grèce ne peut et ne pourra éviter d’être un enjeu. J’ai l’impression de ne pas prendre énormément de risque en disant que d’autres bouleversements ou revirements politiques en Grèce sont à venir. 

 

Othon de Bavière, 1er roi de GrèceOthon de Bavière, 1er roi de Grèce
Les différends actuels entre la Grèce et l’Allemagne trouvent-ils certaines de leurs causes dans le fait que les Européens ont « donné » à l’État grec moderne naissant une monarchie d’origine germanique ?

 

Même si la période de la« Bavarocratie » reste une période essentielle de la construction de l’État grec, notamment avec le lancement de grands chantiers (administration, armée, éducation, etc.), peu nombreuses sont les références à cette période. On retrouve plus souvent la période de la Seconde Guerre mondiale. Certains ouvrages n’hésitent pas à parler d’un « Quatrième Reich » économique. 

Quelles sont les conséquences de la manière dont s’est construite la Grèce moderne sur le rapport que le peuple grec a, aujourd’hui, à l’État ?

S’il est vrai qu’une partie de l’élite grecque de l’époque avait intégré les idées et les principes politiques occidentaux, il n’en demeure pas moins que la construction de l’État grec a été l’implantation d’un modèle occidental en Orient. La différence de culture politique – ou l’absence de culture – d’un peuple, qui avait vécu, des siècles durant, dans un mode de fonctionnement oriental, très local, basé sur le clientélisme et pour lequel l’État n’était qu’une vague entité représentant « l’autre », n’est pas entrée dans l’équation. Le rapport si particulier des Grecs à leur État est en grande partie lié à ce double héritage. 

En d’autres termes, est-ce parce que la nation, le peuple et le territoire sont insuffisamment unifiés ou homogènes, ou encore trop récents, que la Grèce se trouve en première ligne d’une crise qui est européenne et mondiale ?

Non, aucun de ces éléments ne pose problème dans la crise actuelle. Le Grèce rencontre d’énormes problèmes de gestion au niveau étatique ou de clientélisme, qui sont le fruit de son évolution, de son histoire et de la mentalité des classes politiques et du peuple. Des problèmes qu’elle aurait dû résoudre et qui surgissent au grand jour avec la crise.

Mais la dette actuelle du pays est davantage liée aux conditions de son intégration dans la construction économique européenne et dans le grand marché européen, pour lesquels, il lui manque – et lui a toujours manqué – les fondamentaux. 

Récemment, la directrice du FMI, Christine Lagarde, a demandé aux Grecs de payer leurs impôts. Beaucoup lui ont répondu qu’avec un taux de prélèvement fiscal de près de 41 % du PIB en 2011, la Grèce se situe dans la moyenne européenne et que c’est plutôt le double effet des intérêts de la dette sur un PIB contracté par les politiques d’austérité qui plombe les comptes du pays. Néanmoins, est-ce qu’il existe en Grèce un rapport particulier à l’impôt qui serait le fruit d’un rapport spécifique, distant, à l’État ?

Oui, le rapport à l’impôt, et plus généralement au bien public, a toujours été particulier en raison du rapport à l’État que j’ai mentionné auparavant. Sous l’Empire ottoman, le « haratz », impôt spécial prélevé par tête auprès des populations chrétiennes uniquement, a toujours été comme un symbole de « l’oppression » d’un État central distant. Tout était géré au niveau local.

Dès lors, même une fois la Grèce indépendante, certaines régions ou certains chefs locaux ont refusé de reconnaître l’État central en payant l’impôt. Cela a même amené à l’assassinat du premier gouverneur de la Grèce, Jean Capodistrias, qui a été tué pour avoir emprisonné un chef de la région du Magne qui refusait de payer l’impôt. 

Pourquoi l’Église grecque échappe-t-elle en grande partie aux mesures d’austérité qui touchent violemment le peuple grec ?

Pour de multiples raisons qui relèvent – et à juste titre – de l’incompréhensible pour tout observateur externe. La place de l’Église grecque est centrale et il n’y a pas de séparation entre l’Église et l’État, chose qui a été décidée en France depuis plus d’un siècle. Pourquoi ? Je dirais que cela relève du plan symbolique.

À travers les siècles, c’est à travers la religion orthodoxe qu’ont été entretenues la langue et l’identité. L’administration ottomane ne reconnaissait pas des minorités ethniques, mais religieuses : les Grecs étaient dès lors placés sous l’autorité et la responsabilité du Patriarche de Constantinople. D’ailleurs, au moment de la déclaration de l’indépendance, celui-ci a été pendu devant le Patriarcat pour n’avoir su maintenir sa communauté en paix.

L’orthodoxie est donc perçue par une partie des Grecs comme un élément essentiel de leur identité nationale. Il n’a pas encore existé de gouvernement qui se soit osé à l’exercice d’imposer l’Église, de peur de perdre une partie de sa base électorale.

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