La décadence de l'empire Sarkozy

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

« Avec toute la pagaille qu'il a semée, je ne pouvais pas voter pour lui une deuxième fois. Au premier tour, j'ai voté Bayrou et au second, eh bien, j'ai voté Hollande. » Josette rougit de honte devant l'étal de tomates. Le 6 mai, elle a voté à gauche pour la première fois, à 82 ans, alors que « la droite, c'est toute (sa) vie ». Un sacrilège pour cette nostalgique du « RPR » des Hauts-de-Seine qui coule une retraite aisée dans les beaux quartiers de Boulogne-Billancourt.

Son maraîcher la rassure : « On est tous perdus en ce moment à l'UMP. Le patron est à Marrakech au bord de la piscine. Les chefs se font la guerre, ils sont en 2017. Au lieu d'être soudés pour les législatives, c'est le champ de bataille. Moi je les préviens : je voteSolère, le dissident, pas Guéant, le parachuté. »

Liliane, 80 ans, votera Solère, l'élu de proximitéLiliane, 80 ans, votera Solère, l'élu de proximité© Rachida El Azzouzi

Dans le fief de l'ancien chef de l'Etat, l'électorat de droite est déboussolé. Les figures du parti ont beau clamer que « tout va bien », s'afficher unies, comme le 10 avril dernier, lors de l'inauguration de la permanence de l'ancien ministre de l'intérieur, « candidat de l'union »,« force de l'expérience » dans la neuvième circonscription, où tout le gratin était réuni sur la photo (Pasqua, Balkany, Ceccaldi, Devedjian, Ollier, Santini) , il y a péril en Sarkozie.

Les législatives pourraient sceller en juin la fin d'une dynastie qui remonte aux années soixante-dix, avec l'arrivée à la tête du département de Pasqua et ses « boys » (1973-1976 puis 1988-2004). Une« souveraineté » consolidée par la suite par Sarkozy qui fait que les socialistes n'ont pas connu de députés du 92 depuis très longtemps. Confortés par la percée de Hollande dans le département, ils entendent procéder au rééquilibrage.

Claude Guéant au siège de sa permanenceClaude Guéant au siège de sa permanence© Rachida El Azzouzi
Pascal Buchet, le premier secrétaire fédéral du PS, vise cinq circonscriptions. Celles où on se déchire à droite : la deuxième, à Asnières, avec Rama Yade contre Manuel Aeschlimann ; la neuvième, à Boulogne, avec le ministre Guéant contre l'élu local Solère ; la cinquième, à Levallois, où le président du groupe divers droite au conseil municipal,Loïc Leprince-Ringuet, s'attaque au député cumulard Patrick Balkany. Et celles où on tourne “vieux baron” : Issy-les-Moulineaux, la dixième, propriété du vice-président du Nouveau centre, André Santini, et Antony, la treizième, la ville de Patrick Devedjian, le président du conseil général.

Sur les marchés ou dans les réunions « Tupperware », ces nouvelles dissensions à forte portée médiatique attisent l'exaspération dans les rangs des électeurs. « Il y a un ras-le-bol des barons pourris tous les mercredis dans le Canard enchaîné, une soif de renouvellement générationnel, dans le département et nationalement. On ne digère pas le bling bling, l'Epad, les Balkany, les divisions, les parachutages... On rêve d'une droite assainie, apaisée, qui parle du fond », témoigne un commerçant du boulevard Jean-Jaurès, à Boulogne-Billancourt, qui votera Solère, « un élu de proximité, pas Guéant ».

 

« A 67 ans, Guéant n'a rien à faire en politique. Qu'il fasse des conférences ! »

Bénédicte, aussi, ne votera pas pour le candidat investi par son parti. Elle a grandi avec « les mammouths », « Pasqua, Sarkozy, Balkany, tout ça ». Aujourd'hui, cette galeriste dit son ras-le-bol : « Place aux jeunes. Il faut réoxygéner la droite. A 67 ans, Guéant n'a rien à faire en politique. Qu'il prenne sa retraite, qu'il fasse des conférences ! On ne veut pas un député avec des gardes du corps, un chauffeur. On veut un homme normal qui travaille, qui connaît nos problèmes. »

Dans le bistrot où elle a ses habitudes, elle a réuni quatre copines de 35 à 50 ans, quatre mères de famille comme elle autour de... Thierry Solère. Bénédicte ne le connaît pas « personnellement ». Elle l'a rencontré quelques jours plus tôt sur le marché Escudier alors qu'il tractait, l'a trouvé « proche des gens ». Il lui a expliqué son combat, sa légitimité,« dix ans de terrain, alors que Guéant, c'est l'appareil ». Elle lui a raconté les préoccupations des mères de famille du 92, des femmes actives, mariés à des « CSP plus plus » mais aussi des mères seules, au chômage. En proposant ce café politique, il marque des points.

Réunion politique avec des mères de famille pour SolèreRéunion politique avec des mères de famille pour Solère© Rachida El Azzouzi
« C'est ça un élu de proximité ! » s'enflamme Paola qui « ne voit jamais Guéant ». Ses amies acquiescent. Solère s'emballe avec un bagout et une propension à tutoyer tout le monde qui lui donnent une longueur d'avance sur son adversaire en costume trop rigide. « Guéant se fait huer sur le marché, il traverse le Monoprix comme un préfet sans savoir serrer une main. C'est un haut fonctionnaire. Ce n'est pas la droite républicaine du 92 mais des clins d'œil au FN. Boulogne, ce n'est pas une ville monolithique avec des blonds aux yeux bleus et un père président de Bouygues. Soit vous choisissez la droite qui pactise avec le FN, soit celle qui le combat. »

 

Exclu de l'UMP en mars dernier pour avoir maintenu sa candidature face à Guéant, Solère, conseiller en stratégie dans un cabinet anglo-saxon, pense que la défaite de Sarkozy va servir les dissidents dans quelques semaines. Comme Loïc Leprince-Ringuet, directeur adjoint d'une PME dans l'aéronautique, qui s'attaque aux Balkany à Levallois avec la complicité d'un autre divers droite, Arnaud de Courson, le tombeur de l'épouse Balkany aux cantonales, cette génération de quadras-quinquas, actifs, veut incarner une autre droite et marcher sur les pas de Jean-Christophe Fromantin, le maire de Neuilly-sur-Seine.

Solère en campagne à BoulogneSolère en campagne à Boulogne© Rachida El Azzouzi
Depuis qu'il a ravi la mairie de Neuilly en 2008 et défait David Martinon, cet illustre inconnu divers droite avant les municipales, patron d'une boîte d'intelligence économique, est devenu un héros, un symbole, dans les Hauts-de-Seine et bien au-delà. En prouvant par les urnes qu'aucune baronnie n'était imprenable, même la citadelle du « président » Sarkozy, l'homme sans parti, ni expérience politique, a bousculé le cœur du réacteur UMP à la source. Il a insufflé un vent de renouveau à droite dans un département soigneusement verrouillé par les barons des années 1980 et ouvert une voie.

« Prix de l'élu local de l'année 2011 », Fromantin, qui a conforté son assise en laminant lors des dernières cantonales Marie-Cécile Ménard, la candidate de l'UMP, est, désormais, une « star » que la famille du centre-droit s'arrache dans toute la France, dans les dîners et les colloques. On veut voir de près « le phénomène Fromantin », cet édile plébiscité par 86 % de ses administrés, lors d'une récente étude sur le climat municipal à Neuilly-sur-Seine. « ''Du jamais vu ! C'est un score de troisième mandat lorsque le maire est bien ancré'', m'a dit le directeur de l'Ifop. »

 

« Les Sarkozy doivent se faire oublier »

En quatre ans, celui qui n'avait jamais mis les pieds dans une mairie avant son élection et qui ne croyait plus en la politique, comme des millions de Français, s'est découvert et forgé une destinée politique sur un des terrains de jeu les plus minés de France. Il a écrit deux ouvrages où il déroule sa vision (Mon village dans un monde global et Le Temps des territoires), monté un courant « Territoires en mouvement » qui compte déjà un millier de membres, essentiellement des élus d'Ile-de-France, et prépare une université d'été des territoires, courant juillet.

Comble de l'incroyable : l'UMP n'investit personne face à cet électron libre pour les prochaines législatives sur la sixième circonscription où Nicolas Sarkozy a régné pendant près de vingt ans et fait son meilleur score national le 6 mai. Une manière de déclarer forfait, de s'éviter une nouvelle claque en laissant à Fromantin cette emblématique circonscription, qui couvre Neuilly, Puteaux et, depuis le redécoupage électoral, une partie de Courbevoie, le quartier Gambetta collé à la Défense. Le fils Jean Sarkozy aurait voulu monter au front mais son père l'en aurait dissuadé, arguant : « Les Sarkozy doivent se faire oublier. »

Jean-Christophe FromantinJean-Christophe Fromantin© Rachida El Azzouzi
« Officiellement, Joëlle Ceccaldi-Reynaud, la députée sortante, me laisse son siège parce que le député a toujours été le maire de Neuilly et qu'elle n'avait fait que remplacer Sarkozy lors de son départ pour l'Elysée en 2007. En réalité, lorsqu'elle a vu mon score à Neuilly aux cantonales, qui représente 55 % de la circonscription, elle a dû se dire ''arithmétiquement, c'est impossible'' », raconte le trublion, surpris de voir mercredi soir au premier rang de sa réunion publique, à Puteaux... Joëlle Ceccaldi-Reynaud, entourée de trois adjoints.

 

« Elle a tout intérêt à montrer son adhésion », analyse-t-il. A quelques semaines du premier tour, les sollicitations et les œillades se multiplient. Morin, Borloo, Lagarde, Giscard, ont tenté de l'attirer dans leurs filets dans l'optique de monter un groupe à l'Assemblée. En vain :« Tant que je ne suis pas élu, il est présomptueux de se projeter », répète à chacun Fromantin, qui a reçu la bénédiction officielle de Devedjian, « un acte courageux », dit-il.

Fromantin en réunion publique à CourbevoieFromantin en réunion publique à Courbevoie© Rachida El Azzouzi
Localement aussi, les élus de droite, de plus en plus nombreux à être exaspérés par la gestion clanique et népotique du département depuis l'ère Pasqua, sollicitent son soutien, notamment les candidats aux législatives divers droite (DVD), à l'image de Leprince-Ringuet et Solère. Dernièrement, c'est François Jeanmaire qui l’a contacté. L’ancien adjoint aux sports de Patrick Ollier, le député-maire de Rueil-Malmaison, vient de démissionner de son poste et affronte le compagnon de Michèle Alliot-Marie. Ou encore Romain Chetaille, le DVD qui part contre Jean-Jacques Guillet, député-maire de Chaville, patron de la fédération UMP du 92.

Cette dernière, par l'entremise de Roger Karoutchi, son secrétaire, revient régulièrement à la charge. Peine perdue. Jean-Christophe Fromantin ne se laisse pas courtiser. A 47 ans, il veut rester « libre »,« indépendant ». S'il entre au Palais-Bourbon, il verra. « Soit je rejoins un groupe avec lequel j'ai de vraies affinités, soit je suis plus nuancé et j'use du statut ''apparenté'', soit je bâtis mon propre groupe », détaille-t-il. En attendant, il bat la campagne des législatives « dans une dynamique incroyable », enchaînant les marchés, les réunions d'appartement, les meetings publics, sous le slogan « une liberté, un souffle nouveau ». Plus de 800 personnes ont assisté à son lancement de campagne le 16 mai au théâtre de Neuilly. De quoi faire des jaloux dans les rangs d'une UMP asphyxiée.

 

Publié dans SARKOZY

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