L'OPA du FN sur la «démondialisation»

Publié le par DA Estérel 83

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Qui parle? «Notre projet prévoit de nous réarmer face à la mondialisation, nous inspirant sur ce point des travaux de l'économiste Jacques Sapir sur la démondialisation et la sortie de l'euro.» Réponse: Marine Le Pen, lors d'une conférence de presse à Strasbourg consacrée au pouvoir d'achat, vendredi 13 mai. La présidente du Front national braconne ces jours-ci sur les terres de la «démondialisation», ce concept flou, d'abord développé par des économistes et penseurs ancrés à gauche, et qui connaît, en ces temps de crise, un succès fulgurant.

 

Fête du FN, le 1er mai.
Fête du FN, le 1er mai.
C'est l'une des premières fois où Marine Le Pen utilise ce mot. Dans sondiscours du 1er mai, à Paris, elle avait simplement fait l'apologie de «cette espérance nouvelle, celle qui tourne le dos à la mondialisation, qui vous protège contre elle», sans recourir précisément à ce terme peu connu du grand public. A Mediapart, en mars, elle s'était déjà déclarée «anti-mondialiste», par opposition à l'«alter-mondialiste» Olivier Besancenot. «Qui est anti-mondialiste aujourd'hui à part nous? Personne!», s'était-elle vantée.

 

«Nous parlons plutôt de patriotisme économique au FN, depuis la campagne présidentielle de 2007», assure de son côté Jean-Richard Sulzer, le monsieur économie du FN, en référence à la batterie de mesures protectionnistes que le parti frontiste préconise, pour relancer l'économie française.

«Les accents anti-mondialistes du FN sont perceptibles depuis 1995. Le FN parle depuis longtemps de la “lutte contre le mondialisme”. On ne peut donc pas dire que Marine Le Pen innove sur ces sujets», précise Erwan Lecœur, sociologue et consultant, spécialiste de l'extrême droite. Mais Marine Le Pen, dans ses discours en tout cas, a opéré un virage: fini le libéralisme anti-étatiste de Jean-Marie Le Pen, place à l'Etat protecteur en aide aux victimes de la crise. «Elle est plus radicale que son père. Dans sa bouche, le simple mot de “capitalisme” est d'emblée connoté négativement», note le politologue Jean-Yves Camus.

La gravité de la crise financière de 2008 puis l'intensité de la crise des dettes souveraines en Europe, toujours en cours, bouleversent la donne. «La crise de l'euro confère au FN une nouvelle marge d'audibilité», assure Jean-Yves Camus. Le discours du FN, sur le retour au franc, ou l'instauration de barrières commerciales aux frontières de la France, passerait mieux. Le parti frontiste joue la carte du seul parti équipé pour penser l'éclatement de la zone euro.

 

Jean-Richard Sulzer.
Jean-Richard Sulzer.© (dr)
A tel point que Jean-Richard Sulzer, professeur à l'université Dauphine, à Paris, et l'un des rares «experts» frontistes à parler à visage découvert, prévient: «Le FN se doit de rompre avec un certain isolationnisme intellectuel, et la glace est en train de fondre.» Mais il précise: «Je ne vous donnerai pas le nom des 25 membres de notre commission économie. Ils apparaîtront le moment venu.» Quant aux économistes patentés, de droite comme de gauche, qui se seraient ralliés au parti de Marine Le Pen ces derniers temps, et prouveraient que «la glace» est bien en train de fondre, la liste est tout simplement vierge.

 

Contacté à plusieurs reprises par le FN depuis juin 2010, Jacques Sapir, de l'EHESS, a jusqu'à présent refusé les avances: «Il est clair que ce problème avec le FN va se poser de plus en plus souvent, puisque c'est le seul parti politique important en France qui pose ces questions-là», note-t-il.  «Le Front national fait ses choux gras de la faiblesse idéologique de la gauche sur ces questions», renchérit Jacques Nikonoff, auteur du récent Sortons de l'euro! et ex-président d'Attac-France. Quant à Jean-Marie Harribey, lui aussi ex-président d'Attac-France, mais opposé à une sortie de l'euro, il commente, prudent, la situation: «A cause du FN, l'espace pour poser la question de la démondialisation de manière convenable est étroit.» 

 

«Du grand amateurisme»

En attendant, la «démondialisation» fait son chemin au FN. A commencer par la sortie de l'euro, mesure vedette du parti d'extrême droite, qui ne date pas d'hier. «C'était déjà leur cheval de bataille à l'époque du franc et de l'écu, avant même que l'euro n'entre en circulation... Je me souviens de leurs affiches proclamant le “Non à l'euro”dès 1999», raconte Erwan Lecœur. Sauf que les soubresauts grec, irlandais et portugais redonnent de la force à ce scénario jugé jusqu'alors très peu crédible.

Pour sortir de l'euro, le FN a établi un plan en «12 étapes», que l'on peut résumer en trois temps:

  • Négocier avec d'autres pays européens, comme la Grèce et l'Irlande, une «sortie groupée». C'est la grande différence, plus «politiquement correcte», avec le scénario défendu du temps Jean-Marie Le Pen, où l'on ne se souciait pas des voisins. «Un artifice», tranche Jean-Yves Camus.
  • En cas (probable) d'échec de la concertation, c'est le retour au franc: pendant un à deux mois, on autorise la double circulation franc/euro. Avec une parité d'un euro égale un franc. «La baguette d'un euro passerait à un franc», lit-on dans le projet du FN.
  • Une dévaluation de la monnaie, de l'ordre de 20 à 25%, censée redonner de l'oxygène à l'économie.

Sauf que la sortie de l'euro poserait au moins trois difficultés de taille, régulièrement mises en avant par la grande majorité des économistes, de droite comme de gauche: 

  • La flambée des prix. Alors que Marine Le Pen assure que la sortie de l'euro doperait le pouvoir d'achat des Français, c'est plutôt l'inverse qui risque de se produire. L'euro, surévalué par rapport au dollar, tend par exemple à atténuer la flambée des prix de l'énergie, ou des prix des matières premières agricoles, libellés en dollar sur le marché international. Les prix à la pompe pourraient s'envoler. Jean-Richard Sulzer concède qu'un risque d'«inflation importée» existe.
  • L'augmentation de la dette extérieure de la France, mécanique, dans la foulée de la dévaluation de la monnaie.
  • Le retour à l'échelle nationale, pour gérer les questions monétaires, s'annonce périlleux: comment peser, face au yuan chinois et au dollar américain? Sulzer balaie la difficulté: «L'Europe ne sait de toute façon pas davantage se faire entendre.»

 

Jacques Sapir.
Jacques Sapir.© (dr)
Quant aux partisans d'une sortie de l'euro, notamment parmi les «souverainistes de gauche», ils prennent eux aussi leur distance avec le projet frontiste. Jacques Sapir évoque, à la lecture du document, «un sentiment de grand amateurisme»: «En l'état, ce programme ne constitue pas une véritable alternative.» Pour Jacques Nikonoff, «le programme du FN n'a aucune crédibilité quand on le regarde de près. Il ne suffit pas de reprendre des revendications de gauche pour être crédibles».

 

D'autant qu'au-delà de quelques anachronismes étonnants (le retour, par exemple, à un «étalon monétaire polymétallique», c'est-à-dire à un vrai étalon métallique), le scénario proposé par le FN contient de vrais manquements. Le texte ne dit rien, par exemple, sur un éventuel contrôle des changes pendant la période de transition, pour éviter la spéculation à tout-va. Face aux critiques, Jean-Richard Sulzer préfère escamoter les difficultés: «Nous ne pouvons pas, en quelques pages de programme, faire dans la broderie. Nous ne pouvons pas aller dans l'extrême détail...»

 

La promotion au FN d'un écolo tenant du «localisme»

 

L. Ozon et M. Le Pen le 7 mars 2011.
L. Ozon et M. Le Pen le 7 mars 2011.
La tentative d'OPA du FN sur la thématique de la «démondialisation» a trouvé une illustration concrète le 16 janvier. Ce jour-là, Marine Le Pen, intronisée présidente du Front national, a fait entrer dans le nouveau bureau politique du FN l'écologiste Laurent Ozon. S'attirant les foudres de la vieille garde frontiste. «Les vieux de la vieille se sont offusqués de ma nomination, raconte l'intéressé. Dans tous les partis il y a des gens qui mènent des combats d'avant-garde. Eux préfèrent que ce mouvement reste ce qu'il était pendant trente ans, un représentant des valeurs catholiques traditionnelles, d'une certaine droite partisane de l'Algérie française.»

Laurent Ozon (en vidéo ici et ) a navigué entre les eaux d'extrême droite (proche du Bloc identitaire – on l'a vu à leur tribune en 2009 –, fondateur d'un nouveau Mouvement politique localiste et identitaire, la «Maison commune»), et la sphère écologiste. Il affirme avoir milité «chez les Verts entre 1992 et 1995»: «J'étais militant chez eux à une époque où ils ne se consacraient qu'à la lutte environnementale, pas au social ou au droit d'adoption des homosexuels.» Il a également travaillé avec l'écologiste Antoine Waechter et l'a aidé à financer sa campagne aux européennes de 1998 en lui présentant Edward Goldsmith, fondateur du Green Party, qualifié à l'époque d'écologiste aux «délires ésotérico-mystiques» par ses détracteurs.

 

 

L. Ozon sur LCP en avril 2011.
L. Ozon sur LCP en avril 2011.
«Il dit qu'il est passé chez les Verts. Personne chez les Verts n'a de souvenir précis de lui, mais c'est possible,explique Erwan Lecœur, qui le voit plutôt comme «ces anciens du Bloc identitaire que Marine Le Pen a récupérés pour afficher une forme d'ouverture.» Mais pas seulement. Laurent Ozon «représente le courant du localisme, avec ces thématiques de la ville, de la ruralité, du terroir», explique Jean-Yves Camus.

 

Il fut en effet aussi le fondateur de la revue d'«écologie profonde» Le recours aux forêts qu'il a dirigée pendant neuf ans avec des économistes et écrivains penseurs de la décroissance (comme Serge Latouche) ou du naturisme (François Terrasson). Il a été le président de l'association «Nouvelle écologie», dans la mouvance de la «Nouvelle droite» d'Alain de Benoist.

«Cette idée du ré-enracinement, par la relocalisation des emplois, a émergé d'abord autour du Bloc

identitaire.» La revue Réfléchir & Agiry a d'ailleurs consacré l'un de ses derniers numéros, avec un dossier «Pour une économie enracinée et solidaire» (voir ci-contre). 

 

«Le seul moyen, selon eux, de critiquer le mouvement en cours, c'est de développer de petites entreprises, à partir de “capital localisable”  qu'ils opposent au “capital cosmopolite”, issu du capitalisme casino, financier, apatride, vagabond.»

Mais ces idées, l'extrême droite les a empruntées au courant de «l'écologie profonde» (ou «deep ecology»), «apparu à la fin du XIXe siècle, lancé par des conservationnistes anglo-saxons, et qui prône le respect de la nature telle qu'elle est.Dans ce courant, il y a l'idée de fixer les gens dans leurs bio-systèmes», explique Erwan Lecœur. «Depuis une quinzaine d'années, ceux qui font partie de la “nouvelle droite” empruntent à ce courant.»

S'il assure «ne pas utiliser le terme» de démondialisation, un «concept» qui «ne veut rien dire», «car derrière lequel les gens mettent ce qu'ils veulent», Laurent Ozon parle volontiers «de relocalisation des activités humaines».

Sa théorie? «La mondialisation a des aspects inéluctables et irréversibles», pas la peine, donc, «en plus, d'encourager à détricoter le lien social, les structures sociales subjectives qui existent.» «Il faut réussir à concilier la diversité actuelle des cultures avec la préservation des structure sociales.» «Il faut participer aux instances internationales, ne pas être un Etat agressif avec l'extérieur. Mais l'Etat doit être une instance protectrice chargée d'amortir les ravages de la mondialisation sur la société, explique-t-il. Les gens ont des peurs (du chômage, etc.), ils ont besoin d'être protégés.»

Le nouveau membre de l'exécutif du Front national compte bien appliquer ses idées à l'échelle du parti, qu'il qualifie de «nouveau FN». «Le FN est un parti qui a son histoire, parfois problématique, comme celle de la France, mais qui se transforme en mouvement populaire protecteur», «plus accessible et sympathique», assure-t-il. Il voit d'ailleurs sa nomination comme «une évolution du mouvement vers un parti plus populiste». «Marine Le Pen a été élue sur une ligne très claire de rupture. On est passé d'une analyse poujadiste libérale à une analyse plus sociale, avec un Etat protecteur.»

Quitte à être incohérent? Selon Erwan Lecœur, «le FN, parce qu'il n'a jamais été aux affaires, sauf dans quelques villes, peut dire une chose et son contraire», «nous expliquer que l'écologie, c'est important, puis défendre l'industrie française. Sans que personne ne pointe le paradoxe.» 

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