L'Europe brade nos étiquettes de vin

Publié le par DA Estérel 83

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PÉRICO LÉGASSE - MARIANNE

 

(Eric Risberg/AP/SIPA)

 

Ce qu'il y a de bien avec la Commission européenne, pour reprendre la célèbre formule signée Michel Audiard dans les Tontons flingueurs, c'est qu'elle ose tout, et que c'est souvent à ça qu'on la reconnaît... 

Après le rosé à base de vin blanc coupé de rouge voici que les vignobles des nouveaux mondes, Etats-Unis en tête, vont être autorisés à utiliser la terminologie viticole française, à savoir «château», «clos» et «cru», pour identifier et commercialiser leurs vins. Trois expressions répondant en France à des situations précises, réglementées par le code des appellations d'origine, à savoir un site, une vigne et un environnement spécifiques. 

Vin classé en AOC issu à 100 % de raisins récoltés et vinifiés sur une même propriété, pour ce qui est du château, et parcelle de vigne ceinte par un mûr ou une haie dont le vin est vinifié au domaine, pour ce qui est du clos. Pour le cru, la chose est plus complexe puisqu'il existe des crus sur toute la Terre. 

Rien n'interdit aux Américains, mais aussi aux Chiliens ou aux Sud-Africains d'avoir des châteaux ou des clos si cela correspond à une réalité. Et que le meilleur gagne. Si le challenge consiste à établir une rivalité qualitative loyale par l'affirmation de sa propre identité, alors ce défi est noble et la France doit s'incliner. Château et clos ne sont en ce cas que des concepts fonciers dont nous n'avons pas à exiger le monopole. 

En revanche, si le but de cette concession est d'usurper des intitulés afin de créer une confusion commerciale et affaiblir l'image des vins français dans le monde, alors les instances professionnelles et les pouvoirs publics ont le devoir de protester auprès de Bruxelles. Mais attention, il nous faudra d'abord balayer devant notre porte. Qui a le plus banalisé l'image du vin français en s'alignant sur des procédés d'élevage et de vinification mercantiles en vigueur sur d'autres continents ? 

On a vu des pauillacs et des margaux se mesurer à des mixtures sans âme pour une médaille d'or et finir en queue de peloton derrière un jus de chêne californien. Qui s'est prêté au jeu des comparaisons malsaines entre des vins qui n'avaient rien de commun sinon l'ambition de briller dans les concours internationaux ? Les Français. Et plus particulièrement les Bordelais. Roland Feredj, directeur du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux, s'insurge dans un entretiendu 20 septembre avec Jacques Dupont, contre la forfaiture de la Commission européenne. Il pourrait le faire avec plus d'assurance encore si tous les châteaux bordelais étaient vraiment dignes de ce nom. 

Certes, et bien que la mention soi réglementée par décret, l'usage du terme «château» par une propriété viticole en étant dépourvue est autorisé, la loi considérant qu'un vin issu d'un seul et même domaine est «détaché de toute idée de noblesse d'habitation». Que dire pour autant de ces hangars en béton, qualifiés de «château», dont l'étiquette montre un édifice aussi cossu que fictif, ou de ces châteaux grands crus classés en 1855 qui augmentent leur surface de vigne sans que soit remis en cause la grandeur de leur cru ou leur classement ? Vingt ans durant, de glorieux châteaux du Médoc et du Libournais se sont prosternés devant le critique Robert Parker, en singeant la couleur, la puissance et la concentration des vins de la Napa Valley, pour que le gourou leur ouvre le marché américain. 

Et l'on ose ensuite crier à l'usurpation d'identité ? Ceux qui ont perdu leur honneur en se vendant comme des marques, et non comme des crus, connaissent aujourd'hui le revers de la médaille de la grande foire aux vins mondialisée grâce à laquelle ils ont voulu bâtir des châteaux en Amérique. 

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