L'affaire DSK analysée par le juge Portelli

Publié le par DA Estérel 83

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L'affaire DSK, vue par le prisme du droit, par Serge Portelli, magistrat, vice-président au tribunal de grand instance de Paris.

(Photo: World Trade Organization - Flickr - cc)
(Photo: World Trade Organization - Flickr - cc)

Marianne : Un mot, Monsieur le juge, sur l’affaire DSK ? 

- Serge Portelli: Il est impossible de prendre parti sur l’affaire DSK, mais elle a le « mérite » de montrer au monde entier - et plus particulièrement au public français très mal informé sur le sujet - comment fonctionne la justice américaine. Que la prison soit immédiatement au rendez-vous dans ce dossier illustre de façon cruelle que cette justice est radicalement différente de la nôtre. Le système français est loin d’être sans défaut. L’affaire d’Outreau, entre autres, l’a suffisamment illustré. Mais nous ne sommes - pas encore - victime de cette frénésie sécuritaire qui fait que les Etats-Unis sont devenus une société pénitentiaire dans laquelle la prison est la panacée. Ce pays a le record mondial de détention toutes catégories (en chiffre absolu et en taux de détention): 2,3 millions de détenus, beaucoup d’entre eux à perpétuité.

- Comment parler de procès équitable quand l’emprisonnement est omniprésent ? 

- On voit bien que la tentation est de plaider coupable car, dans ce cas, à la suite d’une négociation avec l’accusation, la peine sera moins lourde. Ce système est très largement pratiqué aux Etats-Unis. C’est précisément celui que le gouvernement actuel essaie d’étendre en France. Il en découle que la religion de l’aveu est en réalité bien plus développée encore dans ce système américain que dans le droit français. Aux Etats-Unis plus qu’ailleurs, l’argent joue un rôle fondamental. L’inégalité est la règle. Le seul point « positif » du point de vue du présumé innocent est que DSK peut se payer les meilleurs avocats. Et puis, il ne faut enfin jamais oublier qu’aux Etats-Unis les juges sont élus. 

Que penser de cette mise à mort médiatique. Peut on dire d'un homme qu'il est KO avant d'avoir été jugé?

- L’exhibition d’un suspect est odieuse. La façon dont DSK a été volontairement traîné devant les caméras est indigne d’une démocratie. C’est une façon d’affaiblir et d’humilier une personne présumée innocente. On imagine ce qu’une telle pression peut entraîner chez une personne moins forte, moins intelligente et moins soutenue. Si jamais DSK est en définitive mis hors de cause, le préjudice est irréparable. 

Dans cette affaire quelle serait la meilleure manière de respecter le droit de la victime?

- La meilleure façon de respecter le droit de la victime dans ce type d’affaire est de la soustraire à la curiosité médiatique. C’est ce qui se produit pour l’instant. Mais pourquoi rompre l’égalité entre le suspect et la plaignante? Pourquoi soumettre le premier à un carcan médiatique et ne protéger que la seconde? 

On assiste à une série de dérapages à propos de l'addiction sexuelle et du harcèlement? Sur le plan juridique qu'est-ce qui fait la différence entre le harcèlement et la séduction?

- Il est indécent pour des psychiatres ou des prétendus spécialistes de la sexualité ou des troubles sexuels de se livrer à de longs exposés sur la personnalité de DSK. Les experts convoqués par certains médias dans ce genre d’affaire devraient non seulement respecter la présomption d’innocence mais leur propre déontologie plutôt que de contribuer, même indirectement, à cette curée. 

Appartient-il aux médias de juger? Que penser de l'usage de la caméra durant la première comparution devant un juge?

`- Il y a du sadisme à filmer en gros plan un suspect en grande souffrance. Mais les foules ont toujours adoré assister aux supplices. La télévision remplace ces spectacles morbides qui attiraient des foules passionnées. La France interdit heureusement de telles pratiques.

* Vient de publier : Juger, Les éditions de l’Atelier, 18 euros. 

Propos recueillis par Philippe PETIT

Publié dans Affaires

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