Karachi, services secrets, littérature...: les vérités de l'écrivain-espion Percy Kemp

Publié le par DA Estérel 83

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C’est une affaire de frontières. Plus ou moins floues. Entre le Liban, l’Angleterre et la France, ces trois pays. Entre la littérature et le renseignement, ces deux métiers. Dans un entretien à Mediapart, l’un des maîtres actuels du roman d’espionnage, Percy Kemp, revient sur ses activités de « consultant » pour de grands groupes internationaux, dans les secteurs bancaire, énergétique ou de l’armement.

Il évoque notamment ses missions pour la Direction des constructions navales (DCN), aujourd’hui au cœur de l’affaire Karachi. Dans un articlepublié le 30 janvier, Mediapart racontait que les policiers avaient découvert lors d’une perquisition au siège de la DCN plusieurs contrats liant la société de renseignements privés de l’écrivain, Middle East Tactical Studies (Mets), et l’entreprise française d’armement, pour un montant total de plus de 400 000 euros entre 2001 et 2002.

  

P. KempP. Kemp© dr
« Je ne suis pas sûr que ce soit beaucoup d’argent. Un avocat, dont la notoriété est un peu au-dessus de la moyenne, va faire payer ses honoraires 500 euros l’heure », explique aujourd’hui M. Kemp. Qui assure qu’aucune des sommes versées n’a servi à acheter des documents confidentiels ou à corrompre des sources.

 

L’auteur du Système Boone reste, en revanche, très évasif sur l’origine de sa note d’octobre 2002 consacrée à l’attentat de Karachi, qui évoquait l’hypothèse d’une vengeance des services secrets pakistanais sur fond d’argent sale.

Après la publication de notre article « Un maître du roman d’espionnage s’invite dans l’affaire Karachi », vous m’avez envoyé par mail cette citation d’Oscar Wilde : « La vérité est rarement pure et jamais simple. » Pourquoi ?

Parce que vous êtes un chercheur de vérité. Je me suis dit que cela vous dirait quelque chose.

Alors, première “vérité” : celle de votre parcours ?

J’ai toujours été intéressé par le renseignement, depuis ma lecture à 12 ans de Kim, de Kipling, puis de L’Espion qui venait du froid, de John Le Carré, quand j’en avais 16-17. J’étais attiré par le besoin d’observation. De cet intérêt est né un plaisir du renseignement que j’ai assouvi pendant des années en faisant, lors de mes études et après, de l’Histoire, qui est aussi un travail de renseignement, une restitution d’un passé et le dévoilement d’une vérité. Ou disons d’une vision subjective de la vérité…   

Quel a été votre cursus universitaire ?

J’ai fait Histoire – licence, maîtrise et doctorat – en Angleterre et à la Sorbonne, à Paris. J’ai notamment fait un doctorat sur l’Irak au XVIIIesiècle.

Comment êtes-vous arrivé à travailler dans le renseignement privé ?

Quand je suis arrivé à l’âge adulte, il y avait une tendance dans la société à la privatisation de fonctions qui, jusque-là, relevaient de la seule souveraineté de l’Etat, de certaines grandes entreprises notamment. Pour ces multinationales, le renseignement (opportunités d’affaires, stratégie, manière de procéder de la concurrence…) est devenu un enjeu capital.

A cette époque-là, c’est-à-dire au moment de la guerre Irak-Iran, j’étais chercheur-universitaire et je publiais des articles de recherches. Beaucoup de journalistes venaient me questionner pour avoir des éclairages sur l’Irak. Je me suis dit : pourquoi ne pas en faire ma profession ? C’est ainsi que je me suis coulé dans une tendance qui a pris de plus en plus d’ampleur. Plus l’Etat se désengageait, après la guerre froide, plus les prés carrés disparaissaient. Plus les vecteurs du passé s’effaçaient, plus les gens avaient besoin de renseignements pour s’orienter dans un monde déboussolé.

« Je ne suis pas sûr que ce soit beaucoup d’argent »

Comment s’opère concrètement cette bascule ?

Je n’ai jamais fait de marketing ou du porte-à-porte. Les gens sont venus à moi. Il s’est agi, en l’occurrence, d’un bureau d’avocats américains qui travaillait pour un grand groupe gazier. Ils étaient venus me voir au lendemain des émeutes de la faim en Algérie. Ils voulaient savoir ce qu’il se passait précisément sur place. C’était mon premier contrat de veille suivie, qui a duré une quinzaine d’années jusqu’à ce que mon client américain soit racheté par un grand groupe.

Qu’est-ce qu’on vous demande alors ? Une revue de presse améliorée ?

Non. Là, il fallait aller par-delà. Il fallait interroger des personnes et suivre la situation. Ce qui m’a poussé à aller sur place.

Vous œuvriez sous couverture ?

Non, comme consultant. Je connaissais quelqu’un sur place qui m’a ouvert des portes. Il n’y a, vous savez, que deux choses occultes dans mon travail : l’occultation des sources de renseignement vis-à-vis du client (pour protéger mes sources) ; et l’occultation du client vis-à-vis des sources.

Mes sources travaillent pour moi, pas pour les intérêts supposés de mon client, dont la connaissance de l’identité par mes sources pourrait influer sur les réponses qu’elles pourraient apporter à mes questions. C’est une question de méthodologie. A part cela, il n’y a rien d’occulte. Je ne travaille pas sous couverture, je n’ai pas plusieurs passeports, je ne me fais pas passer pour un journaliste à l’étranger…

 

La DCN, à CherbourgLa DCN, à Cherbourg© Reuters

 

Comment êtes-vous arrivé à travailler pour la Direction des constructions navales (DCN), aujourd’hui au cœur de l’affaire Karachi ?

Je ne me souviens pas exactement du premier contact. Mais je sais que c’était au moment où la DCN se constituait, vers 1997, en société privée bien que détenue par l’Etat. Ces gens étaient largement désarmés face au marché. Ils avaient donc besoin d’interfaces. J’en étais une. J’ai travailléen profondeur pour la DCN sur un dossier de patrouilleurs pour la Turquie et de corvettes pour les Emirats arabes unis, plus quelques contrats occasionnels sur l’Indonésie, la Malaisie, Oman, le Koweït, le Brésil, le Portugal, l’Arabie saoudite… 

Lors d’une perquisition à la DCN, les policiers ont découvert que votre société avait perçu en un an, entre 2001 et 2002, quelque 400 000 euros de la DCN pour divers contrats. Qu’est-ce qui justifie le versement d’autant d’argent ?

Je ne suis pas sûr que ce soit beaucoup d’argent. Un avocat, dont la notoriété est un peu au-dessus de la moyenne, va faire payer ses honoraires 500 euros l’heure. Divisez 400 000 par 500, ça va vite… Et les 400 000 ne sont pas rentrés uniquement dans ma poche. Cela sert à payer les déplacements et d’autres frais. Le travail de terrain coûte cher, en temps et en argent.

Les sommes qui vous ont été versées ont-elles été utilisées pour acheter des documents confidentiels, voire corrompre des sources, comme cela est déjà arrivé à la DCN ?

Jamais. Et 400 000 euros pour faire ce que vous dites, c’est très peu, croyez-moi. Les limites de ma coopération ont dû être suffisamment claires pour que l’on ne me demande pas ce type de choses.

Comment avez-vous rencontré Claude Thévenet, cet ancien agent du contre-espionnage français, auteur pour le compte de la DCN des fameux rapports Nautilus sur l’attentat de Karachi ?

Sincèrement, je ne m’en souviens pas. Je pense qu’il était venu me solliciter pour une due diligence, c’est-à-dire une enquête de moralité et de solvabilité sur un partenaire potentiel de l’un de ses clients, dans un pays de l’Est, je crois. Il est certain, en tout cas, que ce n’est pas lui qui m’a fait entrer à la DCN.

« Claude Thévenet n'est pas ma source »

Pourtant, comme Mediapart l’a rapporté, vous avez rédigé en octobre 2002 une note pour la DCN, saisie par la police, selon laquelle l’attentat de Karachi serait le fait des services secrets pakistanais et non d’Al-Qaïda. C’est exactement la thèse développée un mois plus tôt par Claude Thévenet dans ses rapports Nautilus. Est-il votre source ?

Non, ce n’est pas ma source. Je peux vous l’assurer. Je ne sais plus qui est cette source administrative, que je cite. Et, très sincèrement, si je m’en souvenais, je ne vous le dirais pas. Claude Thévenet, pour qui j’ai énormément de respect malgré ses déboires judiciaires, certainement pas. Je ne le voyais jamais dans le cadre de la DCN et je ne me souviens pas d'avoir discuté de mon travail pour la DCN avec lui, ni lui du sien avec moi.

En tout cas, vous avez échangé des documents dans le cadre de ses rapports Nautilus…

Ah bon ?

Oui. [Je présente à Percy Kemp une note (voir ci-dessous) de sa société, Mets, sur Ziad Takieddine, qui a été retrouvée par la police dans l’un des rapports Nautilus de Claude Thévenet.]

 

 

 

Cela ne me dit rien, ce truc. Ce n’est pas notre style d’écriture. Je ne mets pas en doute l’authenticité du document, mais, vraiment, cela ne me dit rien.

De manière générale, vous réalisez un travail que certains gouvernements font eux aussi, sauf que, dans votre cas, vous travaillez pour des intérêts privés. Est-ce que des agents des services de renseignements gouvernementaux font parfois partie de vos sources ?

Oui. Disons que de la même manière que je peux avoir des contacts chez Aramco [compagnie pétrolière en Arabie saoudite, NDLR], je peux aussi en avoir dans l’appareil sécuritaire saoudien. Tout cela relève des relations personnelles.

Vous pouvez donc devenir une source pour des services secrets…

Absolument, même sans le vouloir.

Comment se prémunir contre d’éventuelles manipulations dont vous seriez l’objet ?

La première chose, c’est de ne jamais dire quelque chose que l’on pourrait regretter par la suite. C’est-à-dire que, quand je suis avec un agent d’un service de renseignements qui me pose une question, je prends toujours garde à ce que ma réponse, même sortie du contexte, ne puisse pas me faire honte quelques années plus tard. La deuxième, c’est de ne jamais privilégier une partie au détriment d’une autre dans une situation donnée.

 

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Au fond, pourquoi ne pas travailler pour un gouvernement, comme l’ont fait en d’autres temps certains de vos prédécesseurs écrivains, comme John Le Carré ou Graham Greene ?

 

Parce que je suis une chose culturellement plurielle. Je suis anglais et libanais, mais de culture française… Pour les services, je suis ingérable.  Se mettre au service d’un Etat, cela signifie s’identifier totalement à celui-ci. J’en suis incapable. Et pour ceux qui me perçoivent, je suis trouble.

Je peux renverser l’argument. Vos identités pourraient, au contraire, être considérées comme une chance pour un service de renseignements…

Absolument. Seulement, quand on est pluriel comme moi et que l’on accepte de travailler pour un service, on récuse sa dualité. Je ne le veux pas. Ma liberté réside précisément dans cet entre-deux. T.E. Lawrence crut jadis pouvoir concilier les intérêts des Arabes et ceux des Anglais : il s’y brûla les ailes.

Dans le privé, on gagne beaucoup plus d’argent aussi…

C’est exact. Et il y a encore un autre avantage à l’argent : il rend libre. Pas moi, mais le client. Libre d’arrêter de travailler avec moi.

L’argent, au contraire, n’est-il pas un danger ? Ne risque-t-il pas de vous pousser à écrire dans le sens des intérêts supposés de votre client, pour le satisfaire et continuer à travailler pour lui ?

Je citerais Shakespeare : « Rien n’est bon ou mauvais en soi, seule la pensée le rend ainsi. » A mon sens, on touche là à la déontologie de chacun. Je n’ai jamais caressé un client dans le sens du poil. Plutarque, dans son ouvrage intitulé La Conscience tranquille, disait : « Ma vie a vraiment de quoi faire des jaloux : je ne demande pas l’aumône, je n’ai pas de charges à supporter, je ne flatte personne. » 

« La dernière chose que l’on souhaite, c’est perdre son ennemi »

Avez-vous été au courant d’actes illégaux dans le cadre de votre travail de consultant ?

C’est une question difficile. Si la question est : est-ce que j’ai vu des gens demander des commissions ? La réponse est : oui, bien sûr. Si vous me parlez de rétrocommissions ? Là, je sèche. Jamais entendu parler. Même si je sais que cela existe. Mais votre question renvoie à autre chose. Dans le temps, on s’inquiétait de savoir si quelque chose était bon ou mauvais, moral ou immoral. Maintenant, ce qui nous intéresse, c’est de savoir si c’est légal ou illégal.

Vous avez publié votre premier roman en 2000. Pourquoi avoir développé une activité littéraire en parallèle à celle de consultant ?

Ce qui me manque dans le travail de consultant, c’est le recul. Nous avons affaire à des décideurs, dans l’industrie, l’économie ou la politique, qui vivent avec des échéances de plus en plus courtes : un conseil d’administration, une élection ou la publication de résultats trimestriels… Je voulais donc réintroduire ce temps long qui me manquait dans mon travail.

 

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A la fin de votre ouvrage Le Système Boone, vous remerciez, entre Winston Churchill et Shakespeare, un certain Bruno Delamotte. Il s’agit du responsable de l’un des plus importants cabinets de renseignements privés français, Risk & Co...

 

Je l’ai connu quand il avait un cabinet, tout seul. Nous avons beaucoup travaillé ensemble, moins à présent qu’il est plus dans la sécurité industrielle et informatique que dans le renseignement économique. Je le remercie, comme d’autres, parce que je considère qu’un roman n’est pas une œuvre individuelle, mais collective. En y mettant mon nom, je ne fais qu’en assumer la responsabilité.

Avez-vous le sentiment de vous rapprocher de plus en plus de la littérature ?

Non, du tout. Je me rends compte en réalité que la césure que j’ai longtemps posée entre mon travail de romancier et de consultant n’est pas opérante.

C’est-à-dire ?

On a tendance à penser qu’il y a, d’un côté, l’écriture littéraire, qui répond à des exigences de vraisemblance, et, de l’autre, l’écriture scientifique, qui répond à des exigences de vérité. La vraie césure n’est pas entre l’écriture de fiction et de réalité, mais entre l’écriture ou la vie. L’écriture, quelle qu’elle soit, veut rendre cohérent quand la vie est discontinue, hasardeuse, inattendue…

En revanche, je m’éloigne du renseignement, qui ne m’intéresse plus vraiment. Par exemple, je ne lis plus de livre d’espionnage, même Le Carré ! Je ne m’intéresse plus vraiment aux histoires d’espionnage parce que je pense avoir désormais saisi ce qu’est, par-delà les intentions des uns et des autres, l’essence et la vraie nature du renseignement. C’est un thème que j’entends aborder dans mon prochain roman.

Est-ce que, comme tout bon auteur de roman d’espionnage, vous cultivez une fascination pour la figure du traître ?

Disons que je préfère les traîtres aux tricheurs. Le traître travaille sans filet. Les petits tricheurs, que nous sommes, c’est une autre chose : on transgresse, mais en gardant des portes de sortie et des positions de repli, à tous les points de vue (professionnel, social, personnel…). Le traître, lui, est ailleurs. Mais tout ça n’est qu’un jeu, en tout cas bien moins grave que les Français ne le pensent.

Comment cela ?

Les Français sont des gens graves. Tout est sérieux et grave. C’est peut-être pour cela que les Anglais et les Russes font de meilleurs espions que les Français. Ils sont plus joueurs. Dans l’espionnage, l’important n’est pas de gagner mais de rester dans le jeu. La dernière chose que l’on souhaite dans l’espionnage, c’est perdre son ennemi.

Publié dans Affaires

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