Jean-François Kahn face au grand tribunal médiatique

Publié le par DA Estérel 83

Aliocha

 

 

Jean-François Kahn annonce dans le numéro de Marianne sorti samedi qu'il met fin à sa carrière de journaliste, suite à sa maladresse sur France Culture. L'événement a inspiré à La Plume d'Aliocha une comparution imaginaire de JFK devant le grand tribunal médiatique.



(capture d'écran Dailymotion - Europe1fr - cc)
(capture d'écran Dailymotion - Europe1fr - cc)
Dans le numéro de Marianne de cette semaine, Jean-François Kahn annonce qu’il met fin à sa carrière de journaliste. Motif ? La phrase maladroite qu’il a prononcée dans l’affaire DSK et qu’on ne lui a pas pardonnée. Cette décision m’a inspiré un songe, celui d’une comparution imaginaire de JFK devant le grand tribunal médiatique. Si j’ai repris certains de ses propos, l’essentiel est le produit de mon imagination et ne saurait donc en aucun cas être retenu contre lui. Qu’il me pardonne cette liberté.

- « Accusé levez-vous, vous êtes poursuivi pour avoir qualifié les exactions de DSK de "troussage de domestique" , reconnaissez-vous les faits ?

- Oui Mesdames et Messieurs du grand tribunal médiatique, j’ai en effet prononcé cette phrase dans un moment d’émotion. Elle ne reflétait pas ma pensée.

- Nous considérons malheureusement que si. Ce dérapage phallocrate et bourgeois est inacceptable. D’ailleurs nous avons des sondages qui témoignent de l’indignation du public.

- Toute ma vie de journaliste j’ai soutenu le combat des féministes, en particulier dans les moments les plus  difficiles. Comment peut-on aujourd’hui m’accuser d’être phallocrate, sexiste ou que sais-je encore ?

- Accusé taisez-vous ! Vous croyez-vous devant la justice pour oser ainsi vous défendre ? Il n’y a pas d’avocat ici pour polluer les débats, rien que des preuves matérielles, irréfutables, un enregistrement qui indique clairement que vous avez prononcé la phrase litigieuse.

- Dans ce cas pourquoi m’interroger, condamnez-moi !

- Parce que vous prétendez en plus nous dicter ce que nous devons penser ? Reconnaissez-vous avoir prononcé cette ignoble phrase ?

- Oui, je le reconnais, et j’admets qu’elle est inadmissible. Il faut comprendre mon émotion…

- Taisez-vous ! Il n’y a rien à comprendre.

- En effet, et je le regrette.

- Ah ! Vous avouez. Enfin, nous avançons. Vous devenez intelligent. A quoi bon nier puisque nous avons les preuves.

- A quoi bon me faire avouer, si vous avez les preuves ?

- Pour vous aider à prendre la mesure de votre ignominie. Ne comprenez-vous pas que tant que vous vous défendrez, vous montrerez que toutes vos excuses ne vous servent qu’à vous mentir et, ce qui est pire, à mentir au public ?

- Est-ce mentir que d’admettre sa faute?

- Non mais c’est mentir que de tenter d’en diminuer la gravité.

- Est-ce mentir que de s’expliquer ?

- N’êtes-vous pas un homme, n’appartenez-vous pas à l’élite ?

- Je suis un homme et sans doute appartiens-je à une sorte d’élite.

- voyez comme vous tentez encore de détourner le problème, oui vous appartenez à l’élite, donc vous êtes un bourgeois phallocrate.

- Si c’était si simple…admettons donc que je sois un bourgeois phallocrate.

- Mais c’est simple !  Ce sont les soi-disant intellectuels comme vous qui compliquent les choses pour tromper le public. Si l’on vous écoutait plus personne ne serait jamais coupable de rien. Pas même Brice Hortefeux, Jean-Paul Guerlain, et John Galliano. Il n’y aurait que d’innocents dérapages verbaux.

- Et si ce n’était que cela en effet ?

- Allons, accusé, vous savez aussi bien que nous à quel point la parole publique est maîtrisée. Il ne s’agit en aucun cas d’erreurs, mais tout au contraire de l’expression accidentelle du moi profond. Et si les auteurs de ces phrases s’expriment ainsi, c’est qu’ils ne sont même pas conscients de leur faute, d’où le devoir de ce tribunal de les mettre en face de leur vérité profonde.

- J’ai avoué, j’ai reconnu que c’était une faute, que pourrais-je faire de plus ?

- Abandonner la sotte conviction que vous aviez des excuses, reconnaître que vous êtes un bourgeois indigne et phallocrate. Que vous n’avez été que cela toute votre vie sans jamais cesser de croire le contraire.

- Mais c’est faux ! Je suis quand même le mieux placé pour savoir quelles sont mes convictions. Ma vie, mes articles, mes réalisations professionnelles, mes combats, tout démontre le contraire.

- Mais tout ceci ne fut que mensonge, à vous-même et aux autres. Et il a fallu cette affaire pour qu’enfin la vérité éclate.

- Parce que vous mesurez la vérité d’un homme à l’aune d’une seule phrase ?

- Oui, nous sommes le grand tribunal médiatique. Nous savons que tout n’est que mensonge et artifice dans la parole publique, c’est pourquoi nous traquons sans relâche ces éclairs de vérité, ces diamants bruts, dissimulés dans la roche des faux-semblants.

- Et vous n’avez jamais songé que parfois on pouvait simplement dire des choses qu’on ne pense pas ou que l’on ne dirait pas si l’on avait pris la peine de réfléchir, si le rythme infernal du temps médiatique ne nous sommait de réagir sur tout, tout le temps, quitte à parler trop vite.

- Pas vous qui fréquentez les médias depuis 5 décennies. Un homme comme vous est rompu à l’exercice, il ne dit pas de bêtises, il n’est pas impressionné par la parole publique, ni par la rapidité des médias. Vous ne faites qu’aggraver votre cas.

- Ainsi donc la parole compte pour tout et les actes pour rien…

- La parole exprime la pensée et la pensée guide les actes. Surtout, la parole influence les foules. C’est pourquoi les élites se doivent d’être exemplaires. C’est en pensant droit et juste que nous guiderons le peuple, que nous l’élèverons, telle est notre haute mission à nous les médias. Nous devons peindre le tableau d’un monde idéal et lorsque nous y serons parvenus, alors nous aurons éradiqué le mal. Tout n’est que représentation.

- En êtes-vous si sûrs ? Pensez-vous qu’il suffise de polir les discours pour polir les âmes ? De construire un monde virtuel idéal pour que la réalité se plie à l’image que vous en donnez ?

- Nous éduquons les masses et leur offrons le spectacle permanent d’un monde rêvé qui les console de la réalité. Les "dérapages" comme vous dites choquent le public. Nous avons le devoir de les éradiquer.

- Mais alors, vous admettez que vous mentez !

- Pour le bien commun, en effet. Si nous tolérions que l’on montre la réalité, personne ne supporterait ce spectacle, le peuple serait triste. Pire, il serait privé de références. Nous avons choisi de porter seuls le fardeau de la vérité.

- Ah oui ? en vivant dans vos beaux appartements, dans vos quartiers protégés, en décidant de ce qu’il faut montrer ou pas, vous pensez réellement que vous détenez seuls les clefs de la vérité ? Mais vous êtes en dehors de cette vérité, vous la vivez par procuration, elle n’est qu’une image, et encore bien floue, de ce que vivent ceux qui vous regardent et vous écoutent.

- Qu’importe ! Nous comprenons mieux qu’eux ce qu’ils vivent et ce dont ils ont besoin, c’est pourquoi nous leur expliquons comment ils doivent regarder cette réalité et c’est à travers nos yeux qu’ils la voient.

- Quelle arrogance !

- C’est vous le journaliste qui nous accusez d’arrogance ? Mais n’avez vous pas toute votre vie trié ce qui pouvait être dit de ce qui devait être tu, influencé les esprits par votre propre représentation du monde, défendu certaines idées, combattu les autres ?

- Peut-être, mais je n’ai jamais prétendu faire le bien commun en dessinant un monde entièrement mensonger, en manipulant volontairement la réalité, vous êtes devenu fous !
- Non, nous avons seulement pris la mesure de notre pouvoir infini et décidé de nous en servir pour le bien de l’humanité.

- Dans ce cas, je vous rends ma carte de presse. Votre système n’est pas le mien, de tous les totalitarismes que j’ai combattus, vous êtes le plus insidieux et le plus terrifiant.

- Le tribunal regrette votre obstination dans l’erreur, mais prend acte de votre démission. Affaire suivante ! »

Publié dans Billet

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