Je ne suis pas fan de Yannick Noah, mais je sais pourquoi les Français l'adorent

Publié le par DA Estérel 83

lePlusObs

 

 

Par 
critique politique et cinéma

 

Pour la neuvième fois, Yannick Noah est classé premier dans le Top 50 du JDD des personnalités préférées des Français. Thierry de Cabarrus ne l’apprécie pas trop, mais il croit savoir pourquoi nos concitoyens l’aiment tant.

Yannick Noah, en concert pour les Vendanges du cœur à Ouveillan, le 6 juillet 2012 (A.ROBERT/SIPA).

Dans les années 1980, le jeune Yannick Noah a failli m’écraser avec sa Ferrari bleue à la sortie de Roland-Garros, alors que je faisais un micro-trottoir pour "Le Parisien" dans les contre-allées d’Auteuil, indifférent au sport dans son ensemble et au tennis en particulier. Il m’a juste frôlé, sûr de lui comme un pilote de rallye, sans un regard pour le piéton apeuré, mais ce n’est pas pour cette raison que je ne l’aime pas trop.

 

Trop successful


C’est peut-être injuste, mais j’ai toujours imaginé qu’il était hâbleur. Sur un court de tennis, le téléspectateur que j’étais trouvait qu’il en faisait trop : son surjeu dans ses extensions spectaculaires au-dessus du filet, son surjeu dans l’expression de la douleur ou dans celle du bonheur sur son visage, son regard cherchant en permanence le soutien d’un public acquis à sa cause pour y puiser la force d’arracher un point à l’adversaire, qu’il s’appelle Borg, McEnroe ou Becker.

 

D’ailleurs, celui qu’on appelait il y a trente ans "super Noah" incarne toujours à mes yeux le "trop" : trop grand, trop athlétique, trop beau, trop riche, trop talentueux, en un mot trop successful.

 

Jaloux, me direz-vous ? Pour autant, je sais faire la part des choses. La preuve, je crois devinerpourquoi les Français l’aiment tant et pourquoi, pour la neuvième fois, ils le mettent à la première place sinon dans leur cœur, du moins dans le Top 50 Ifop JDD, celui "des Français qui comptent le plus pour eux et qu’ils trouvent le plus sympathique".

 

À 52 ans, Yannick Noah est, à mon avis, le parfait symbole d’une France victorieuse, d’une France engagée, d’une France apaisée et tolérante, d’une France généreuse, d’une France frondeuse, et bien sûr, d’une France diverse.

 

Victorieux


Inutile de m’étendre sur la carrière du champion de tennis. Il a été objectivement un grand joueur tricolore, de quoi développer chez les Français une fierté de bon aloi. À ma connaissance, il a été l'un des rares parmi nos joueurs à remporter Roland-Garros (en 1983), le seul à atteindre la place de troisième au classement ATP et le seul à être aussi titré en simple.

 

Par ailleurs, sa réussite a été contagieuse : en 1991 puis en 1996, grâce à son charisme et sa capacité incontestable à transcender des joueurs comme Forget ou Lecomte, il a conduit l’équipe de France à la victoire en Coupe Davis en tant que capitaine. À tel point qu’on l’a appelé en renfort pour motiver le PSG (il remportera la Coupe d’Europe en 1996) puis l’équipe nationale féminine de tennis (elle gagnera la Fed Cup en1997).

 

Tant de succès, par ces temps de grisaille, restent gravés dans la mémoire collective. Et les Français, embourbés dans la crise économique, vexés peut-être de voir leur pays douter de lui, perdre aussi peu à peu de son influence en Europe et dans le monde, se plaisent à saluer le winnerqu’est Yannick Noah.

 

Black-blanc-beur


Noah, à l’évidence, est aussi un symbole de la diversité. Fils d’un grand joueur de football d’origine camerounaise, il assume avec fierté depuis plus de 20 ans ses origines à demi africaines.

 

Il porte une coiffure afro, s’est fait connaître dans la musique en chantant son célèbre "Saga Africa" et représente un peu cette France black-blanc-beur, parfaitement intégrée dans la société et montrée en exemple, cette France diverse célébrée lors de la Coupe du monde de football remportée en 1998.

 

Mais il est aussi un peu, à son corps défendant, le black de service que les Français aiment sans réserve et sans risque, tout comme Omar Sy (deuxième du classement du JDD), le héros du film "Intouchables". Quelque part, tous deux sont les preuves vivantes qui permettent aux Français de clamer, à bon compte, qu’ils ne sont pas du tout racistes.

 

Engagé


Par ailleurs, il y a un côté de Yannick Noah que j’apprécie sans réserve : il ne s’est jamais désintéressé de la politique. Classé à gauche, il chante régulièrement à la Fête de l’Humanité et a toujours dit clairement pour qui il entendait voter aux différentes élections présidentielles. Ainsi, en 2005, en pleine crise des banlieues, il a carrément menacé dans "Paris Match" de quitter la Francesi le leader de l’UMP remportait l’élection : "Si Sarkozy passe, je me casse !"

 

Le 1er mai 2007, il a chanté au meeting de  Ségolène Royal, au stade Charléty, et, le 6 mai 2012, il s’est produit sur la scène place de la Bastille à Paris, pour célébrer la victoire de François Hollande à la présidentielle. C’est aussi par pur engagement que Noah soutient des associations caritatives au service des enfants.

 

Frondeur


Pour autant, Noah n’est pas un personnage lisse, soucieux de ne pas froisser ses fans. Il est capable, par exemple, de faire des déclarations politiquement incorrectes. Ainsi, je me souviens d’un journaliste sportif du "Parisien" qui, l’ayant interviewé dans les années 1980, était revenu avec un scoop : le jeune champion, alors en pleine gloire sportive, affirmait qu’il ne crachait pas sur une cigarette de haschisch de temps en temps. On imagine le scandale qui a suivi…

 

Il a réitéré ce genre de petite bombe le 19 novembre dernier dans un article au "Monde", n’hésitant pas à affirmer que les sportifs espagnols étaient… dopés. Et de recommander, à ma joyeuse stupéfaction, l’abandon des poursuites quand les champions de haut niveau sont pris baignant dans la potion magique.

 

En revanche, j’ai beaucoup moins ri quand notre tennisman-chanteur s’est exilé à l’étranger pour payer moins d’impôts. Et quand, en bagarre depuis 1996 avec le fisc, qui lui réclame un million d’euros de redressement fiscal, il a témoigné avec Guy Forget devant la commission d’enquête du Sénat sur l’évasion fiscale pour expliquer comment les tennismen voulaient optimiser leur argent.

 

Apaisé


Pa ailleurs, je veux bien reconnaître cette qualité à Yannick Noah, il est vraiment cool, je dirais même plus : apaisé.  Sans aucun doute, les Français qui ont élu un président calme et rassembleur en la personne de François Hollande apprécient le chanteur pour cette même raison.

 

Yannick Noah choisit d’ailleurs des musiques nonchalantes (un peu exaspérantes pour moi), où les rythmes africains et reggae mettent en valeur sa voix étonnamment douce. J’ai parfois du mal avec avec les thèmes de ses chansons, que je trouve un peu "bisounours", et j’aimerais l’écouter dans un registre plus rock, sinon plus agressif.

 

Mais les Français ne sont pas de mon avis. La preuve, ils étaient 80.000 au stade de France le 25 septembre 2010. Après "Saga Africa", qui surfait sur la victoire des Français en Coupe Davis, il a rencontré un large public en 2000 avec sa chanson "Simon Papa Tara" : un hommage à son grand-père qui a accueilli sa mère blanche en 1960 au Cameroun alors qu’elle était enceinte du petit Yannick. Une chanson sur l’amour et la tolérance. Il a confirmé ensuite son incroyable succès en reprenant les chansons de Bob Marley et du groupe Téléphone.

 

À la gloire d’Angela Davis


C’est en 2010 que, personnellement, j’ai un peu changé mon opinion sur le chanteur, quand il a sorti "Angela" , à la gloire d’Angela Davis, la militante communiste noire américaine. Là, j’avoue que Noah m’a étonné.

 

Contre toute attente, avec sa voix un peu faible et son air de ne pas y toucher, il est parvenu à faire entrer cette icône de l’antiracisme, en douceur, dans l’imagerie populaire française, sans que personne n’y trouve à redire. Une performance qu’il convient de saluer à une époque où le Front national connaît un succès sans précédent en France et où la xénophobie ne demande qu’à ressurgir.

 

Alors, bon, en cette fin de billet, je n’en suis certes pas à libérer le fan qui sommeille en moi. Pour autant, Noah est bien là, présent dans ma vie depuis une trentaine d’années. Et finalement, ça crée des liens. Avec moi comme avec tous les Français.

Publié dans Nation

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