Interview: Gérard Collomb : “On a planqué des dettes qui ressortiront”

Publié le par DA Estérel 83

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Gérard Collomb : “On a planqué des dettes qui ressortiront”

© Vincent Baillais

Le sénateur-maire de Lyon estime qu’en cas de victoire de la gauche, “il faudra une opération vérité sur les finances publiques”. “Je conseillerais au candidat du Parti socialiste d’avoir des actes forts en matière de transparence et de probité”, affirme égalementGérard Collomb.


À moins d’un an de l’élection présidentielle, considérerez-vous, que le PS est toujours le parti du “toujours plus d’État”, comme vous l’écrivez dans votre livre* ?
Dans le projet du Parti socialiste, il y a une analyse de l’endettement de la France et de la nécessité de le prendre en compte. C’est une bonne nouvelle, car cela nous oblige à trouver des recettes supplémentaires et à continuer de sérier les dépenses. Mais globalement, je regrette que le projet soit encore très interventionniste, avec une confiance totale faite à l’État, par exemple, sur les fonds nationaux d’investissement. Or l’efficacité de l’action publique gagnerait à être régionalisée.

Le réalisme économique et budgétaire du projet du PS ne va donc pas assez loin, selon vous…
Ce n’est pas aujourd’hui que l’on peut dire exactement ce que l’on fera une fois arrivé au pouvoir. Il y aura une opération vérité et on regardera en détail l’état des finances publiques.

Le Président élu devra-t-il lancer un grand audit des finances publiques ?
Oui, un audit sera indispensable. Il faudra une opération vérité sur les finances publiques. Ces dernières années, il y a eu la tentation de faire en sorte que notre dette ne soit pas trop apparente. Pour ne pas être en dehors des clous, on a planqué des dettes qui ressortiront à ce moment-là.

Le cadrage budgétaire du PS vous paraît-il crédible ?
Le projet du PS n’est pas encore parfaitement cadré, mais il y a des efforts pour se rapprocher de politiques que l’on pourra mettre en place. Pour moi, il y a deux priorités : l’économie et le social. Plus précisément, l’investissement dans l’innovation et la “déghettoïsation” de nos quartiers, notamment en Île-de-France.

C’est le fameux plan Marshall des banlieues, souvent évoqué, jamais mis en œuvre…
Oui, sans doute, mais avec une action particulière en Île-de-France, où la superposition des échelons territoriaux, des centres de décision est un élément aggravant. Il ne s’agit pas seulement de débloquer des crédits, mais de changer les structures.

Quel regard portez-vous sur la Révision générale des politiques publiques (RGPP) ? Le projet du PS est très critique, mais n’envisage pas de retour en arrière… 
Il fallait faire la RGPP, mais pas de cette manière, appliquée de la même façon à tous les services de l’État. Certains ont besoin de moyens supplémentaires, par exemple la police et la gendarmerie. Nous devrons revisiter cette politique à la lumière de nos priorités.

Placez-vous l’éducation au rang des priorités ?
Aujourd’hui, dans l’éducation nationale, nous arrivons à l’os en matière de suppressions de postes. Là aussi, il faudra regarder un peu les choses. Et notamment mettre la priorité sur l’école dans les quartiers difficiles.

La suppression de 100 000 postes de fonctionnaires depuis 2007 est-elle une hérésie, selon vous ?
Je constate que des services doublonnent encore, notamment entre les collectivités locales et les services de l’État. Il faudra donc regarder secteur par secteur. Il y a sans doute des endroits où l’on peut supprimer des postes de fonctionnaires et d’autres où il faudra en créer.

Le statut de la fonction publique est-il un tabou pour l’esprit libre que vous incarnez au PS ?
Ce ne serait pas ma première priorité. Sur les retraites, la flexibilité de l’emploi, j’ai déjà fait des propositions audacieuses. N’ouvrons pas trop de fronts… Je dirais simplement que la fonction publique a besoin de gagner un peu en souplesse.

Dans votre livre, vous vous en prenez à la conception très jacobine du pouvoir de Nicolas Sarkozy. Est-ce vraiment nouveau pour un Président de la Ve République ?
Avec Nicolas Sarkozy, on atteint des sommets. Par rapport aux territoires, sa politique est aussi très centralisatrice. Par exemple, la création des agences régionales de santé (ARS) a été une façon de recentraliser, avec des patrons d’ARS placés sous la tutelle directe du ministre. Il a vraiment une conception très verticale du pouvoir, alors qu’aujourd’hui, un bon gouvernant est celui qui sait animer un réseau.

Diriez-vous que Nicolas Sarkozy ne connaît pas les territoires ?
Nicolas Sarkozy connaît la région parisienne et en particulier les Hauts-de-Seine, mais il n’a jamais marqué un intérêt fondamental pour les régions. Chirac et Mitterrand avaient une meilleure connaissance du terroir, certes un peu trop départementaliste à mon goût…

Réclamez-vous une nouvelle étape dans la décentralisation ?
Oui. Nous aurons besoin d’une nouvelle loi de décentralisation, mais pas uniforme. Pour moi, il faut casser l’uniformité sur tout le territoire et tenir compte de la réalité socioéconomique des territoires.

Que faites-vous de la réforme des collectivités locales adoptée sous ce quinquennat ?
Je garde la partie sur les pôles métropolitains. En revanche, il faudra abroger tout ce qui concerne le conseiller territorial. C’est une réforme électoraliste et dangereuse, parce que le conseiller territorial, désormais élu sur une base microélectorale, aura tendance à privilégier son canton. Il se moquera des grandes politiques transversales régionales.

Quelles sont les propositions du PS sur l’articulation des pouvoirs locaux ?
Aujourd’hui, je reconnais que le PS est faible en matière de propositions. Je pense qu’il faut faire évoluer les régions. J’aimerais qu’en Rhône-Alpes, la Drôme et l’Ardèche fusionnent. Dans le Rhône, où l’agglomération lyonnaise couvre les deux tiers du département, on ferait une communauté d’agglomération du côté du Beaujolais, une autre du côté de Tarare [au nord-ouest de Lyon, ndlr] et nous n’aurions plus besoin du département. Mais attention, le département reste utile et cohérent dans des territoires comme la Lozère ou la Corrèze, par exemple.

C’est une organisation à la carte ?
C’est une autre conception des choses. On aime trop les jardins à la française bien nets : tout le monde pareil ! Et bien ce n’est pas ce que font les autres, par exemple l’Allemagne, avec une grande diversité des territoires. Il faut que la réalité institutionnelle s’adapte à la réalité socio-économique des territoires.

Le gouvernement doit présenter en juin un projet de loi pour prévenir les conflits d’intérêts. Comment expliquez-vous la recrudescence de ce soupçon sur les affaires publiques ?
Sans doute parce que l’État est plus engagé dans la vie économique qu’il y a quarante ans. À l’époque du général de Gaulle, les liens avec les grands groupes privés étaient plus limités… Il faut donc adapter nos règles. L’imbrication entre l’économique et le politique demande de mettre en place des garde-fous plus importants. Vous avez une influence déterminante sur la vie des entreprises quand vous êtes au sommet de l’État. Mais je reste persuadé que le meilleur garde-fou, c’est théoriquement l’élu lui-même. Celui qui veut vraiment truquer, il y arrivera. Après, chacun fait son travail : la police, la justice, les journalistes…

Faut-il revenir sur certaines règles de simplification, concernant les marchés publics par exemple ?
Dans ce domaine, il faut peut-être repréciser les choses, mais une fois pour toutes, car on ne peut pas changer les règles tous les ans. Au niveau local, je dois vous dire qu’on sature un peu. J’ai dû par exemple doubler mon service juridique depuis je suis maire…

Nicolas Sarkozy avait fait campagne en 2007 sur la “République irréprochable”. Ce thème sera-t-il toujours d’actualité en 2012 ?
Bien sûr. Je conseillerais au candidat du Parti socialiste d’avoir des actes forts en matière de transparence et de probité, avant la campagne et après. J’ai une formation de lettres classiques, j’ai été formé dans l’idéal des consuls à romaine, qui tenaient leur mandat pendant deux ans et rentraient labourer leurs terres… Cela peut paraître une vision d’arrière-garde de la fonction élective, mais c’est ma vision. C’est quand Rome s’est abandonnée à trop de laisser-aller qu’elle s’est perdue.

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