Interpellation des interpellations

Publié le par DA Estérel 83

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LE BLOG DE JEAN-FRANCOIS KAHN

 

 

 

 

( wikimedia commons - Legermi - cc )
( wikimedia commons - Legermi - cc )
Puisqu’une expression, dont je répète qu’elle est en effet inacceptable, m’a sauté à la figure, qu’on me permette d’en citer une autre que j’ai prononcée au cours de la même émission de France Culture : « parler de présomption d’innocence, dans le cas de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, me gêne car cela induit une présomption de culpabilité de la victime ».

Et, en effet, le fait que, pour prouver l’innocence ou la moindre culpabilité de leur client, les avocats de DSK cherchent à démolir, à salir l’accusatrice m’est totalement insupportable. Comme m’est insupportable cette terrible impression, quasiment banalisée, dévastatrice, propre au système judiciaire américain, qu’après l’humiliation publique du « puissant », avec de l’argent, beaucoup d’argent, tout peut plus ou moins s’arranger.

Insupportable : le procès extravagant qui m’a été fait me l’est aussi évidemment.

Voilà le ministre de l’Intérieur, lui-même, Claude Guéant, bien inspiré, qui sous-entend que j’aurais trouvé des excuses au « crime » supposé, quand la seule écoute de l’ensemble de ce que j’ai pu dire sur France Culture, à Europe 1 dès le dimanche (où j’étais invité à propos d’un livre et non de cette actualité) , ou à l’émission « Mots croisés » prouve exactement le contraire. Au point que c’est d’abord cela qui me fut, par certains, reproché. Reste l’emploi de cette expression condamnable qui traduisait un refus intérieur d’imaginer, de la part de quelqu’un avec qui j’avais noué - par son épouse, pour qui j’ai une profonde affection, interposée - des rapports amicaux, bien que tout, philosophiquement et idéologiquement, m’oppose à lui et que son monde me soit totalement étranger, la brutalité, pour moi terrifiante, d’un viol.
Une glissade verbale que je n’ai pas un instant cherché à justifier ou à minimiser. J’ai estimé les réactions, aussi violentes fussent-elles, « normales et justes ». Je n’ai même pas invoqué, comme on le fait d’ordinaire, une phrase « tirée de son contexte ».

Mais, si le désastre DSK a effectivement provoqué chez moi une véritable déchirure intérieure, si je dois assumer une contradiction que je n’ai pas censurée, que Monsieur Claude Guéant me permette de lui rappeler, en revanche, une cohérence dont il fut, de ma part du moins bénéficiaire… Je n’ai cessé de dénoncer la chasse obsessionnelle aux petites phrases, aux « dérapages » comme on dit, qui réduit systématiquement des attitudes, des opinions, des pensées, des positions, des interrogations à deux mots de travers – Lionel Jospin en sait quelque chose, Régis Debray aussi -, paralyse de la sorte tout débat, excommunie un fond pour un vice de forme, terrorise et transforme la langue de bois en langue de plomb. Et cette réserve, que m’inspirèrent même les saillies de Brice Hortefeux, de Georges Frêche (pro sioniste militant transformé en antisémite pour deux mots), de Jacques Chirac (anti-raciste, sans cesse renvoyé à son exclamation sur les odeurs), je l’ai précisément exprimé à propos de Monsieur Claude Guéant, fusillé pour deux phrases. Et, cependant, lui, ne s’en est jamais excusé.

Alors, aux interpellateurs, je pose cette première question : intérieurement tiraillé entre une amitié et une indignation, bouleversé par une révélation qui vous est insupportable, vous prononcez ces deux mots effectivement inadmissibles, mais qui vont à l’encontre, et même radicalement à l’encontre, de tout le reste de vos propos (au point que, dans le studio de l’émission, et ensuite pendant plus de 48 heures, personne n’a pris conscience de leur caractère inacceptable), vous les répudiez avec consternation aussitôt qu’ils vous reviennent, vous vous auto-flagellez comme vous le méritez, et cela n’a aucune importance, et tout ce qu’on a pu dire, avec sa raison et ses tripes, toutes les preuves qu’on a donné de l’exécration que l’on porte au type de rapports sociaux qui débouchent sur de tels comportements, l’évidence que pour moi, au républicanisme à fleur de peau, un « troussage de domestique » représente le pire de la société d’Ancien Régime (ce qui n’excuse ni cette référence, ni ce vocable), est occulté, écrasé, par ces deux mots. Franchement, puisqu’on parle de « dérapage », vous acceptez cette dérive-là ? Cette espèce de terreur réductionniste-là ?

Et aux féministes qui m’ont accablé d’anathèmes, je pose cette seconde question : depuis près de 50 ans, je défends pour l’essentiel les mêmes causes qu’elles, je l’ai fait quand ce n’était pas évident, j’ai mis des journaux au service de ce combat, je ne compte pas les fureurs que cela m’a valu, et pour deux mots, inadéquats au reste de ma réaction, que j’ai tenu, en outre, à anathémiser moi-même, tout cela serait oublié, jeté aux orties ? Excusez-moi, mais une telle attitude aussi me terrifie !
Que des sarkozystes aient sauté sur l’occasion, je veux bien. « A la guerre comme à la guerre », diront-ils. Mais, là…
 
Alors laissez-moi réagir avec la plus grande franchise possible et interpeller à mon tour les interpellations.
La réduction, dans un contexte où l’étouffement de toute complexité intime serait aussi une lâcheté, de l’ensemble d’une pensée à deux mots qui ont été retirés, qui vont à l’encontre de votre propos global, mais que l’on matraque pour tuer une contradiction (c’est toujours ça de gagné), vous approuvez cela ?
Un combat de 50 ans jeté aux oubliettes pour deux mots aussitôt répudiés, vous approuvez cela ?
Considérer quasiment comme un forfait d’avoir cherché un instant, fût-ce aussi maladroitement, à introduire la prise en compte de la dimension humaine de l’amitié dans tout ce qui m’oppose idéologiquement à une personnalité et à son univers, vous approuvez ?

Si vous approuvez, eh bien j’en tirerais les leçons. Car, moi, je ne veux pas d’un tel monde.

Jean-François Kahn

 

 


 

 

Publié dans Société

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