Ils se croyaient intouchables (1/4): Jean-François Copé, l’homme de la piscine

Publié le par DA Estérel 83

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Jean-Charles Brisard cherchait un nom de code. Il a choisi « EPOC », l’anagramme de Copé, pour désigner les informations à transmettre aux policiers concernant Jean-François Copé. Entendu l’automne dernier sur la campagne d’Édouard Balladur – il a appartenu à la cellule “Jeunes” de l’équipe du candidat – , puis dans l’affaire Takieddine, l’agent de recherche privé veut révéler sans apparaître, mais les policiers ont établi, sans l’en avertir, des procès-verbaux intitulés « Renseignements fournis par M. Jean-Charles Brisard ». Dans ces PV, Brisard pointe les conditions d’achat par l’ancien ministre d’un appartement à Paris, des remises d’espèces par Ziad Takieddine et l’ouverture d’un compte en Suisse par Isabelle Copé, sœur de l’ancien ministre et avocate.

Ces éléments sont a priori de première main. Isabelle Copé est une amie. Brisard est aussi l’auteur d’un mémo accusateur sur un financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Dévoilés en novembre par le JDD, les procès-verbaux de renseignements sont accueillis par les démentis cinglants de Jean-François Copé et ceux, embarrassés, de Jean-Charles Brisard.

 

Copé et Takieddine Copé et Takieddine © Mediapart
« La question qui concerne M. Takieddine est liée à une enquête, qui est en cours, (…)qui a trait à une histoire et une période dont je n’ai rien vécu, qui est la période de 1993-1995, s’est plaint Jean-François Copé, l’an dernier, sur le plateau de l’émission Question d’info (LCP/Le Monde/France Info). La plupart des protagonistes,  je ne les ai connus qu’après, bien longtemps après. »

 

Mais l’enquête a progressé. En mai dernier, son périmètre initial a été élargi à des faits de blanchiment aggravé, permettant au juge Renaud Van Ruymbeke de s’intéresser à toutes les opérations financières suspectes qui ont suivi. Le magistrat est désormais fondé à questionner l’ancien ministre sur les avantages retirés de sa relation « amicale » avec le marchand d’armes durant les années 2000, mais aussi sur les soupçons évoqués par les mémos « EPOC ».

Le calendrier n’est pas bon. Alors qu’il concourt à la présidence de l’UMP, Jean-François Copé devrait être convoqué à l’automne par le magistrat instructeur, selon une source proche de l’enquête.

Obtenue par Mediapart, la note « EPOC » fait apparaître l’ouverture du compte n°386315 au Crédit suisse de Genève au nom d’Isabelle Copé et de son mari. Nous sommes alors en juillet 2005. Jean-François Copé, ministre du Budget, est à la tête de l’administration qui fait la chasse aux fraudeurs fiscaux.

Extrait du fichier "Epoc"Extrait du fichier "Epoc"

Dans leur procès-verbal, établi quelques jours après la remise de ce document, les policiers indiquent qu’ils ont informé le juge Van Ruymbeke, qui leur « prescrit de relater les informations fournies par M. Brisard dans un procès-verbal d’information distinct ».

« Il (Brisard) nous indique qu’il connaît très bien la famille Copé et plus particulièrement Isabelle Copé et son mari, Philippe,notent les enquêteurs. Ils auraient contacté M. Brisard, car ce dernier est résident suisse. Les époux souhaitaient avoir des renseignements sur l’ouverture d’un compte suisse à leur nom. Ils lui ont précisé que son compte était en fait pour Jean-François Copé qui lui servirait de compte de passage. Ce compte a été ouvert en juillet 2005, auprès du Crédit Suisse de Genève. » Les enquêteurs notent au conditionnel le numéro du compte : 386315.

Jean-Charles Brisard, qui découvre plus tard la prose des policiers, assure qu’ils ont ajouté leurs propres hypothèses sur le PV. Les policiers avaient déjà « des éléments sur le compte de la sœur Copé », assure-t-il. Et son propre nom avait été, d’après lui, retrouvé sur les documents bancaires puisqu’il avait bel et bien introduit le couple dans cette banque.

Dans le bain de la fraude fiscale

« J’ai pris contact avec le banquier, et je les accompagné en voiture, a expliqué M. Brisard, lors d’un entretien à Mediapart. Je n’étais pas là quand ils ont ouvert le compte, j’ai eu la décence d’attendre à l’extérieur de la pièce. Donc je ne peux pas connaître le numéro de compte, le montant, ni l’objet du compte. Les policiers me disent “est-ce que ça peut servir au frère ?” Je n’en sais rien ! Et dans la discussion sort l’expression de “compte de passage”. »

Jean-François Copé quant à lui, assure avoir ignoré l’existence du compte en Suisse de sa sœur, dont il est pourtant proche – il va d’ailleurs domicilier son cabinet d’avocat chez elle, rue de l’Université, à Paris. 

Mais l’enquêteur privé Jean-Charles Brisard évoque aussi les conditions d’achat par l’ancien ministre d’un appartement en 2004 et les travaux qu’il y aurait fait réaliser. « Pour acheter ce bien M. Copé aurait fait un prêt bancaire sur 20 ans. Par contre, M. Takieddine aurait remis de l’argent liquide à M. Copé pour l’achat et la rénovation de cet appartement de 160 m2 », notent encore les policiers. La note « EPOC », jointe à leur PV, signale que les conditions du prêt auraient été mises en doute par Isabelle Copé : « pas possible - inquiète », sans évoquer de remises d’espèces.

Extrait du fichier "Epoc"Extrait du fichier "Epoc"

« La sœur craignait qu’on apprenne que Takieddine était derrière, se souvient M. Brisard. Elle était inquiète pour ça. Elle me dit “il est derrière”, mais de quelle façon, je ne sais pas. Il y avait des travaux pharaoniques à l’époque, d’ailleurs, il l’a valorisé cet appartement, avec les travaux… Il a pu le revendre très bien et en racheter un autre. »

Ces travaux avaient déjà été évoqués publiquement par Jean-François Copé, en 2005, quand le Canard enchaîné avait rapporté qu’il occupait un appartement de fonction de 230 m2 aux Invalides, tout en étant propriétaire de cet appartement de 160 m2, situé rue Raynouard, à Paris, dans le 16e arrondissement.

L’appartement avait été acheté 1,1 million d’euros en décembre 2004 – moyennant un prêt de la banque Palatine et un autre de l’Assemblée nationale –, puis revendu 1,5 million, en  novembre 2008. Rien d’irrégulier, certifie Copé, qui précise que les travaux ont été payés par chèque. Ziad Takieddine prétend quant à lui avoir tout ignoré du sujet. « Je ne connais pas le compte de Mme Copé,déclare-t-il à Mediapart. Je ne savais pas que M. Copé avait des travaux à financer dans son appartement. »

La proximité des deux hommes est apparue au grand jour par la publication sur Mediapart, l’été dernier, d’un cliché d’août 2003 : Jean-François Copé prenant un bain dans la piscine étincelante d’une des propriétés de Ziad Takieddine, au Cap d’Antibes. « Qu’il nage dans une piscine, quel est le problème ? » s’est étonné Takieddine. Est-il interdit « d’avoir un lieu » pour inviter des amis ? C’était « une relation amicale », qui n’a jamais eu un caractère « professionnel », a renchéri Jean-François Copé.

Jean-François Copé dans la piscine de la villa de Ziad Takieddine.Jean-François Copé dans la piscine de la villa de Ziad Takieddine.© Photo Mediapart

La photo de la piscine a fait sourire, son contexte beaucoup moins. Ziad Takieddine, devenu millionnaire grâce aux ventes d’armes du gouvernement Balladur, était, depuis 2002, de retour dans le premier cercle du pouvoir. Il chassait de nouveaux marchés auprès des hommes de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, tout en dissimulant sa fortune au fisc français. L’homme de la piscine était ministre chargé des relations avec le Parlement, porte-parole du gouvernement, puis ministre délégué à l’intérieur, et enfin au budget, de novembre 2004 à mai 2007. Copé était devenu « l’ami »du marchand d’armes, accumulant les invitations, indifférent au risque de “compromission” et au qu'en dira-t-on.

Une montre, de l'argent, des voyages…

« Je n’ai jamais eu connaissance de sa situation fiscale, jamais », déclare-t-il à l’émission Question d’info. Question du journaliste :« Est-ce que vous trouvez normal qu’une personne qui vit en France, et dispose d’une fortune de 40 millions d’euros, ne paye pas d’impôts ? » Réponse de Copé : « La question, vous ne la posez pas dans les meilleurs termes. Il y a une administration qui est là pour le vérifier (…) Je n’ai pas de raisons de mettre en cause le travail de l’administration fiscale. » Belle manière de couvrir son « ami ».

La baignade de Copé s’est installée dans les esprits, mais il y avait aussi une montre et des voyages. La montre avait été offerte par hasard. À l’occasion d’un anniversaire de Jean-François Copé, un 5 mai. « Il était chez nous, et c’était son anniversaire, s’est souvenu Ziad Takieddine. Je savais qu’il aimait les montres. On est allé à Saint-Tropez. Je suis entré dans une boutique et j’ai acheté. C’était une Rolex, comme la mienne. » « C’est une montre en acier, s’est justifié Copé dans le JDDje ne sais d’ailleurs plus où elle se trouve. » Hélas, les deux amis n’ont pas gardé le souvenir précis du modèle offert. La fourchette des prix oscille, il est vrai, entre quatre et trente SMIC…

Au Liban en 2003Au Liban en 2003© Mediapart

Reste que l’amitié semble avoir été à sens unique. Autre anniversaire : celui de Nicola Johnson, l’ex-femme du marchand d’armes. Les familles Copé et Takieddine s’étaient retrouvées à Londres pour le fêter. « Ziad avait payé le voyage, l'hôtel et les frais de bouche à Jean-François, son épouse et les deux enfants », a témoigné Nicola Johnson. Ziad Takieddine avait également payé les voyages au Liban et à Venise.

Mediapart a publié des extraits de la comptabilité de l’homme d’affaires, qui fait apparaître un« avoir de la famille Copé » de 19 050 euros sur un compte récapitulant les voyages commandés à un voyagiste, Translebanon. Jean-François Copé n’a toujours pas donné d’explication sur l’existence de ce compte. Pas plus qu’il n’a répondu sur l’organisation, par Ziad Takieddine, de son déplacement officiel au Liban en 2003, qui comprenait la rencontre de plusieurs ministres libanais, introduits par le marchand d’armes.

À une autre reprise au moins, Jean-François Copé a fourni à Ziad Takieddine les moyens de l’État, sans justification réelle. En avril 2004, alors que le marchand d’armes vient d’être victime d’un accident sur l’île Moustique, Copé, alors ministre délégué à l’intérieur, envoie en urgence son ami, le neurochirurgien Didier Grosskopf, qui séjournait sur l’île de Saint-Martin, coordonner l’assistance sanitaire et le rapatriement de Takieddine (voir ici).

« J’ai reçu un appel sur mon téléphone portable du porte-parole du gouvernement, qui était M. Copé, a indiqué le Dr Grosskopf aux enquêteurs, le 19 octobre. C’est au titre de médecin et d’ami que M. Copé m’a demandé de m’occuper d’un personnage important qui avait un problème de santé, à savoir M. Takieddine. Ensuite, la préfecture à Saint-Martin, côté français, est venue me chercher. (…) Un personnel de la Préfecture est venu me chercher. Il me semble que j’ai pris deux avions privés. » 

Une intervention chirurgicale est pratiquée sur l’île de la Barbade, puis le Dr Grosskopf a « organisé le rapatriement » de Ziad Takieddine dans des avions médicalisés, jusqu’à Fort-de-France, puis à Paris, avant de suivre quotidiennement son rétablissement à l’hôpital de la Pitié Salpétrière, à raison de deux à trois visites quotidiennes. « M. Copé m’a demandé de le tenir informé de l’état de santé de M. Takieddine », poursuit le neurologue, qui a organisé des « conférences » quotidiennes pour ses proches, ouvertes à« différentes personnalités politiques et du monde des affaires ».

Sollicité, Jean-François Copé n’a pas donné suite aux questions de Mediapart. « M.Copé a eu déjà eu l'occasion de s'exprimer sur ses relations, qui ont toujours été exclusivement amicales, avec M. Takieddine », nous a indiqué son porte-parole à l'UMP.

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