Henri Guaino, le bouffon sans roi

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2

 

 

Sortie de l'ombre de l'ancien président, l'ex-plume de Sarkozy écrit enfin ses propres discours. Son nouveau style ? Une bonne dose de vacherie, des sautes d'humeur en rafales et une pointe de vulgarité.


(Juillet 2012 - WITT/SIPA)
(Juillet 2012 - WITT/SIPA)
Il arrive une chose cruelle à Henri Guaino : il existe par lui-même, et ça ne va pas s'arranger. Pour l'instant, c'est du bruit estival, ça ne compte pas vraiment, le vide d'un moment, le goût des médias pour le bon client. Mais ensuite ? «Je fais de la politique comme je veux, je dis ce que je pense», affirme Guaino, député UMP des Yvelines. Plus un conseiller, plus une plume, il parle pour lui-même, élu du peuple enfin ! 

Voilà donc ce qu'il a pensé et répété depuis quelques jours : que les bureaux de l'Assemblée nationale sont minables, des cagibis, qu'on ne peut pas travailler dans cette maison. Que fiscaliser les frais des députés est une démagogie. Que Roselyne Bachelot est un sommet de vulgarité parce qu'elle est sévère envers Nicolas Sarkozy, et que, s'il était dans sa peau, «[il s]e suicide[rait]» ! Que François Hollande est suspect de sympathie pétainiste, s'il s'excuse au nom de la France de la rafle du Vél d'Hiv. Une colère par jour, d'autres en réserve, et son verbe devient banal à force d'enflure. Et il s'énerve encore de se justifier - la loi du genre. Il plaide la blague sur Bachelot mais réaffirme son mépris : «Oui, supplier pour être ministre et critiquer ensuite, c'est vulgaire.» Il en rajoute sur le Parlement : «Oui, ce sont des conditions dégueulasses, et il faut bien que quelqu'un le dise !» 

Guaino le héros, fier de lui-même. Celui qui dit, celui qui ose, l'homme droit de vérité. Encore un peu, il deviendra ce qui le guette, un clown récurrent des plateaux de télé, qui perdra sa pensée et notre temps dans l'éphémère, lui qui se pique d'histoire. «Les gens normaux, ceux qui me parlent dans la rue, me trouvent posé et courtois, un homme qui veut débattre. Les imbéciles qui ricanent sur le Web, je m'en fous !» Débattre donc, et même de son «Hollande pétainiste», apogée de sa logorrhée estivale ? A froid, il redevient audible : «Si c'est la France qui a commis la rafle, comme le dit Hollande, il donne raison à Pétain. Vichy était la France, son gouvernement était légal. Mais Vichy n'était pas la France ! Je peux m'excuser pour ce qu'ont fait des gouvernements de la République pendant la colonisation. Pas pour Vichy.» Puis il repart contre la médiocrité d'Hollande, et celle de Chirac avant lui, qui s'était lui aussi excusé pour le Vél d'Hiv : «Deux hommes des arrangements, des compromis, de la France des notables qui n'ont jamais compris le gaullisme.» Et lui en face, évidemment : «Gaulliste, c'est ce que j'ai toujours été, c'est ma constance.» Oui et non, affaire de décibels. 

Quand Chirac avait prononcé son discours du Vél d'Hiv en juillet 1995, Guaino n'avait pas proclamé son infamie, acceptant quelques jours plus tard d'être nommé commissaire au Plan par ce président des notables, dont il avait écrit les discours de campagne. Il faut vivre. Remarque odieuse ? Guaino le sait. L'accompagne depuis des années ce soupçon de bassesse, de moduler ses colères à l'aune de sa survie. Dans ce monde où chacun fait comme il peut... Mais les autres revendiquent moins que lui la pureté des refus, et ne posent pas en méprisés quand ils exhalent la puissance. «J'ai le droit de parler ?» lance Guaino, pestant contre Bachelot, qui a moqué son ton à la Malraux lors d'un discours dans un meeting de la campagne présidentielle - la vraie raison de son ire contre la dame : «Qui peut décréter que j'ai le droit de parler ?» On le regarde, sortant de l'intimité d'un chef d'Etat, cinq ans passés au coeur du Château, et revendiquant désormais son droit à la lumière.

«RÉPUBLICAIN» REVANCHARD

Un homme se perd dans le futile ou l'insensé, et c'est une petite tragédie, tant Guaino a porté un peu plus que son poids de pulsions. Il fut une preuve de la République, l'enfant pauvre réussissant par l'école, chérissant «sa» République, détestant les socialistes pour leur part de bourgeoisie, quêtant à droite l'impossible idéal, le gouvernement pour le peuple, «pour les plus humbles», disait-il. Cet idéal le protégeait. En 1998, les socialistes de Jospin le chassent du Commissariat au Plan, pour nullité, disent-ils, parce qu'il aurait sorti un rapport dramatique de vérité sur le chômage, plaident ses partisans - de Julien Dray à Jean-Pierre Chevènement. Il pointe au chômage, noble loup chassé par les chiens du système. 

Ces années-là, Guaino est d'une famille, ceux qu'on appelle les «républicains». On y écrit des livres où l'on invoque les mânes de la résistance face à l'Europe et à l'abandon. On s'égaillera dans de drôles d'aventures des années après. Guaino, là-dedans, n'a pas joué en meute. Il était un revanchard, imbu de son talent.
(WITT/SIPA)
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Puis Nicolas Sarkozy est arrivé, avec lui la fin de la peur et des excuses. En 2006, Guaino, devenu conseiller à la Cour des comptes, échappe au danger existentiel. Un an après, il met Blum et Jaurès dans la bouche du candidat Sarko. Il est seul de son espèce à faire ce pari : être gaulliste et antieuropéen avec un champion libéral. Le voilà à l'Elysée. On va moquer ses costumes et ses bureaux, son goût de la bonne chère, ses notes de frais, sa prétention ? Futilités. L'hiatus est plus profond. Le sarkozysme a été une libération pour des gens comme Guaino - des inclassables accédant au saint des saints par la volonté d'un homme -, mais en même temps une illusion et une corruption. Henri Guaino, «le fêlé» dont le président a besoin. Un inspirateur et un acteur d'une vaine bouffonnerie. 

Guaino écrit un livre, cet été 2012, qui sortira en septembre chez Plon, au titre crépusculaire, le Jour et la nuit, dont on ignore s'il se nourrira d'anecdotes et d'apologies, ou s'il affrontera sa vérité : à quoi bon le pouvoir ? Il aura vécu le poids des notables et des conservatismes. Il aura connu l'insulte et les malentendus. Son discours de Dakar, qu'il pensait comme un verbe offert à l'Afrique, aura été dénoncé comme colonialiste. Son Union pour la Méditerranée, vaste projet offert au président, s'est évaporée. «Parce qu'il y a eu la guerre de Gaza, puis la révolution au sud de la Méditerranée, puis la faillite au nord !» Il a fallu l'histoire pour empêcher Guaino ? Mais alors, quelle vanité ! Il ne le vit pas ainsi. Il marque ce qu'il a conquis, les lambeaux cohérents de son projet. «Le fédéralisme a été défait, l'Europe appartient de nouveau aux Etats et aux gouvernements. On a porté le grand emprunt, le discours de Sarkozy au Congrès à Versailles, le retour de l'Etat dans l'économie !» Il vibre aux moments où il a tutoyé son rêve, quand il bataillait à l'Elysée, pour réinventer le volontarisme. «Sans Henri, on ne serait pas allé si loin», dit Claude Guéant, son opposant alors, avec une pointe de tendresse. Il a eu cela. Et ensuite ? 

En réalité, Henri Guaino est sorti vaincu de l'Elysée, et sage à la fois, au contraire de son image. Il a renoncé à la révolution noniste, et à la fin de l'euro, secondant un président acharné à sauver la monnaie honnie. Jamais il n'a osé proposer son utopie à Sarkozy, quand l'effondrement européen rencontrait ses anciennes philippiques. «L'euro adopté, en sortir aurait provoqué trop de souffrances sociales. Envisager même un plan de sortie, c'était déjà irresponsable. Un jour peut-être, l'euro s'effondrera, mais il ne fallait pas hâter sa fin.» 

La prudence lui va mieux que l'outrance. Mais la vraie défaite de Guaino est arrivée à la fin, dans la présidentielle, quand Marine Le Pen reprenait la charge souverainiste en l'épiçant de soufre, faisant perdre son ultime raison au sarkozysme. De tous les acteurs, Guaino, intimement, savait le mieux ce qui se jouait. «Si on fait la guerre aux pauvres, la guerre aux musulmans, on perdra. La défaite morale précède toujours la défaite politique», avait-il confié aux journalistes David André et Thomas Legrand, pour les Stratèges, un documentaire diffusé sur Canal +. Tout est arrivé comme il l'avait prédit. Pour retrouver le peuple, Sarkozy a préféré la méchanceté de Patrick Buisson au gaullisme social de Guaino. Le nationalisme a terrassé l'impossible République. La défaite a suivi. Guaino, lui, a subi. 

«On n'a qu'à mettre tout le monde en prison», bougonnait-il quand les réunions de campagne basculaient vers l'obsession sécuritaire. Parfois, il faisait savoir, au-dehors, qu'il n'avait pas cautionné la chasse aux Roms, ni le discours de Grenoble, aucune des mille petites infamies de la panique. Mais il est resté. Il explosait sur les plateaux télé dans des colères absurdes. Pour conjurer la honte d'être resté au contact du déshonneur ? Une seule fois, pendant la campagne, Guaino s'est vraiment fâché en interne, insistant pour intégrer au discours de la Concorde de Sarkozy un appel à la croissance et une philippique contre la Banque centrale européenne. C'était son môle ultime, sa fidélité. 

ET MAINTENANT ?

Après, il a survécu. Prendre une circonscription bien à droite, dans les Yvelines, vaincre les nobliaux locaux pour se donner malgré tout l'impression de la conquête. Et ensuite? C'est maintenant. Dans sa vie, Henri Guaino a rêvé de choses concrètes. Sous Chirac et Raffarin, il aurait voulu la présidence d'EDF. Sous Sarkozy, il se serait imaginé ministre de l'Intérieur. Il n'y a jamais eu droit, cantonné aux mots. A l'Assemblée nationale, on ne lui accordera rien. «Il est sympathique, mais un député parmi les autres, pas un cas particulier à qui on donnerait une place spéciale», dit Christian Jacob, président du groupe UMP. Quand l'hubris le prend, Guaino estime qu'il pourrait «incarner». On a murmuré qu'il voulait aller à la présidence de l'UMP, flanqué de Nathalie Kosciusko-Morizet en suppléante ? Mais c'est la jeune femme, vraie dure, qui fait campagne pour elle-même quand Guaino sera un témoin. Il va mieux pourtant. Il avait, à l'Elysée, ce tic pénible, il se raclait la gorge et s'étranglait presque, se râpait le gosier comme pour en arracher le fiel. On croyait que c'était nerveux. C'étaient des remontées acides. Quelque chose de douloureux est reparti, finalement, fluidifiant le verbe. Mais que valent les mots ? 

Pendant la campagne, il s'est passé une seule chose au fond, qu'il a cru fondatrice : au meeting de Villepinte, en mars, Guaino, plume du président candidat, a pris la parole en vedette, juste avant Sarkozy, suscitant moqueries et jalousies. «C'était un beau discours, pour expliquer ce qu'un homme venu du non faisait avec Sarkozy.» Sur Internet, cette mémoire vulgaire, il ne reste aucune trace de ce texte. Une seule trace en fait, que les internautes se passent en boucle : un lapsus de l'orateur, sur le nom d'une entreprise, Photowatt, devenue Photoshop. Rien donc, juste un rire accolé à son nom, quand il croyait exprimer tant de choses. C'est le monde où nous vivons, et Henri Guaino avec nous. Sa colère peut s'entendre. 

Publié dans UMP

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