Hénin-Beaumont: Le Pen lâche les corbeaux

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

 

« Vous avez sorti un petit tract, et vous vous êtes fait serrer, vous et vos gorilles qui les diffusez, oui oui, nous vous avons attrapés ! », a lancé Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, sur France 3 Nord-Pas-de-Calais, le 2 juin. Des militants du Front de Gauche ont effectivement bloqué, le 29 mai, des adhérents du Front national en train de distribuer un faux tract avec la photo de Mélenchon et cette phrase, qu'il a prononcée en avril: « Il n'y a pas d'avenir pour la France sans les arabes et les Berbères du Maghreb ».

 

Le faux tract du Front national.Le faux tract du Front national.

 

Mediapart s'est procuré les plaintes déposées par Hervé Poly, le suppléant de Jean-Luc Mélenchon et Jean-Pierre Carpentier, mandataire financier du candidat, ainsi que les douze photos prises par les militants du Front de Gauche. Sur ces photos, Mediapart a pu identifier sur place l'un des animateurs de la campagne de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Il s'agit du directeur de cabinet de Steeve Briois, secrétaire général du FN et suppléant de la candidate.

Le Front national, pris sur le fait, a d'abord évoqué une initiative « individuelle », prise par « des gens proches du FN »,avant de faire le choix de le revendiquer. « Je l'assume totalement, a déclaré la présidente du FN sur Canal +, le 30 mai. Je ne vais pas signer Marine Le Pen, c'est un coup médiatique, c'est un coup de communication ».

Le 29 mai, quatre militants du Front de Gauche tractent à Montigny-en-Gohelle, commune voisine d'Hénin-Beaumont. Rue Victor Hugo, ils aperçoivent « des militants du Front national » distribuant des tracts. Les militants circulent avec une camionnette Citroën immatriculée dans les Hauts-de-Seine (92), département où se trouve le siège du FN. Les Mélenchonistes prennent des photos, empêchent le véhicule de redémarrer et demandent du renfort à leur permanence d'Hénin-Beaumont. 

La camionnette du FN.La camionnette du FN.

Dans la voiture, ils découvrent un papier sur lequel figure l’inscription « DPS Le Blanc » suivi d’un numéro en « 06 ». Répondant à ce « 06 », un militant frontiste, surnommé « Blanc blanc », confirme à Mediapart son appartenance au Département Protection-Sécurité, le service d’ordre du Front national. « Je n’étais pas présent à Hénin-Beaumont, déclare-t-il. Je me suis servi de la camionnette pour la présidentielle, et mon numéro est resté dans le véhicule. »

 

A droite, Louis-Armand de Bejarry, directeur de cabinet de Steeve Briois.A droite, Louis-Armand de Bejarry, directeur de cabinet de Steeve Briois.

 

Sur la photo, on aperçoit Louis-Armand de Béjarry, le directeur de cabinet de Steeve Briois, secrétaire général du FN et suppléant de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont. Au FN depuis 1997, ce militant de la Loire-Atlantique a été parachuté dans le Nord (il est candidat dans la 3e circonscription) et participe depuis plusieurs années à l'implantation de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont (Mediapart l'y avait d'ailleurs croisé en 2009). Contacté par Mediapart, il explique, dans un premier temps: « Nos gars nous ont appelés à la permanence (de Marine Le Pen), ils nous ont dit "on est coincés, qu'est-ce qu'on fait?" J'y suis allé avec deux militants ».« Evidemment, c'était des gars qu'on connaissait, ils étaient deux. Je savais qu'ils tractaient mais j'ai découvert ce qu'ils diffusaient en y allant », pondère-t-il.

Mais quelques minutes plus tard, il explique: « Notre objectif, avec ce premier tract, c'était de confronter Mélenchon à ce qu'il a dit. L'opération a rempli ses objectifs. Il y a eu un buzz, Jean-Luc Mélenchon a été obligé de se justifier, alors que les communistes locaux, d'après ce qu'on savait, lui avait dit "Vas y mollo sur les questions d'imigration, ici ça ne passe pas, ne rentre pas là-dedans". Il est de bonne guerre d'utiliser la faille ».

 

« Si j’avais voulu faire ça en secret, je n’aurais pas envoyé mes 100 militants »

Le lendemain matin, des militants du FN sont à nouveau pris sur le fait par le Front de Gauche, à Hénin-Beaumont. « Deux personnes se sont présentées chez moi et ont remis en mains propres le tract à l'aide à domicile de ma mère, explique à Mediapart Jean-Pierre Carpentier. Elle m'a alerté, je les ai pris en photo devant chez moi, ils ont tourné les talons pour me fuir. Je les ai suivis et pris en photo en train de mettre un tract dans une autre boîte aux lettres ». « Si tu continues à me suivre, je te prends l'appareil photo et je te le mets dans le cul », lui aurait alors lancé le militant frontiste.

Présent sur les lieux la veille, Hervé Poly, le suppléant de Mélenchon, est le premier à déposer plainte contre « x » au commissariat de Hénin Beaumont pour « distribution de tracts anonymes » et « engagement illicite de frais de campagne ».« Cela constitue une infraction au code électoral, explique-t-il aux policiers. Normalement sur tous les tracts doivent apparaître l’imprimeur, le nom du mandataire financier. Le candidat doit valider tout tract. Rien de cela n’apparaît sur le document en question. Il est totalement anonyme, ce qui est interdit également ».

Hervé Poly relève une autre anomalie, significative, sur le faux tract : « Les caractères en langue arabe ne sont pas écrits dans le bon sens », signale-t-il. Effectivement, les faussaires semblent avoir utilisé un logiciel de traduction et avoir placé le texte sommairement traduit « Mélenchon le vote » à l’envers, sur leur tract. Hervé Poly remets aussi à la police l’immatriculation des véhicules utilisés par les militants frontistes.

A l'annonce de ces plaintes, le directeur de campagne de Marine Le Pen, Bruno Bilde a précisé que le faux tract était l'oeuvre de« proches » et qu'il n'avait pas été financé par le parti, avant de reconnaître, selon l'AFP, que le FN avait été consulté avant l’impression et la distribution du tract.

Marine Le Pen sur France 3 Nord-Pas-de-Calais.Marine Le Pen sur France 3 Nord-Pas-de-Calais.

Le 30 mai, Marine Le Pen explique à son tour qu'elle « assume », et le 2 juin, sur le plateau de France 3 Nord-Pas-de-Calais, elle le revendique haut et fort: « Ce n'est pas une fausse photo, ce n’est pas une fausse phrase, c’est une phrase qui a été prononcée, M. Mélenchon est pour la régularisation des clandestins. (...) Si j’avais voulu faire ça en secret, je n’aurais pas envoyé mes 100 militants en plein jour, je l’assume totalement », soutient-elle (voir la vidéo à 26'48). En le revendiquant de la sorte, la présidente du FN se trouve placée dans l'obligation de déclarer le coût de l'opération dans ses comptes de campagne.

« Le responsable de cette machination n'est ni un simple quidam, ni un proche du FN, c'est M. Briois qui en est l'acteur et l'organisateur (...). Que M. Briois ne vienne plus nous donner des leçons de comportement politique », a dénoncé Jean Urbaniak, le candidat MoDem, le 1er juin.

Le 5 juin, Jean-Luc Mélenchon choisit de viser Marine Le Pen, elle même, après ses délcarations, dans une nouvelle plainte pour« manoeuvre frauduleuse » en vertu de l'article L97 du code électoral et pour « publication d'un montage fait sans son consentement » (article 226-8 du code pénal).

« Ce tract est nauséeux, commente Me Pierre Mairat, l’avocat du MRAP. L’inscription en arabe montre la volonté de stigmatiser, de désigner, à travers Mélenchon, une population. Même si le propos n’est pas injurieux, le montage et l’imputation de propos à M. Mélenchon sans son consentement sont suffisants pour faire condamner Mme Le Pen. »

Ce délit peut être sanctionné par une peine allant jusqu'à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende, a rappelé le candidat du Front de gauche. En visant des « manœuvres » destinées à altérer la sincérité du scrutin, Jean-Luc Mélenchon ouvre une voie judiciaire pouvant aller jusqu’à l’annulation du scrutin. D’autres incriminations juridiques pouvaient être soulevées, mais n’ont pas été visées, en particulier « le faux et l’usage de faux », et la« diffamation »« Les sentiments prêtés, la vulgarité de l’opinion ou des méthodes qui sont alléguées à travers ce tract sont évidemment diffamatoires à l’encontre de M. Mélenchon » relève un juriste, contacté par Mediapart.

En déclenchant ces multiples actions judiciaires, le Front de Gauche a ouvert la voie à plusieurs procédures qui dépendent maintenant de la lecture juridique qu'en fera le Parquet de Béthune. «Cette manoeuvre frauduleuse est clairement destinée à tromper les électeurs et détourner les voix », juge Raquel Garrido, avocate de Jean-Luc Mélenchon, jointe par Mediapart. Certains avocats spécialistes du droit électoral estiment de leur côté que les électeurs ayant été informés de la fausseté des tracts, la sincérité du scrutin pourrait ne pas être en cause.

« Cette semaine, on a relevé un tract anonyme par jour »

Ce tract n'est cependant pas le seul à faire parler de lui. « Vous avez déjà vu un tract politique qui fait autant parler de lui ? Je vous fais le teasing. Le prochain arrive la semaine prochaine, vous aurez la surprise », avait promis le 31 mai Marine Le Pen, dans un café, à Carvin. Et de fait, le Front de Gauche se déclare victime d'une avalanche de faux tracts, qui ont pour point commun d'attaquer Mélenchon. Celui-ci l'a dénoncé sur son blog« Nous en sommes à six tracts anonymes »« Un tract par jour », a compté Raquel Garrido. 

Un tract, sur le même modèle du premier, a été diffuséanonymement sur Facebook: 

Le deuxième tract sur Jean-Luc Mélenchon.Le deuxième tract sur Jean-Luc Mélenchon.

Mais cette fois, Marine Le Pen se déclare étrangère à l'opération.« Le faux tract désigné depuis quelques heures sent l’arnaque à plein nez : d’une part, tout le monde constatera qu’il n’a pas été distribué dans la moindre boite à lettres. D’autre part, étant purement virtuel, ce document a pu être réalisé par n’importe qui, et surement même par un militant du Front de Gauche », accuse le FN dans un communiqué, le 7 juin. « Ce tract ne vient pas de nous. C'est une pure dégueulasserie, commente Louis-Armand de Bejarry. N'importe quel zozo est capable de bricoler une photo. On peut imaginer que dans l'absolu que ce soit quelqu'un du Front. Mais comment on vérifie? Allez vérifier! » 

L'avocate du Front de Gauche, Raquel Garrido, a engagé, vendredi, une procédure visant à identifier l'adresse IP de l'auteur du tract "Hitler" auprès de son hébergeur, Casimages, basé à Outreau. Une sommation interpellative a été adressée au directeur de la société, et, après son refus, Me Garrido a obtenu du tribunal de Boulogne-sur-Mer, une ordonnance de communication de l'adresse IP. Première étape avant d'engager une action en justice contre l'auteur.

Un autre tract, à la teneur « nauséabonde », aurait été « envoyé à plusieurs commerçants d’Hénin Beaumont », selon le Front de Gauche:

L'un des tracts anonymes.L'un des tracts anonymes.

Invité du 20h de France 2, le 8 juin, le candidat du Front de Gauche a fustigé les « méthodes politiques pourries » du FN.

Selon le Front national, « Mélenchon trouve le prétexte d’un faux tract grotesque pour tenter d’incriminer à nouveau Marine Le Pen ». Le FN a déploré « ce coup fumeux, tellement caricatural qu’il ne peut qu’être la manifestation de la détresse d’un Mélenchon qui s’aperçoit que son parachute ne s’ouvre pas et que l’atterrissage risque d’être violent et douloureux ». En attendant, l'équipe de Marine Le Pen n'aurait donc pas distribué de nouveaux tracts explosifs, comme elle l'avait annoncé.

« Le FN a choisi une stratégie de pourrissement du débat politique, explique à Mediapart Alexis Corbière, lieutenant de Mélenchon chargé de la riposte au FN. Cette campagne xénophobe consiste à créer un climat anxiogène». Selon lui, le Front national ménagerait le socialiste Philippe Kemel, épargné par les flèches et élevé au rang de « favori » et « candidat le plus dangereux ». « Marine Le Pen peut assumer une défaite face au PS, pas face à Mélenchon », estime Corbière.

 

 

Publié dans Elections

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