Halte aux marées vertes!

Publié le par DA Estérel 83

BlogsMediapart Carnets de labo   Par Michel de Pracontal

 

 

Chaque année, entre 40.000 et 90.000 m3 d’algues vertes sont ramassées en Bretagne, principalement dans les baies de Douarnenez, de Lannion et de Saint-Brieuc. Ces algues du genre Ulva, appelées communément « laitue de mer », se mettent à proliférer entre le printemps et le début de l'été.

Elles constituent le phénomène des marées vertes sont à l’origine d’un processus de putréfaction qui produit de l’hydrogène sulfuré. C’est ce gaz hautement toxique qui a causé la mort en juillet 2011, la mort de trente-six sangliers près de Morieux, dans la baie de Saint-Brieuc (voir notre article ici).

Réserve naturelle de la baie de Saint-BrieucRéserve naturelle de la baie de Saint-Brieuc© Ponsero

La cause des marées vertes est connue : ce sont les rejets azotés, autrement dit les nitrates, qui proviennent à 90% de l’activité agricole. Schématiquement, la moitié des nitrates est issue des lisiers produits par les élevages intensifs et l’autre moitié vient des engrais chimiques. Bien que le responsabilité de l’agriculture industrielle soit connue depuis longtemps, les mesures prises pour réduire les rejets azotés restent très insuffisantes.

Ce week-end, plusieurs associations de défense de l’environnement regroupées dans la Coordination verte et bleueorganisent à Trémargat, dans les Côtes d’Armor, une série de rencontres pour défendre un « nouveau modèle économique breton », en rupture avec l’agriculture intensive.

Utopie ? Peut-être. Mais elle n’est pas réservée à ceux que Nicolas Sarkozy appelait, en juillet 2011, les « intégristes » de la protection de l’environnement. Le rapport Chevassus-au-Louis sur les algues vertes, commandé par le précédent gouvernement et publié fin mai 2012 (voir notre article ici),  défend lui aussi l’idée d’un « nouveau modèle économique breton intégrant les activités de production agricole », et « répondant aux critères de durabilité ».

Ce rapport n’a rien d’un manifeste écologiste. Son premier auteur, Bernard Chevassus-au-Louis, agrégé de sciences naturelles, est inspecteur général de l’agriculture et membre du CGAAER (Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et de l’espace rural). Il a été pendant plus de trente ans chercheur à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), organisme dont la mission initiale, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, était de mobiliser la science et la technologie au service du modèle productiviste.

Chevassus-au-Louis et ses co-rapporteurs Bruno Andral, Michel Bouvier et Alain Femenias ont passé au crible la bibliographie scientifique et dressent un bilan rigoureux des connaissances sur les algues vertes. Leur conclusion est claire : les nitrates constituent le principal facteur qui stimule la croissance des algues vertes le long des côtes bretonnes. Le seul moyen efficace de combattre les marées vertes est de réduire les rejets azotés dus à l’agriculture intensive.

Cette conclusion n’est pas nouvelle. Dès 1920, le botaniste Camille Sauvageau décrivait déjà l’influence des nitrates sur la croissance des algues. Plus récemment, Alain Menesguen, chercheur à l’Ifremer, a suivi la progression des marées vertes en Bretagne et a mis en cause la responsabilité de l’azote présent dans les sols sous forme de nitrates. On trouvera aussi un bon compte-rendu de l'histoire des marées vertes en Bretagne dans le livre d'André Ollivro et Yves-Marie Le lay, Les marées vertes tuent aussiédité par Le Temps.

Bouillon d'hydrogène sulfuré dans le ruisseau du Roscoat (Côtes d'Armor, 2012)Bouillon d'hydrogène sulfuré dans le ruisseau du Roscoat (Côtes d'Armor, 2012)© Sauvegarde du Trégor

Les mesures de la teneur en nitrate des rivières bretonnes, disponibles depuis 1971, montrent une progression irrésistible et parallèle à la croissance de la production agricole. On sait que la teneur naturelle de ces rivières, avant d’être modifiée par les activités humaines, se situait entre 2 et 3 mg/l ; en 1971, la concentration moyenne dans les rivières bretonnes était de 5,5 mg/l ; en 1976, elle était passée à 7,5 mg/l ; en 1981, à 21,5 mg/l ; et en 2007, elle dépassait 30 mg/l soit plus de dix fois la valeur naturelle.

Cette évolution suit celle de la production bretonne de viande. Celle-ci a été multipliée, entre 1950 et 1970, par 4 pour les volailles, par 3 à 4 pour les cochons et par 2 à 3 pour les bovins. La quantité totale de viande provenant des élevages de volailles, porcs et bovins était de 519 000 tonnes en 1966 ; elle est 4 fois plus importante actuellement.

Un plan gouvernemental de lutte contre la prolifération algale en Bretagne a été adopté et mis en œuvre à partir de février 2011. Il a pour principal objectif « la réduction des rejets azotés dans les cours d'eau se déversant dans les baies affectées par ces phénomènes ». Mais bien que le diagnostic soit établi depuis de longues années, et que l’on ait commencé à appliquer le remède, les progrès restent très lents. Le lobby agro-alimentaire a traîné les pieds, contesté le plan gouvernemental et tenté de discréditer la démonstration scientifique du lien entre rejets azotés et marées vertes.

Exemple récent : dans un décret d’octobre 2011, le gouvernement Fillon avait revu à la hausse les surfaces légalement épandables. Un moyen de doper encore la production porcine et volaillère, qui ne semblait pourtant pas en avoir besoin.  Le nouveau ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, s’est empressé de ne rien changer et de maintenir cette mesure qui contribue à aggraver les marées vertes. Pour l’agriculture bretonne, le changement, ce sera plus tard…

On peut aussi rappeler que l’agriculture avait été la grande absente du Grenelle de l’environnement, qui s’était montré bien silencieux sur le problème des nitrates et des conséquences des activités agricoles sur la pollution des eaux douces.

La conférence environnementale des 14 et 15 septembre dernier marquera-t-elle enfin un tournant ? Le discours du président de la République montre en tout cas un changement de ton : « Préserver la biodiversité, c'est limiter l'artificialisation des sols, c'est encourager le développement d'un nouveau modèle agricole, plus respectueux de l'environnement qui réduise l'usage des pesticides, protège les ressources en eau. Les agriculteurs ont réalisé des efforts considérables ces dernières années, ont fait en sorte de s'adapter, de se conformer souvent à des coûts élevés pour leur exploitation. Ils doivent donc être accompagnés et soutenus. »

Ce discours, qui ne va pas jusqu’à mentionner explicitement la Bretagne, sera-t-il suivi de mesures concrètes ? Les termes scientifiques du problème sont désormais bien connus. Changer le modèle économique breton n’est pas une lubie d’intégristes de l’environnement, c’est un pari audacieux mais prometteur, celui d’une agriculture durable et connectée au milieu naturel.

L’objectif n’est pas simple à atteindre, comme le souligne le rapport Chevassus. « “Changer de modèle”, “produire autrement” sont aussi des choix de société, donc des choix politiques par rapport aux usages des sols, des espaces et des ressources. Les agriculteurs ne peuvent pas changer seuls, ni rapidement, cela prendra du temps et demandera d’exprimer une solidarité et de redonner du sens à leur métier. » 

La France, qui possède la plus grande surface agricole d’Europe occidentale, va-t-elle choisir le chemin d’une écologie véritable, qui ne se limite pas à des actions cosmétiques ou au refus du nucléaire, mais prend en compte la manière dont on exploite le territoire ? Ou le conservatisme et la pression économique auront-ils raison de la volonté de changement ? L’horizon est devant nous…

Publié dans Ecologie

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