GDF va récupérer son manque à gagner de 2011

Publié le par DA Estérel 83

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Pas de cadeau pour les consommateurs. GDF a annoncé ce jeudi sa décision de facturer à ses clients environ 300 millions d'euros destinés à compenser le gel des prix du gaz au quatrième trimestre 2011. Cette décision du gouvernement Fillon avait été retoquée par le Conseil d'Etat début juillet. Mansuétude : GDF va étaler l'argent à récupérer sur les factures de ses clients.

Mais GDF pourrait ne pas en rester là. La hausse limitée à 2 % appliquée en juillet par le nouveau gouvernement Ayrault est aussi dans le collimateur. GDF a estimé jeudi à 30 millions d'euros l'impact de ce plafonnement sur ses résultats. Cette hausse de 2 % est en effet très en deçà de l'augmentation de 7,3% requise par le régulateur.

Ce manque à gagner ne plombe tout de même pas totalement l'entreprise. GDF a ainsi annoncé jeudi un bénéfice net de 2,3 milliards d'euros pour un chiffre d'affaires qui dépasse pour la première fois les 50 milliards et a confirmé dans la foulée ses objectifs financiers.

Nous republions ci-dessous notre article du 20 avril 2012, un parti pris ironique sur la gestion du service public à la française.

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GDF Suez : la gestion dévouée du service public français 

À écouter les dirigeants de GDF Suez, la France n’est pas une bonne affaire. L’an dernier, les filiales d’infrastructures françaises ont, malgré tout, versé 3,6 milliards d’euros de dividendes au groupe, soit l’équivalent de 90 % du résultat net ! 

À écouter le président de Suez, une question finit par s’imposer : mais pourquoi a-t-il donc si longuement bataillé pour fusionner avec Gaz de France, pour finir par obtenir à l’arraché l’accord de Nicolas Sarkozy en septembre 2007 ? Car la France, quel boulet ! Gérard Mestrallet ne le cache pas : l’avenir du groupe est dans les pays émergents. Il le répétera sans doute lors de l’assemblée générale des actionnaires, lundi, en présentant sa nouvelle opération financière : le rachat des actionnaires minoritaires du groupe International Power, pour 8,4 milliards d’euros. Ce qui lui ouvrira en grand les portes de l’Asie, de l’Amérique du Sud. Bref, du monde. Là sont les perspectives de croissance et de profits.

tarifs gaziers en Europe en 2010tarifs gaziers en Europe en 2010© eurostat

À côté, la France, base de l’ancien service public, fait bien triste figure. Le marché est mature, sans grande perspective de croissance, sensible aux conditions climatiques et sous haute surveillance politique. En un mot, le marché français n’a guère d’intérêt, d’autant que le groupe a de lourdes obligations de service public dans le gaz.

Les économistes ne manqueront pas, un jour, de se pencher sur le cas de ce quasi-monopole privé, détenant un portefeuille de 90 % des abonnés individuels au gaz, pour essayer d’élucider les raisons pour lesquelles il n’arrive pas à s’en sortir. Tant de facteurs peuvent compter. Les coûts d’approvisionnement, par exemple. Les prix du pétrole flambent mais ceux du gaz, qui deviennent de plus en plus distincts du pétrole, ont baissé de plus de 15 % en 2011. Le groupe a beau être le premier opérateur gazier en Europe, le numéro trois mondial du gaz liquifié (GNL), avoir des activités d’exploration, être l'un des premiers acteurs de trading en Europe, il ne parvient pas à tirer parti de ses avantages, et surtout à les restituer à ses clients français. « Nous sommes tenus par le contrat de service public qui nous oblige à garantir les approvisionnements sur les contrats long terme », explique un porte-parole du groupe. Manque de chance : tous les contrats long terme restent indexés sur le pétrole.

Il y a aussi la difficulté, bien connue pour un service public, de faire payer à leur juste prix les coûts d’approvisionnement. Lors de la fusion, GDF Suez a écrit lui-même la formule d’indexation des tarifs, entièrement basée sur les coûts pétroliers. En cinq ans, les prix des tarifs ont augmenté de 60 %. Ils sont désormais parmi les plus élevés d’Europe, ce que conteste d’ailleurs le groupe. Mais, en dépit de ces hausses, le service public réglementé reste très peu rentable, assure le groupe.

Le moindre changement peut remettre en cause ce fragile équilibre. Et des changements, il y en a eu. Sous la pression des consommateurs, la Commission de régulation de l’énergie, qui a jugé, sans doute dans un moment d’égarement, que les conditions d’approvisionnement du groupe « ne bénéficiaient pas toujours au consommateur final », l’a obligé à prendre en compte à hauteur de 30 % les prix spot dans sa formule. Mais c’est la décision du gouvernement à l’été 2011 de bloquer les tarifs réglementés qui a porté un coup fatal au groupe l’an dernier. GDF Suez l’a chiffré précisément : ce blocage représente une perte de 316 millions d’euros. À ce compte-là, on comprend le groupe : il faut avoir la foi du service public chevillée au corps pour continuer à honorer sa mission, tout en vendant à perte.

GDF Suez n’a pas manqué de le faire valoir auprès du Conseil d’État qui n’a pu que se ranger à ses arguments. Le groupe a pu augmenter ses tarifs de 5 % en janvier, au nom de la vérité des prix. Compte tenu de la nouvelle flambée du pétrole, il sera dans l’obligation de réclamer une nouvelle hausse en juin.

 

Les infrastructures, l'autre face sur service public

Tout cela est la partie visible, la plus connue, du service public imposé à GDF Suez. Mais il y a la face cachée. 

Lors de la fusion, le groupe a hérité de toutes les infrastructures de réseau développées par l’ancien groupe de service public intégré, afin de garantir l’approvisionnement du marché gazier : les stockages (Storengy), les ports méthaniers (Elengy), les réseaux de transports (GRT gaz), les réseaux de distribution (Grdf). Selon la loi, ces services essentiels au fonctionnement du marché, doivent être accessibles au même coût pour chaque acteur du marché gazier. GDF Suez a accepté de les gérer pour l’ensemble de la collectivité. 

Afin de bien marquer l’indépendance de ces entités, comme l’exige la commission européenne, au nom de la libéralisation du marché de l’énergie, chaque filiale a été dotée d’une structure autonome. Sur le papier, la « gouvernance » , comme on dit, est impeccable : des dirigeants indépendants, des administrateurs aussi. « Ils ont une totale autonomie managériale, conformément à la législation européenne », assure un porte-parole du groupe.

Mais il faut bien que le groupe se fasse rémunérer pour les obligations et les responsabilités qu’il assume. Il s’est ainsi trouvé dans l’obligation de demander à ces filiales de lui reverser sous forme de dividendes l’ensemble de leurs bénéfices. Cette année, comme le révèle la CGT-Énergie dans un communiqué, en déononçant le sacrifice du service public au profit de la rentabilité financière, les versements de ces quatre sociétés ont représenté 3,6 milliards d’euros. Cela équivaut à 90 % du résultat net du groupe. Mais c’est un pur effet d’optique. Comme le dit GDF Suez, la France ne représente plus qu’une petite partie de son activité mondiale.

Le service public étant par principe mal géré, GDF Suez a dû aussi reprendre en main ce domaine, quitte à faire quelques entorses au principe d’autonomie édicté par la loi. Mais la Commission de régulation de l’énergie, chargée de vérifier le respect des textes, a accepté de valider ces coups de canif: la nécessité fait loi. Ainsi, ces sociétés indépendantes ont dû confier l’ensemble de leur informatique et des fonctions annexes, contre rémunération de la maison mère : il faut bien faire apparaître la réalité des coûts.  Elles sont aussi dans l’obligation de remonter l’ensemble de leur trésorerie au groupe. Mais c’est pour le bien de tous. « La centralisation permet de faire bénéficier à l’ensemble des filiales les meilleures conditions de financement obtenues par le groupe », explique le porte-parole. Quel taux obtiennent-elles ?« Cela dépend»

Cette fonction de banquier, assumée par le groupe, semble appelée à un grand avenir. GDF Suez a décidé d’inculquer à ces filiales réglementées les bonnes pratiques d’une gestion financière avisée. Après avoir pris les bénéfices, une partie des provisions rendu possible par un changement de normes comptables, ainsi que la trésorerie, elle a décidé que les investissements devaient se payer par l’endettement, afin de faire jouer à plein l’effet de levier. Comme au bon vieux temps d’avant la crise financière.

 

LBO internes

Entre 2010 et 2011, la société de distribution Grdf a vu ainsi sa trésorerie passer de 680 millions à 13 millions d’euros. Son ratio d’endettement qui était de 35 % est désormais de 75 %. La société de transport, GRT Gaz, qui disposait de 3,7 milliards de capitaux propres fin 2010, n’en a plus que 3 milliards fin 2011 : GDF Suez ayant demandé, au-delà des bénéfices normaux, la distribution d’un dividende exceptionnel de 800 millions à l’occasion de l’arrivée, cet automne, de la Caisse des dépôts à hauteur de 25 % dans le capital (voir la bonne affaire des réseaux gaziers). Son endettement qui s’élevait à 1,9 milliard était de 2,8 milliards d’euros fin 2011. De 53 % , son ratio d’endettement est de 91 %. « Alors qu’il est prévu un programme de grands travaux sur les années à venir, GDF SUEZ continue à tirer des liquidités au lieu de les laisser dans la filiale pour y  faire face. On va, d’ici quelques années, atteindre un ratio d’endettement de 200 % », accuse la CGT .

Mais ces montages financiers ne ressemblent pas du tout à des sorte de LBO (leverage buy out) internes, amenant les filiales à mobiliser l’ensemble de leurs disponibilités financières pour se racheter elles-mêmes, comme on pourrait le croire. D’ailleurs, ni les délégués du gouvernement qui siègent au conseil de ces sociétés ou au conseil d’adminsitration du groupe, ni la CRE n’ont rien trouvé à  redire à ce siphonnage en bonne et due forme d'entreprises publiques. « Il y avait  un souci de sous-endettement de ces filiales pour les marchés. Elles affichent des ratios classiques comparables à celui des entreprises similaires en Europe », explique toujours le porte-parole. Avant d'ajouter : « les chiffres parlent pour nous. Nous avons investi 3,5 milliards de'euros en France. Aucun opérateur n'a fait plus que nous. »

Depuis la crise financière, la finance semblait pourtant être revenue de ces montages reposant sur des montagnes de dettes. Manifestement, les activités de réseau régulées semblent échapper à la règle. Le calcul, cependant, pourrait se révéler erroné. En 1997, Jean-Marie Messier, alors président de la Générale des eaux, avait décidé de rafler les 24 milliards de francs de provisions pour renouvellement des infrastructures logés dans les différentes sociétés d’eau du groupe et de les rapatrier à la maison mère. En contrepartie, il avait transféré quelque 20 milliards d’endettement du groupe, en justifiant que la distribution d’eau était suffisamment sûre et régulière pour faire face à ces nouvelles charges. Erreur ! La branche eau, devenue Veolia, a manqué faire faillite en 2003. Quinze ans après, le groupe en est toujours à  rechercher un nouvel équilibre, croulant encore sous les dettes. Et tous ont payé, les salariés comme les consommateurs.

 Déjà, la gestion salariale de ces sociétés commence à être mise sous tension. Les consommateurs, eux, ne vont pas tarder à être sollicités à leur tour. En juillet 2011, GRDF (la société de distribution) a demandé une hausse tarifaire de 18,4 % à partir de juillet 2012. Après examen, la CRE a décidé de lui attribuer une revalorisation de 8 % à cette date. Ces hausses seront directement reportées sur les prochaines factures. Comme le rappelle la CRE dans sa délibération, « pour un ménage raccordé, le tarif de distribution de GrDF représente environ 19 % de la facture de gaz annuelle TTC ».

 Pendant ce temps, GDF Suez continue dans sa conquête du monde. De rachat en rachat, son endettement qui était de 12 milliards d’euros au moment de la fusion en juillet 2008, était de 43 milliards à la fin de 2011. Inquiets de cet emballement, les actionnaires et les marchés ont exigé une réduction de la dette. Le groupe  s’est engagé à céder 10 milliards d’euros d’actifs en trois ans. 6,5 milliards ont déjà été réalisés l’an dernier, essentiellement grâce à  la vente d’ actifs de l’ancien Gaz de France. Restait à trouver 3,5 milliards d’euros. Mais avec la nouvelle acquisition de International Power, il va falloir trouver 3 milliards d’actifs supplémentaires.

Mais tout ceci n’est pas de nature à arrêter GDF Suez. Fière de ses très bons résultats, la direction a décidé comme l’an dernier de distribuer 3,3 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires, soit 82 % du résultat du groupe. Des rétributions dignes d’un groupe mondial.

 

GDF ne sera jamais privatisé (Nicolas SARKOZY)

Publié dans Economie

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