Franc-maçonnerie : richesse ou menace ?

Publié le par DA Estérel 83

Justice au singulie

 

 

Initialement je désirais m'interroger sur le point de savoir si les francs-maçons n'étaient pas des adultes en mal d'enfance, au fond des enfants attardés. Pour être provocant, ce titre aurait d'emblée entraîné mon billet dans une dérive moqueuse alors qu'au contraire je suis partagé tout en étant assuré de mon éloignement permanent à l'égard de ces associations. 

Je les considère au pluriel puisque j'ai appris qu'il y avait au moins trois tendances fondamentales, qu'elles se respectaient sans véritablement s'apprécier mais que ce n'était pas se tromper que de tenter une analyse globale de la franc-maçonnerie en dépit de ses visages et de ses pratiques divers. 

Revenant d'un séjour à Tours, une ville magnifique où, convié par une obédience de rite écossais présidée par un Vénérable de grande classe, j'ai eu l'honneur de m'exprimer et de répondre à des questions sur le thème de «la parole, expression de liberté». J'ai envie de développer, peut-être pour me les préciser à moi-même, les pensées qui me sont venues au cours de cette soirée et des agapes qui l'ont couronnée. J'ai pu à cette occasion, sans fard ni retenue, entendre plusieurs «frères» m'exposer avec conviction et délicatesse les raisons de leur appartenance.

RAPPORT À L'AUTRE

Si le rituel de la cérémonie, les règles imposées et strictement observées, la symbolique matérielle et vestimentaire peuvent faire sourire, force est d'admettre que, pour impressionnants qu'ils soient, ils relèvent de ce que les communautés instituées secrètent plus ou moins dès lors que leur organisation et leur sélection l'exigent. La comparaison n'est pas offensante, mais le Rotary Club a aussi sa hiérarchie même si les francs-maçons répliqueraient que leur souci est de devenir meilleurs et non pas de se créer un réseau de relations. Il n'empêche que dans le premier mouvement, gardant un regard critique sur ce qui est présenté au tiers non affilié, il n'est pas interdit d'estimer que ces adultes ayant souvent des responsabilités professionnelles importantes et acceptant pourtant de se plier à un cérémonial et à des contraintes à la fois solennels et pesants éprouvent le bonheur régressif de retomber en enfance quand on se déguise, qu'on est dirigé, gouverné et qu'une alchimie voluptueuse naît de l'effacement de soi et de processus mystérieux. L'allégresse d'être des initiés et sentir ce sentiment partagé. 

Mais, évidemment, il faut aller plus loin. A les écouter, à les voir vivre – et plusieurs témoignages m'ont persuadé que l'adhésion à la franc-maçonnerie à changé positivement le cours de beaucoup d'existences sur le plan intime et familial –, ces personnes graves, sérieuses, souriantes, en tout cas réfléchies, n'ont rien d'enfants égarés mais au contraire d'adultes seulement obsédés par leur amélioration morale et intellectuelle et la relation avec autrui. 
Le rapport avec l'autre m'est apparu comme la clé de tout. L'autre n'est jamais une menace mais toujours une richesse. Il ne vient pas troubler votre espace mais vous avez besoin de lui au contraire pour vous dire humain, pour vous espérer fraternel. Peu importe son métier qui n'est pas nécessairement connu puisque l'essentiel est précisément d'appréhender son prochain dans sa seule intégrité humaine dépouillée des oripeaux et attributs de la comédie sociale et du pouvoir. 

Il m'a été donné de constater, au moins durant quelques heures, la réalité concrète de cette disponibilité à l'égard d'autrui qui se résumerait en une bienveillance constante, en tout cas apparente. Le for intérieur ne regarde pas l'autre. J'avoue un agaçement devant cette aspiration à une sorte de «sainteté laïque» qui par sa volonté d'universalité ne trie pas, ne discrimine pas, prend ensemble le bon grain et l'ivraie et fait de l'amitié fraternelle une immense et inépuisable ressource. Pour quelqu'un dont la principale disposition n'est pas cette confiance totale, il y a comme un zeste de démagogie du cœur. Je suis mal à l'aise quand on feint de considérer qu'au-delà de l'égalité d'essence de chaque être humain, il y aurait forcément une égalité des apports, des dialogues et des intelligences. Si l'élitisme revient à souligner que chacun ne vaut pas chacun, j'y suis favorable comme à un constat d'évidence, en ne donnant pas à «valeur» un sens choquant. 

C'est probablement pour se défendre de ce risque inévitable dont la quotidienneté démontre qu'il n'est pas vain – dans l'humain, on hiérarchise comme on respire – que les francs-maçons, pour ne pas exclure, embrassent, pour ne pas séparer, réunissent et, pour ne pas blesser, gratifient. 

S'ils parviennent à si bien se comporter, s'ils demeurent fidèles à ce que leur «fraternité» implique, ce n'est pas seulement parce qu'autrui, étant tout, les enferme dans un échange qui les fera échapper à la vanité absolue de la victoire mais aussi parce qu'ils veillent à ne pas se surestimer eux-mêmes. Conscients de tout ce qui peut venir altérer et dégrader l'humain. A l'issue de mon intervention initiale d'une vingtaine de minutes, des questions m'ont été posées soit directement soit par lecture et, ma réponse faite, aucune réplique n'était possible, aucune contradiction soulevée. Dans cette abstention obligatoire, comment ne pas percevoir l'intuition fondamentale que livrée à elle-même n'importe quelle personne se laisse aller et sera prête à s'engager dans une joute douteuse et vulgaire ?

FAUSSE BONNE IDÉE DE LA TRANSPARENCE

Dans un autre registre mais qui tient à la même prudence, prescrire une année de silence au moins aux «apprentis» constitue une démarche qui me serait inconcevable mais vise à mettre en place un terreau de doute, de réserve, de domination de soi et d'écoute d'autrui qui sera fondamental et nécessaire pour la suite. 

La franc-maçonnerie, richesse ? Indiscutablement, surtout si on la rapporte à la philosophie humaniste qui préside à l'une des obédiences mais enrichit aussi les deux autres préoccupées par ailleurs de l'organisation planifiée ou non de l'univers par le «grand architecte». Même si on demeure indifférent à ce déisme profane, si l'appareil de la franc-maçonnerie semble bien lourd par rapport au projet éthique qu'elle s'assigne, la validité et la qualité de celui-ci, les aspirations nobles et généreuses de ceux qui le servent ne peuvent que conduire à un respect civique. Il n'est jamais inutile, pour une société, d'avoir en son sein de telles instances. 

Menace, alors, la franc-maçonnerie ? Tant de fantasmes circulent sur elle, se nourrissent d'elle. Il y a des influences, des réseaux, des solidarités et des connivences. Il serait absurde de nier que certaines péripéties regrettables, notamment à Nice, n'aient pas attiré l'attention sur des manifestations franc-maçonnes délétères. Mais, pour l'essentiel, ne serait-il pas temps de sortir des élucubrations pour retenir de la franc-maçonnerie honorable, qui s'aide et aide à penser plutôt qu'à se rendre des services, le rôle éclatant qu'elle joue pour défendre et illustrer les lumières ? 

A cause de cette interrogation, après y avoir beaucoup réfléchi, j'incline à refuser cette fausse bonne idée de la transparence pour les francs-maçons. Au moment même où ceux-ci sont de moins en moins ligotés par un secret assez mal compris, il serait paradoxal de les obliger à révéler une appartenance comme si elle était en elle-même dangereuse et blâmable. 

La franc-maçonnerie, qu'on en soit ou non, n'est pas une maladie honteuse.

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