Footballeuses voilées : la FIFA joue avec le feu

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2

 

 

L'organisme chargé de rédiger les règlements qui régissent la pratique du football a rendu un verdict attendu. Les femmes pourront désormais porter le voile islamique lors des rencontres officielles. Cette autorisation, qui fait grand bruit dans le monde du ballon rond, se heurtait jusqu'alors aux lois de la Fifa sur les «signes politiques et religieux».


(Femmes portant le hijab, Iran, 2009 - Amir Pourmand/AP/SIPA)
(Femmes portant le hijab, Iran, 2009 - Amir Pourmand/AP/SIPA)
Ce n’est pas parce que le tacle est attendu qu’il est moins douloureux. La récente décision du législateur du foot, l’Ifab (International Football Association Board) d’autoriser le port du voile islamique – le «hijab sportif»foulard qui ne couvre «que» les cheveux – pour les joueuses de confession musulmane soulève un grand trouble parmi les commentateurs. 

Annoncée jeudi 5 juillet par Jérôme Valcke, président de l’Ifab, au terme de la réunion extraordinaire du Board à Zurich, siège de la Fédération Internationale de Football Association (Fifa), cette décision controversée aurait été prise «dans l’intérêt des joueuses».  

Selon Jérôme Valcke, il s’agit de «permettre à toutes les équipes de foot féminines de s’affronter sur les terrains». En effet, jusqu’à présent, du fait des dispositions de la Loi n°4 sur l’équipement des joueurs, nul joueur ou joueuse ne pouvait, sous quelque prétexte que ce soit, présenter sur le terrain «aucun signe politique, religieux ou personnel».  

En vertu de quoi, certaines équipes nationales de joueuses suivant strictement la règle islamique du port du voile comme l’Iran – exclu pour cette raison des Jeux Olympiques de Londres 2012 – ou la Jordanie n’avaient pas le droit de jouer sur le terrain lors d’une compétition internationale. 

Selon les tenants de l’autorisation, cet état de fait était une insupportable inégalité pour ces joueuses, privées de compétition par la faute de la «rigueur laïciste» de la Fifa. 

Pour la puissante Confédération Asiatique du Foot (CAF), qui compte notamment dans ses rangs l'Indonésie – avec 220 millions de croyants le pays musulman le plus peuplé au monde –, soutenue activement par Ali ben Al-Hussein, l’influent prince de Jordanie et l’un des six vice-présidents en exercice de la Fifa, la modification de la loi 4 dans un sens favorable au port du hijab sportif est le résultat d’un travail de longue haleine. Le principe en avait été acté dès mars par l’Ifab, au prix d’un intense travail de lobbysme, et d’une légère contorsion sémantique visant à expliquer très officiellement que le hijab était «un signe non pas religieux mais purement culturel» pour les pays musulmans. Et donc hors du champ d’application strict de la loi n°4, ce qui est tout de même bien pratique.

UNE DÉCISION CHALEUREUSEMENT ACCUEILLIE PAR LES OFFICIELS DES PAYS MUSULMANS

L’accord de principe du 3 mars devait être validé après consultation du rapport des experts médiaux chargé de vérifier l’innocuité du hijab sportif pour les joueuses ; c’est désormais chose faite de manière satisfaisante pour l’Ifab, qui a donné toute satisfaction aux demandes des pro-hijab

L’annonce de la décision de l’Ifab a été chaleureusement accueillie par les officiels des pays musulmans, mais beaucoup moins par les organisations de défense des droits de la femme, comme la Ligue Internationale des Femmes (LIF) ou encore la Coordination Française pour le Lobby Européen de la Femme (CFLEF), pour qui cette modification est un tir au but contre la cause des droits de la femme. Un tir qui est loin de résoudre une prétendue inégalité ; et ne ferait que créer celle-ci. Il est à craindre en effet que tôt ou tard, et même plus tôt que tard, l’autorisation de port se transforme en obligation de port, et ce au détriment de la liberté de conscience des joueuses. Ces associations dénoncent en outre l’hypocrisie qui consiste à présenter comme une victoire pour les femmes musulmanes d’avoir à porter jusque sur le terrain ce bout de tissu. 

Quel est le but poursuivit par le hijab, si ce n’est d’escamoter la femme hors du champ du réel ? Un objet - par sa fonction même – veut les faire métaphoriquement disparaître, les retirer du champ du visuel, en une expiation pour la faute manifeste d’être femme. Entre hijabet la burqa, la différence n’est pas dans le but – faire «disparaître» la femme – mais difficile de faire passer cela pour un progrès des droits de l’humanité.  

Il faut aussi évoquer les craintes qui subsistent quant aux conséquences du hijab quand à la santé. La Ligue du droit international des Femmes s’en est récemment fait l’écho dans une tribune au Monde.fr. Il y apparaît que le fameux rapport des experts médicaux n’aurait pas été aussi unanime à déclarer inoffensif le port du hijab sportif que l’Ifab à voter l’autorisation de revêtir ce dernier. On citant notamment les risques «de lésions au niveau du cou et de la carotide en cas de collision à grande vitesse». Ces objections seront néanmoins rejetées par la Fifa. 

En outre, cette décision de la Fifa interroge directement notre rapport à la religion. Dans une période où les crispations autour du fait religieux en général semblent devoir invinciblement se renforcer, l’apparition – et la satisfaction – d’une revendication qui n’a rien, quoi qu’en dise le discours officiel, de «culturelle» et tout à voir avec la foi religieuse, se doit de nous alerter. 

N’AURAIT-IL PAS ÉTÉ PLUS PRUDENT DE SE BORNER À UNE SAINE LAÏCITÉ ?

De par son caractère, le terrain de jeu – et particulier celui de foot, qui attire tous les quatre ans de grandes messes télévisuelles rassemblant cent millions de téléspectateurs - est un focus, une lentille grossissante sur les tensions qui agitent la communauté humaine. Jusqu’à présent, cependant, la politique, omniprésente, dont le fait religieux n’est qu’une extension, se jouait néanmoins de façon très majoritaire à l’extérieur du terrain, dans les relations de pouvoir entre états. Mais passant inaperçues sur le terrain lui-même, ce dernier étant traditionnellement dévolu aux messages publicitaires (et dans certains cas, à des actions conduisant à des buts). 
Certes le football est une vitrine de notre vision du monde et des transformations de la société.  
Doit-il pour autant se transformer en caisse de résonnance pour revendications religieuses ? Est-il sage de rompre de facto la règle de neutralité et d’égalité ? Le problème posé par le port du hijab sportif sur le terrain de jeu interroge les institutions internationales, comme il a pu susciter le débat en France lors de l’interdiction des «signes extérieurs religieux dans les lieux publics», y compris à l’école. L’autorisation du hijab sportif est un précédent préoccupant. 

Pourquoi, en effet, les autres confessions religieuses ne revendiquerait pas elles aussi le droit de faire porter à leur tour aux joueuses tels vêtements religieux, pardon, «culturels» qu’elles souhaiteraient ? Ayant accepté le principe d’une entorse à la loi 4 sur l’équipement des joueurs en faveur du hijab, on imagine mal l'Ifab pouvoir rejeter une réclamation similaire sans créer une nouvelle inégalité difficilement justifiable. De là, où s’arrêtera l’engrenage ? N’aurait-il pas été plus prudent de se borner à une saine laïcité, la même pour tous, garantissant l’équilibre religieux sur le terrain ? 

Cette perspective laisse imaginer un avenir inquiétant pour le football féminin, sous la menace de plus en plus précise de se voir pris en otage par des revendications religieuses qui n’ont pourtant pas leur place sur le terrain vert. L’autorisation temporaire du hijab sur les terrains de foot ouvre une porte des plus dangereuses, qui pourrait conduire à des dérives redoutables. Il faut souhaiter que dans ce cas précis l’essai ne soit pas transformé.

Publié dans Société

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