Ferry à ses heures perdues: plume pour Servier, orateur devant lobbys et banquiers

Publié le par DA Estérel 83

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Luc Ferry n'a pas donné le moindre coursdans son université cette année mais le «philosophe» a trouvé le temps d'écrire pour Servier, le laboratoire du Mediator. En décembre dernier, le professeur mis à disposition de Matignon, comme président du Conseil d'analyse de la société, a en effet publié un édito dans un supplément du magazine La Recherche sponsorisé par le labo.

 

 

 

Comment a-t-il pu se retrouver dans ce «publi-rédactionnel», financé par l'entreprise et doté d'une interview complaisante du grand patron, estampillé du logo du labo? La réponse est instructive, pour ce qu'elle dit du Conseil d'analyse de la société (CAS), ce «machin» créé en 2004,composé de 32 personnalités de la société civile, toutes choisies de manière discrétionnaire, chargé «d'éclairer les choix politiques du Gouvernement». Pour ce qu'elle dit aussi de la propension de Luc Ferry à multiplier les prises de parole à droite à gauche, souvent rémunérées, au risque d'entacher son impartialité.

Dans le cas du «Cahier Servier» de 24 pages, c'est Lucy Vincent, chargée de communication du labo depuis des années, qui a fait l'intermédiaire avec Luc Ferry. «Je lui ai présenté le sujet du supplément, explique l'intéressée. Comme il l'a trouvé intéressant, il a accepté d'écrire un édito.» Comment a-t-elle pu «toucher» le président du CAS? Rien de plus simple: elle y siège, nommée en 2008 par François Fillon. Sur le site du Conseil, sa biographie ne mentionne toutefois pas son job dans le privé et se contente de signaler: «Docteur en neurosciences et pharmacologie». Champion du lobbying et de l'influence, Servier a réussi là un fameux coup.

 

La bio de Lucy Vincent sur le site du CAS
La bio de Lucy Vincent sur le site du CAS

 

 

 

«C'est une amie de vingt ans», explique aujourd'hui Luc Ferry àLibération, pour  justifier d'avoir, à travers Lucy Vincent, invité un fleuron de l'industrie pharmaceutique à son tour de table.

 

Mais ce mélange des genres est-il bien éthique, qui voit un universitaire recruté par Matignon prêter sa prose à une société privée? N'y a-t-il pas conflit d'intérêts? Isabelle Bellin, journaliste indépendante à qui La Recherche a délégué la production des contenus pour le supplément Servier, raconte comment le laboratoire a pesé sur les articles: «Ils ont eu des exigences quant au choix de certaines interviews», suggérant de recueillir l'avis de tel scientifique plutôt que tel autre. A l'époque, alors que les effets du Mediator commencent à faire débat grâce au livre du docteur Irène Frachon (juin 2010), Isabelle Bellin ne pose aucune question sur le sujet dans son entretien avec Jacques Servier (au cours duquel le médecin glisse cette drôle de phrase: «Le danger est que les chercheurs se réfugient dans le scientifiquement correct»). Sur l'édito commandé au philosophe et président du CAS, Isabelle Bellin  ajoute: «Lucy Vincent m'a demandé s'il était possible de rémunérer Luc Ferry, compte tenu des exigences (financières) qu'il a pour certaines de ses interventions.» Ce fut non.

«Il n'a pas été payé, assure aujourd'hui Lucy Vincent. Zéro, rien. Mais je ne vois pas où aurait été le problème! Il a travaillé pour cet édito.» Il faut dire que la chargée de communication de Servier ne voit pas non plus«en quoi ce supplément était publicitaire» – à l'inverse des abonnés deLa Recherche. Deux mois plus tard, en plein scandale du Mediator, le magazine publiait ce courrier des lecteurs: «J'ai été scandalisé (...). Est-il opportun de donner la parole à un directeur de laboratoire dont les déclarations publiques bafouent gravement l'éthique médicale?» Avec le recul, la directrice de la rédaction, Aline Richard, fait d'ailleurs part de sa gêne: «Comme beaucoup de journaux, on a recours à des suppléments sponsorisés par des annonceurs, proposés par notre service commercial. La rédaction ne se mêle pas du contenu. En l'occurrence, à cause du Mediator, je peux comprendre qu'on nous critique. Le timing a été une catastrophe; à la rédaction, on a tous fait la gueule.» Sollicité par Mediapart, Luc Ferry n'a pas souhaité revenir sur cette expérience.

 

«On a négocié, on est arrivé à 3000 euros»

S'il arrive à Luc Ferry de faire certaines interventions gratuitement, notamment pour des fondations, il est aussi, parfois, rémunéré. Quelquefois, cela ne pose pas de problème majeur apparent, comme pourson cycle annuel de conférences donné à La Baule, à l'hôtel Hermitage-Barrière, où chaque hiver des centaines de personnes sont prêtes à payer 12 euros pour l'entendre.

Parfois, cela passe par une agence spécialisée sans contrat d'exclusivité. Sur des sites comme PlateformeSpeakersacademy ou Les rois mages, Luc Ferry est présenté comme un intervenant vedette qu'il est possible de «s'acheter» pour une soirée. C'est par exemple par l'agence Les rois mages qu'est passé Serge Namirand, directeur de l'association Sénart-Entreprises, lorsqu'il recherchait un intervenant pour sa rencontre du 12 mars 2011. «Certains orateurs, comme le député UMP Gilles Carrez, ont déjà accepté de venir gratuitement. Cette fois, on avait pensé à Jacques Attali. Mais Les rois mages nous ont dit que c'était 10.000 euros. C'était trop cher. On a demandé Ferry, on a négocié, et finalement on est arrivé à 3000 euros.» Une somme qui peut être bien plus élevée lorsque l'intervention a lieu en province et nécessite de dormir sur place.

Sur le montant versé, quelle part va directement dans la poche de l'intervenant? L'agence en question n'a pas donné suite à nos différents appels. En revanche, Bruno Duvillier, de Plateforme.com, consent à donner une estimation. «Généralement, c'est 20% pour l'agence; 80% pour l'intervenant.»

 

A l'Association nationale des médiateurs qui, exceptionnellement, à l'automne 2010, a accepté de rémunérer un intervenant, on souligne que Martin Hirsch, lui, n'avait rien demandé.

 

De fait, la question de la rémunération ne relève pas que de la curiosité. Le rapport Sauvé sur les conflits d'intérêts des fonctionnaires, rendu au président Nicolas Sarkozy en janvier dernier, propose de «généraliser l'obligation d'abstention ou de déport dans le traitement d'un dossier pour lequel les intérêts privés de l'acteur public sont de nature à compromettre ou paraître compromettre son indépendance, son impartialité ou son objectivité». Et d'«inclure dans les codes et chartes de déontologie des recommandations de bonnes pratiques à l'adresse des responsables dans leurs relations avec les représentants d'intérêts»(les lobbyistes).

En avril 2008, Luc Ferry était intervenu dans un colloque du GNIS (le Groupement interprofessionnel des semences et plants), un lobby de semanciers qui avait recruté le philosophe par une société d'intermédiaires. Et puis quels liens d'intérêts Luc Ferry entretient-il avec les banques comme le Crédit agricole ou Delubac, pour lesquelles il réalise des interventions? Avec le BTP, pour lequel il livre une prestation à Gap? Cela peut-il influencer les «conseils» qu'il donne au premier ministre, qu'il soit rémunéré ou non pour ces prestations?

Comme l'explique le Canard enchaîné du 15 juin, Luc Ferry dissertera aussi fin octobre-début novembre, au moment de la rentrée universitaire, à bord d'un bateau, en croisière. D'ici là, il aura, entre autres, participé auxAssises de la sécurité à Monaco. Entre temps et malgré son  «job à plein temps» au CAS, il sera parvenu à multiplier les déplacements en province, dans les chambre de commerce et de l'industrie, les chambres de métiers, en passant par les conseil économiques et sociaux régionnaux...

Voilà donc un homme capable de donner des conférences sur à peu près tous les mots du dictionnaire, mais qui pourrait bien se spécialiser un peu, par exemple sur le métier d'expert-comptable. Il a échangé avec ceux deNormandiePicardie, ArdennesAquitaine, Bretagne ou encore Pays de la Loire, et les a rencontrés tous d'un coup à Strasbourg pour leur congrès annuel.

 

Avec tous ces experts sous la main, nul doute qu'il tient bien ses comptes. Qui font parfois les bons amis.

Publié dans Affaires

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