Et si l'Allemagne quittait l'euro?

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart 01 Décembre 2010 Par Mathieu Magnaudeix

 

 

Et si la première économie européenne décidait de sortir de l'euro, provoquant l'éclatement de la monnaie unique? Tandis que l'euro s'enfonce chaque jour un peu plus dans le marasme (il a encore reculé lundi face au dollar à 1,30 dollar, et les dettes portugaise, espagnole, belge et italienne sont dans le collimateur des marchés), pourquoi l'Allemagne ne s'extirperait-elle pas du chaos en revenant au deutsche Mark, sa monnaie chérie, miracle des années de splendeur économique?

 

 

Il y a quelques mois encore, cette hypothèse semblait totalement farfelue. Mais avec la crise irlandaise, la tentation du repli trouve un certain écho dans les franges les plus conservatrices de l'opinion allemande, hostiles à l'idée de devoir renflouer l'Irlande et peut-être demain le Portugal, l'Espagne, la Belgique ou l'Italie. 

 

 

Avec le sauvetage de l'Irlande, qui a montré pour de nombreux experts que l'Allemagne tenait à l'euro, ce scénario apparaît improbable. Mais encouragés par la gestion erratique de la crise irlandaise par la chancelière Merkel, les anti-euro perdent leurs complexes. Ce week-end, alors que les dirigeants européens tentaient de se mettre d'accord sur une aide de 85 milliards d'euros à l'Irlande assortie de mesures d'austérité draconiennes (lire notre article:«Du FMI ou de Bruxelles, qui est le plus sévère avec l'Irlande?»), le très droitier journal Die Welt s'attelait à déboulonner le «mythe des avantages de l'euro», affirmant que les pays (Suède, Suisse...) qui ne l'ont pas adopté se portent mieux. L'influent tabloïd Bild demandait si «le projet de l'euro n'a pas échoué».

 

 

Quant à l'ancien patron des patrons, Hans-Olaf Henkel, il souhaite carrément une scission de la zone euro: d'un côté les Etats «du Nord», vertueux en matière budgétaire (Allemagne, Benelux, Autriche, Finlande). De l'autre les mauvais élèves, ces pays du «Sud» que sont la France, l'Espagne, l'Italie ou le Portugal. Une proposition emplie de morgue “nordique” à l'égard de contrées méridionales jugées irrémédiablement impécunieuses: on n'est pas loin des dérapages notés en Allemagne lors de la crise grecque... (lire notre article:«Grèce: pourquoi l'Allemagne a tant tergiversé»).



Outre-Rhin, ce genre de discours trouve un vrai écho. «Les Irlandais en ont assez de devoir payer pour les errements des banques et de leurs créanciers internationaux», raconte l'envoyé spécial à Dublin de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Qui ajoute: «Ne sont-ils pas un peu responsables de leur misère?», dans un pays où la «spéculation immobilière était devenue un sport national»...

 

Il faut dire que pour Berlin, pays financièrement le plus sollicité lors des sauvetages de la Grèce et de l'Irlande, la stabilité budgétaire et le respect des règles communes font figure de dogme: aux yeux de nombreux Allemands, la crise actuelle de l'euro est exactement le cauchemar dont ils ne voulaient pas. 

 

 

Les partisans d'un abandon de l'euro mettent en avant l'extraordinaire bonne santé de l'économie allemande: le pays semble être déjà sorti de la crise, alors que ses voisins se traînent encore dans la récession ou affichent (comme la France) une croissance très molle. Le rebond est même spectaculaire, note sur son blog l'économiste Arnaud Lechevalier, professeur à l'université Viadrina de Francfort-sur-l'Oder.

 

Boostée par la demande des pays émergents, l'Allemagne dont l'économie est tournée vers l'exportation «connaît une phase d'euphorie avec une croissance économique sans équivalent dans les autres pays de l'OCDE et un chômage qui est à son plus bas niveau depuis 1992», explique-t-il.

 

 

Dès 2011, l'Allemagne repassera en dessous du seuil “maastrichtien” des 3% de déficit public, dont ses voisins, à commencer par la France, sont bien loin. Mieux, elle recommencerait à consommer l'an prochain, du fait de la hausse des salaires et de la baisse du chômage, sortant ainsi d'une longue période de morosité, poursuit Arnaud Lechevalier. L'Allemagne, souvent critiquée pour le déséquilibre de son modèle économique (exportations, modération salariale et consommation déprimée), semblerait donc en passe de «rééquilibrer les moteurs de sa croissance»... Une vraie rupture!

 

 

A priori, cette avalanche de bonnes nouvelles dans un contexte européen dépressif donne raison à ceux qui pensent que l'Allemagne, compétitive et conquérante sur les marchés mondiaux, peut désormais voler de ses propres ailes, et délaisser la vieille Europe menacée par la déflation. 

 

Pour la plupart des spécialistes, de telles affirmations sont pourtant totalement fantaisistes. D'ailleurs, les dirigeants allemands n'ont aucune intention de quitter l'euro – ce serait une «catastrophe», juge le ministre de l'économie dans un entretien à Bild. En réponse aux Cassandre de l'«Apocalypse», laFrankurter Allgemeine Zeitung rappelle par exemple l'extrême dépendance de l'économie allemande vis-vis de l'Europe: elle a absorbé 63% des exportations allemandes en 2009 (40% pour la seule zone euro), alors que 71% des produits importés en Allemagne proviennent d'Europe...

 

 

N'en déplaise aux Allemands, rappelle l'économiste américain Barry Eichengreen (toujours dans la FAZ), «le succès économique de l'Allemagne est aussi une conséquence de la faiblesse de l'euro», tandis qu'un retour au mark risquerait de renchérir drastiquement les exportations. Bref, de casser le principal moteur de la croissance.

 

 

Au passage, l'Allemagne (comme la France) pourrait perdre beaucoup à pousser un pays en difficulté type Portugal ou Espagne hors de la zone euro: selon une étude de la Deutsche Bank, les établissements bancaires allemands et français sont exposés dans les “petits pays” périphériques de la zone euro à hauteur, respectivement, de 213 et 142 milliards d'euros (source: Le Monde). Si la zone euro explosait, la déflagration bancaire serait sans doute importante. Les grands pays estiment donc qu'ils n'ont pas intérêt à voir l'euro éclater.

 

 

Surtout, poursuit Eichengreen, un tel scénario est «inimaginable» parce qu'il«renverrait l'Europe cinquante ans en arrière, et toute l'unification européenne serait remise en cause». Une évidence: historiquement, le projet d'intégration europénne et la création d'une monnaie unique ont toujours été très liés — ce qu'on peut d'ailleurs déplorer, car l'unification politique n'a pas suivi.

 

 

Pourtant, en cette période de crise aiguë, les dirigeants européens omettent souvent de le rappeler. A commencer par la chancelière Angela Merkel, qui craint sans doute de réveiller le populisme de ses concitoyens en proclamant avec trop d'effusion son attachement à la monnaie unique – de toutes façons, les envolées lyriques, ce n'est pas vraiment son genre. Résultat: la chancelière offre le spectacle d'une dirigeante irrésolue qui ne prend pas vraiment à bras-le-corps la crise européenne, alors même que la survie de l'euro est en jeu.

Certes, au nom de la défense de l'euro, l'Allemagne a accepté de remettre au pot pour aider l'Irlande, en épargnant cette fois à l'Europe le long psychodrame qui avait précédé le sauvetage grec.

 

 

Mais sur le fond, l'Allemagne ne varie pas sa doctrine: l'austérité reste sa recette préférée pour les pays qui ne respectent pas les sacro-saints critères de la monnaie unique (c'est-à-dire tous, sauf elle). Pas franchement de quoi réenchanter le projet européen...

A plusieurs reprises ce mois-ci, le message de la Chancelière est apparu brouillé. Un jour, elle parle de «crise existentielle» de l'euro, puis relativise son propos le lendemain. De quoi dérouter des marchés très sensibles aux petites phrases!

 

 

Mi-novembre, Angela Merkel crée la panique en évoquant une possible participation des banques et instituts financiers lors de futurs plans de sauvetage, après 2013, conformément à l'accord passé avec Nicolas Sarkozy à Deauville le 18 octobre. L'idée n'est évidemment pas mauvaise, car certains établissements financiers ont largement profité de la hausse des taux sur les obligations d'Etat. Mais le moment est mal venu: la déclaration provoque illicoune hausse des taux d'intérêt sur la dette de l'Irlande (mais aussi de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal), ce qui a de toute évidence accéléré la crise.

 

 

Les contradictions de la dirigeante allemande sont-elles dues à l'équation personnelle d'une chancelière «en Téflon», dixit les mémos diplomatiques américains interceptés par Wikileaks, qui évoquent une Merkel «évitant le risque» et «peu créative»? Peut-être. Mais bien davantage à l'extraordinaire complexité de sa situation politique.

De fait, Angela Merkel semble prise en tenailles entre des intérêts opposés, qu'elle tente curieusement de réconcilier à coup de grands écarts déroutants:

- sa majorité (les conservateurs de son parti, mais aussi ses alliés libéraux)

- son opinion (il y aura sept scrutins régionaux en 2011, et ils s'annoncent difficiles pour la majorité au pouvoir)

- ses banques (elles étaient exposées à hauteur de 118 milliards en Irlande, c'est dire s'il fallait aller vite)

- le tribunal constitutionnel de Karlsruhe, gardien du temple des règles budgétaires de Maastricht, qui ne prévoient (pour l'instant) pas de mécanisme d'aide aux pays en difficulté, en attendant une révision des traités européens. 

- enfin, ses partenaires européens.

A l'étranger, Angela Merkel passe ainsi pour la “Mère Tape-Dur” de l'Europe. On a vu pas mal de pancartes hostiles à Merkel à Dublin ce week-end: à raison, car l'Allemagne, qui a inspiré l'orthodoxie budgétaire de la Banque centrale européenne, semble avoir convaincu les dirigeants européens des vertus de l'austérité... 

 

 

A domicile, elle passe en revanche pour un dirigeant trop coulant, rappelle leWall Street Journal. Ainsi, en mai, elle “vend” aux Allemands, en majorité hostiles à une aide à la Grèce, le fonds d'aide de 750 milliards d'euros aux pays en difficulté, en leur indiquant qu'il ne sera que temporaire, et qu'il y aura des sanctions automatiques contre les mauvais élèves.

Au mois d'octobre, elle renonce finalement aux sanctions, contre la promesse de Nicolas Sarkozy d'appuyer son idée de faire payer les établissements financiers en cas de sauvetage financier après 2013.

 

 

Une proposition finalement édulcorée ce week-end face au “réalisme” de ceux qui refusent de faire contribuer les banques – à commencer par Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE et... Nicolas Sarkozy, fermement opposé au projet de la Chancelière, raconte cette semaine l'hebdomadaire Der Spiegel. 

Autant de reculades tactiques, destinées à faire comprendre peu à peu à ses concitoyens qu'ils vont devoir se résoudre à aider tous les pays en difficulté à l'avenir s'ils veulent sauver leur monnaie? Peut-être. Mais en consacrant tant d'énergie à cette entreprise, Merkel «continue de sous-estimer cette crise et le rôle qui incombe à l'Allemagne» au niveau européen, déplore la Süddeutsche Zeitung, le quotidien de Munich (centre-gauche).

 

 

Car pour sauver l'euro, il faudrait d'abord des idées fermement assenées, un leadership politique assumé par l'Allemagne, première puissance de l'eurozone, et sans doute des idées neuves en matière de solidarité financière européenne. On en est franchement très loin.

Il faut dire que dans cette affaire, Merkel n'est pas aidée par la force de proposition de ses collègues européeens, tout aussi orthodoxes les uns que les autres, et guère plus inspirés. 

Publié dans Economie

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