Espagne: avec la «République des indignés»

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

De notre envoyé spécial à Madrid

Ils sont une quarantaine, assis en tailleur, sous les fenêtres du ministère de la justice, sur la place Jacinto Benavente de Madrid. L'assemblée «trans-pédé-gouine-queer» a commencé depuis une heure, ce mercredi soir, et les fonctionnaires en cravate, qui sortent au compte-gouttes de l'imposant bâtiment public, découvrent l'air ébahi le spectacle. Un peu plus de filles que de garçons, la grande majorité en-deçà de trente ans, et le mégaphone qui passe de main en main, au fil des interventions, pour débattre du contenu de leur «manifeste en 15 points». Des participants agitent parfois leurs deux bras en l'air, pour signifier leur accord avec l'orateur. Des flâneurs s'arrêtent, interloqués. La douce nuit madrilène commence à tomber, et la révolution gronde. 

Cette assemblée, parmi des dizaines à se tenir chaque soir dans le centre-ville de la capitale, est l'une des nouvelles incarnations du mouvement des «indignés». Dix jours après son surgissement, la révolution espagnole ne faiblit pas, en tout cas à Madrid. Dimanche dernier, les campeurs de la Puerta del Sol ont choisi de rester une semaine supplémentaire sur la place, devenue le symbole des résistances aux yeux d'une jeunesse mise à genoux par la crise. Le même jour, le parti socialiste espagnol (PSOE), au pouvoir, se prenait une claque magistrale dans les urnes, enregistrant son score le plus bas depuis le retour de la démocratie.  

Une assemblée, place Benavente.
Une assemblée, place Benavente.

 

Les «indignados» ont peaufiné leur organisation – ils sont désormais répartis en une quinzaine de commissions thématiques, qui tiennent leur réunion, chaque soir ou presque, dans les rues adjacentes, en vue de l'assemblée générale de «Sol».

Plusieurs milliers de personnes, chômeurs, précaires et mileuristas (ces salariés qui ne gagnent pas plus de 1000 euros par mois), déçus du PSOE, victimes de l'austérité, continuent de se retrouver dans le centre de Madrid à la tombée de la nuit, pour dénoncer la médiocrité de la classe politique, et les ravages de l'austérité dans le pays. Et chacun d'eux se pose ces heures-ci la même question: comment s'y prendre pour «prolonger l'événement Sol», selon la formule de l'activiste espagnole Marta Malo.

Le mouvement, depuis le début de semaine, prépare sa mue. Si les policiers n'ont pas évacué le campement d'ici là, il se pourrait bien que lesindignados décident, par eux-mêmes, de quitter «Sol» dimanche prochain. L'un des scénarios envisagés: investir les quartiers et les communes dans les alentours de Madrid, à travers un réseau d'assemblées de quartier. Alors que s'ouvre ce jeudi à Deauville un G-8 des pays «riches» en perte de crédibilité, la jeunesse espagnole est en train d'infliger une leçon de démocratie participative à distance aux dirigeants de la planète. Après avoir donné un sérieux coup de vieux à toute la classe politique espagnole...

 

Trois collectifs espagnols aux avant-postes

 

Dès son apparition, la #SpanishRevolution (son nom sur Twitter) s'est trouvée couverte d'étiquettes en tout genre (y compris sur Mediapart). Jusqu'au tournis. A Barcelone, la place de Catalogne a été rebaptisée «place Tahrir». A Madrid, des affiches scotchées aux murs préviennent: «Sol est la nouvelle Bastille».

 

Les «révolutionnaires» islandais de la fin d'année 2008 ont également apporté leur soutien à leurs collègues ibères, qui leur ont répondu: «Nous sommes tous des Islandais». Quant à Stéphane Hessel, son best-seller a passé les Pyrénées avec succès, jusqu'à donner son nom au mouvement des «indignés».

A aller voir ailleurs trop vite, on pourrait perdre de vue la spécificité du bouillonnement espagnol. C'est d'abord le travail de longue haleine d'une poignée de collectifs locaux, jusqu'alors très discrets, disséminés sur tout le territoire, qui s'est révélé payant. En remontant la généalogie du «15-M» (c'est-à-dire «le mouvement du 15 mai», jour du déclenchement), trois dynamiques au moins se sont conjuguées, pour déboucher sur le grand bric-à-brac de Sol. Leur point commun: une opposition sans détour aux politiques du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero.

D'abord, dès la fin de l'année 2009, une mobilisation contre la loi Sinde, lointain équivalent de la loi Hadopi en France. Ce texte, qui porte le nom de la ministre de la culture Angeles Gonzales-Sinde, et vise officiellement à mieux protéger la propriété intellectuelle sur le net, est entré en vigueur en mars 2011.

L'un de ses plus féroces adversaires, l'avocat Carlos Sanchez Almeida, associé à d'autres défenseurs d'un internet «libre», a voulu sanctionner, dans les urnes, les partis qui votèrent la loi Sinde: il a ainsi formé, en début d'année, #nolesvotes («Ne vote pas pour eux»), afin d'appeler au boycott des deux grandes formations espagnoles, le Parti socialiste et le Parti populaire. Dans la foulée, il a fait de la lutte contre la corruption l'un de ses autres chevaux de bataille.

Autre moteur souterrain des «indignés»: les mouvements universitaires contre la précarité, avec, en chef de file, l'association Juventud sin Futuro («Jeunesse sans avenir»). «JsF» est né le 7 avril 2011, grâce à une manifestation réussie à Madrid, qui attire l'attention des grands journaux. A l'initiative d'étudiants de trois universités de la capitale (et surtout du département sciences politiques de la Complutense), le collectif ressemble à s'y méprendre à son cousin portugais, «Génération précaire» (Geraçao à rasca). 

Mais ses fondateurs, comme ils l'expliquent dans un entretienréalisé en avril pour la revue Vientos del Sur, se disent d'abord inspirés par les mouvements italiens. Ils citent en exemple la mobilisation du 14 décembre 2010, dirigée contre Silvio Berlusconi, mais aussi contre l'austérité et les retombées de la crise.

 

Alors que plus de 40% des Espagnols de moins de 25 ans sont au chômage, leur slogan est l'un des plus efficaces du campement de Sol: «Sans maison, sans boulot, sans retraite, sans peur». Ils dénoncent, dans leur manifeste, la récente réforme des retraites, ou encore la «marchandisation» de l'éducation publique. Ces mêmes étudiants s'étaient déjà mobilisés en 2009, pour protester contre «le processus de Bologne» – la création d'un espace européen de l'enseignement supérieur. 

 

«Une multitude»

 

«Proxima Estacion: Sol-ucion»
«Proxima Estacion: Sol-ucion»

 

La plateforme Democracia real ya («la vraie démocratie maintenant»), surnommée «DRY» par ses adeptes (à prononcer à l'anglaise), constitue le troisième étage de la fusée. Début 2011, ce collectif va tenter de recoller les morceaux d'une société civile atomisée par la crise. Il invite en son sein des associations qui s'ignoraient jusqu'alors. Les précaires parlent aux victimes de crédits hypothécaires.

Dès le mois de mars, «DRY» organise à Madrid des assemblées en plein air, et accumule les adhésions, en toute discrétion. La belle unité de «Sol» commence à prendre forme en ces jours de mars. Leur slogan a fait le reste, pour fédérer les futurs «indignés»: «Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiques et des banquiers». Le 15 mai, ils sont plus de 80.000 Espagnols à descendre dans la rue – un chiffre très supérieur aux attentes, et qui rappelle la forte mobilisation observée lors de la grève générale convoquée le 29 septembre 2010, à l'appel des syndicats.

Aux premiers rangs de «DRY», on retrouve des membres d'un collectif pionnier en Espagne, V de Vivienda, apparu en 2006 à Madrid, et qui se présente comme une assemblée pour les droits au logement. Le nom du groupe est une référence à la bande dessinée anglo-saxonne V de Vendetta, devenue en 2005 un film à succès, qui met en scène un justicier en guerre contre un gouvernement fasciste. Il n'est pas rare de croiser ces jours-ci, dans le dédale de rues du «village des indignés» à Sol, des activistes le visage dissimulé derrière le masque inquiétant de ce héros.

Bien sûr, lors de cette journée du 15 mai, et depuis, ces trois moteurs du mouvement se sont fait déborder. L'occupation de la Puerta del Sol, dès la nuit du 15 au 16 mai, par une quarantaine d'intrépides très motivés, n'avait été prévue par aucune de ces structures. Internet aidant, leur nombre, dès le lendemain soir, avait explosé.

«C'est une multitude, constituée de petits groupes qui coopèrent entre eux. Ils pratiquent une dénonciation multiple, polyphonique, chaotique parfois aussi. Des gens qui n'ont jamais été dans l'actualité depuis trois ans, soudainement, se mettent à exister, et mettent en branle ce qui, pour moi, est une forme de républicanisme radical», observe, le sourire aux lèvres, Raul Sanchez, membre du collectif Université nomade, fin connaisseur des réseaux militants en Espagne, et qui participe au 15-M. «C'est un mouvement d'une extrême diversité, mais tant qu'il est dans sa phase ascendante, cette diversité ne le fragilise pas, au contraire», précise de son côté Jaime Pastor Verdu, professeur de sciences politiques à l'Uned, à Madrid.   

 

«In Sol We Trust»
«In Sol We Trust»
Des boîtes à outils très variées

 

L'entrée de la bibliothèque des «indignés»
L'entrée de la bibliothèque des «indignés»

 

Un passage par la confortable bibliothèque des «indignés», installée en plein cœur du village, confirme la diversité des horizons. A l'entrée des lieux, une pancarte dresse la liste d'une dizaine de textes jugés incontournables: outre Stéphane Hessel, 1984 de George Orwell,L'Etranger de Camus, Sur la route de Kerouac, mais aussi des textes du portugais José Saramago, de l'Argentin (mort en avril) Ernesto Sabato ou encore du Brésilien Paolo Coelho.

Quelqu'un a rajouté, dans les marges de la liste officielle, au feutre rouge, avec une écriture rageuse: «Foucault et le manifeste des économistes atterrés», ce dernier en référence à ce mouvement d'universitaires français révoltés par les politiques d'austérité mises en place en Europe.

La comparaison avec les révoltes arabes fait-elle sens? «Je vois trois similitudes: l'utilisation d'internet, la jeunesse aux avant-postes et le rôle symbolique de l'occupation de la place Puerta del Sol, qui rappelle la place Tahrir, note Pastor Verdu. Mais bien sûr, le contexte politique rend les choses très différentes. L'Espagne n'est pas une dictature, et cela change beaucoup de choses...» L'activiste Raul Sanchez, lui, parle d'une «sorte de réplique inconsciente»: «C'est une forme de répétition, et d'adaptation, d'un modèle disponible, archivé sur internet, et que l'on va chercher le moment venu. Comme une spore que l'on dissémine.»

«Il y a d'abord eu la crise du capitalisme financier, puis les révolutions arabes, et maintenant l'Espagne. D'un côté, la délégitimation de la logique d'accumulation du capital. De l'autre, la crise de la représentation politique. Si vous croisez les deux, un vide se forme, si énorme qu'il faut s'en emparer», résume quant à lui Carlos Prieto del Campo, de l'université Carlos III, pour tenter de comprendre le surgissement des «indignés».

Reste que le mouvement madrilène pioche dans bien d'autres boîtes à outils militantes, par exemple du côté de l'altermondialisme. Il suffit de déambuler quelques heures dans les allées du campement Puerta del Sol, de la crèche aux potagers cultivés autour de la fontaine, et d'observer à quel point le «village» perturbe la circulation des voitures, et le fonctionnement des grands magasins alentour, en plein cœur commercial de Madrid, pour faire le lien avec un autre collectif, britannique celui-là:Reclaim The Street, qui vise à récupérer, de manière festive, des espaces publics dégradés par la prolifération des voitures et des enseignes commerciales. 

 

Publié dans Etranger

Commenter cet article