Enquête sur une manipulation et sur ses relais médiatiques

Publié le par DA Estérel 83

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Avec la complicité active de plusieurs médias, un financier connu de la place de Paris, Marc Fiorentino, a multiplié ces derniers mois les annonces catastrophiques en cas de victoire de François Hollande à l’élection présidentielle. L’opération mérite d’être décryptée. D’abord parce qu’avec le recul, elle apparaît pour ce qu’elle est : une grossière manipulation contre la gauche, appuyée sur des prévisions faisandées.

Ensuite parce que ce financier n’a aucune qualité pour jouer les oracles respectés, comme en attestent les sanctions que lui a infligées ces dernières années l’Autorité des marches financiers (AMF) et le retrait d’agrément que vient de décider l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) ; enfin parce que divers médias ont effectivement pris la responsabilité de lui dérouler, malgré tout, le tapis rouge.

Essayiste à succès, habitué des émissions de radios et des plateaux de télévision, le financier Marc Fiorentino, s’est, de fait, distingué ces derniers mois en délivrant cette prévision apocalyptique : si la gauche revient au pouvoir, avec François Hollande à sa tête, les marchés financiers vont se déchaîner.

C’est sur le site Internet de La Tribune, le 6 février (reproduction ci-contre), qu’il a commencé à sonner le tocsin : « Le 7 Mai la France sera attaquée. Et mise à genoux. Dans la City et dans les plus grands hedge funds américains, c'est la veillée d'armes. On se prépare. Dans le calme mais avec une détermination froide et inquiétante. Il faut dire que depuis que l'Allemagne a mis la zone euro sous tutelle, les "spéculateurs" s'ennuient. Du coup l'euro et les indices boursiers européens rebondissent. Même les dettes Italiennes et Espagnoles se placent sans problème. Quant à la France, elle n'a presque jamais été aussi bien que depuis qu'elle a perdu son Triple A avec des taux à 10 ans inférieur à 3%. Tout cela attriste le monde de la spéculation qui cherche un angle d'attaque. Heureusement il y a eu Le Bourget. François Hollande a fait une erreur magistrale lors de son discours. Un discours pourtant réussi qui lui permet aujourd'hui de surfer en tête sur les sondages. Pour gratter quelques points sur le dos de Jean Luc Mélenchon, François Hollande a déclaré la guerre à la finance, sa "seule ennemie". C'est un thème porteur depuis la crise de 2008. Les Français détestent les financiers et certains le méritent bien. Mais s'attaquer à la Finance avec un grand F quand on dépend des marchés financiers pour financer 1700 milliards d'euros de dettes et qu'on ne propose aucune mesure de réduction des dépenses publiques, c'est une grave erreur. Une bonne idée pour se faire élire mais une très mauvaise idée pour la France»

Et, de proche en proche, le financier a répété sa prédiction à chaque fois qu’on lui a offert un micro – c’est à dire très souvent. Le voici par exemple sur Canal +, le 3 avril 2012, annonçant l’apocalypse.

On sait ce qu’il en est advenu : le prophète de malheur s’est ridiculisé, car tout s’est produit à rebours de ce qu’il avait prédit. La spéculation ne s’est pas déchaînée – pas plus qu’en 1981 les chars soviétiques ne sont entrés dans Paris ! Pourtant peu suspect d’animosité à l’encontre des marchés financiers, même Le Figarodu 17 mai en a pris acte. Lisons : « Le premier emprunt important de la France sur les marchés depuis l'élection deFrançois Hollande était attendu avec une certaine appréhension. Mais au vu des résultats de ce mercredi, les inquiétudes au sujet d'une attaque spéculative contre la France s'avèrent infondées pour le moment. L'Agence France Trésor (AFT) a emprunté, mercredi, un peu plus de 9,1 milliards d'euros dans des conditions historiquement favorables. En particulier, l'AFT a émis 3,65 milliards d'euros à 5 ans au taux record de 1,72 %, le plus bas niveau jamais enregistré depuis la création de l'euro. »

Et le quotidien ajoute : « “Il n'y a aucune inquiétude des investisseurs à l'égard de la dette française”, assure Raoul Salomon, responsable des relations avec le Trésor chez Barclays Capital. » Comme l’a relevé ma consœur d’Arrêt sur Images, Anne-Sophie Jacques, dans un article intitulé France attaquée : Fiorentino, prophère en carafe, les alertes intéressées du financier ont déclenché de vives controverses sur les réseaux sociaux.

Des sanctions à répétition pour Marc Fiorentino

Pourquoi certains médias offrent-ils une telle tribune à un tel financier ? Car Marc Fiorentino a ses habitudes dans un nombre incalculable d’organes de presse, de radio et de télévision. Longtemps chroniqueur à La Tribune et à Challenges, il a aussi une chronique quotidienne sur BFM Business (en voici les archives). La radio le présente sous cette charmante appellation : « Une vision décapante de la finance. » Il est aussi chroniqueur sur Canal+,dans l’émission de la mi-journée d’Ali Badou. Même le service public lui ouvre toute grandes ses portes : il est fréquemment l’invité d'Yves Calvi dans son émission C dans l’air sur France 5.Pas plus tard que le 26 avril, il faisait encore partie des invités.

Alors, comment certains médias peuvent-ils assurer la promotion d’un tel financier, qui manie des prophéties aussi douteuses, chargées d’aussi nettes arrière-pensées – même s’il assure, ben voyons, qu’il ne fait pas de politique ? La question est grave car la vie erratique des marchés financiers s’alimente d’innombrables rumeurs et spéculations. Et comme on le dit dans le jargon de la finance, il est de prophéties auto-réalisatrices : des prophéties folles, mais qui, par le simple fait qu’elles aient été formulées, contribuent à alimenter des rumeurs qui finissent par enclencher ce qu’elles annoncent.

Mais la question est en réalité encore beaucoup plus lourde que cela. Car Marc Fiorentino vient de connaître une cascade de mésaventures avec les autorité de tutelles ou de régulation des marchés qui, en d’autres pays que la France, l’auraient aussi condamné à une très longue, période d’abstinence médiatique, sinon même définitive.

Les premières mésaventures, je les ai racontées dans mon livre Les imposteurs de l’économie (Editions Gawsewitch, mars 2012) : au cours des dernières années, Marc Fiorentino a fait à trois reprises l’objet de sanctions graves de l’Autorité des marchés financiers, le visant intuitu personnae ou en sa qualité de président de la société de Bourse Euroland Finance.

Le couperet est tombé une première fois le 28 février 2008. Ce jour-là, la commission des sanctions de l’AMF, qui comprend notamment des magistrats de la Cour de cassation, du Conseil d’État et de la Cour des comptes, a prononcé à l’encontre de Marc Fiorentino un avertissement et une sanction pécuniaire de 50 000 euros et à l’encontre de la société qu’il préside, la société Euroland, un avertissement et une sanction pécuniaire de 100 000 euros. Cette sanction a fait l’objet d’un recours devant le Conseil d’État qui l’a rejeté par une décision en date du 28 mars 2011. La sanction est donc devenue définitive.

Le couperet est tombé une deuxième fois le 3 avril 2008. Ce jour-là, la Commission des sanctions a prononcé à l’encontre de la société Euroland Finance une sanction pécuniaire de 100 000 euros. La sanction prévoyait également que celle-ci fasse l’objet d’une publication au Bulletin des annonces légales obligatoires ainsi que sur le site Internet et dans la revue de l’AMF. Là encore, les faits incriminés sont graves. Le communiqué de l’AMF les détaille.

Dans le cadre d’une opération financière, il est reproché « à la société Euroland Finance, représentée par son président-directeur général, M. Marc Fiorentino, d’avoir manqué à son obligation de prévention des conflits d’intérêts », et « à son obligation professionnelle d’enregistrement et de conservation de bandes téléphoniques en ne procédant pas à l’enregistrement des conversations téléphoniques de ses négociateurs du 30 août au 15 septembre 2005 puis du 3 au 18 octobre 2005 ». Cette sanction a également fait l’objet d’un recours devant le Conseil d’État qui l’a rejeté par une décision en date du 20 mai 2011. La sanction est également devenue définitive.

Le couperet est tombé une troisième fois, le 28 janvier 2009. Ce jour-là, la Commission des sanctions de l’AMF a prononcé à l’encontre de la société Euroland Finance un avertissement ainsi qu’une sanction pécuniaire de 50 000 euros.

Le pire des revers: un retrait d'agrément

Les mésaventures de Marc Fiorentino avec les autorité de régulation n’en sont pas restées à ce que je décrivais dans ce livre. La société Euroland Finance que préside le financier-chroniqueur a par la suite connu le pire des revers qui soit pour une société financière : un retrait d’agrément.

En France, c’est l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP), qui regroupe depuis 2010 les différentes autorités d’agrément sous la coupe de la Banque de France, qui a la possibilité de donner son agrément à une société financière ayant fait appel à l’épargne publique. Et c’est elle aussi qui peut retirer le même agrément. Et, dans un cas comme dans l’autre, les critères d’attribution ou de retrait sont les mêmes : ils sont définis par l’article L532-9 du Code monétaire et financier.

La loi fait ainsi obligation que la société « dispose d'un capital initial suffisant ainsi que des moyens financiers adaptés et suffisants » ; elle doit aussi être « dirigée effectivement par deux personnes au moins possédant l'honorabilité nécessaire et l'expérience adéquate à leur fonction, en vue de garantir sa gestion saine et prudente ».

Or, dans le cas d’Euroland Finance, un retrait d’agrément a été prononcé le 31 décembre 2011. Il est consigné à la page 8 de laRevue de l’ACP (N°5, janvier-février 2012) que l’on peut télécharger ici. La reproduction ci-dessous est la mention qui concerne Euroland Finance.

Pourquoi ce retrait ? L’ACP n’en donne jamais publiquement les raisons. On en est donc réduit à formuler des hypothèses. Une première possibilité est que l’ACP ait estimé que Marc Fiorentino ne remplissait plus le critère d’honorabilité exigée par la loi, compte tenu des trois sanctions de l’AMF. Selon une bonne source au sein de l’ACP, il est aussi possible – c’est assez fréquent dans la vie financière parisienne – que l’intéressé ait préfére devancer une décision en ce sens de l’autorité qu’il savait désormais inéluctable et qu’il ait lui-même demandé le retrait de son agrément.

Selon une source au sein de l’Autorité des marchés financiers (AMF),  il est également possible que le critère financier fixé par loi pour détenir l’agrément ait commencé à faire problème. On le devine à la lecture d’un avis concernant Euroland Finance, paru mercredi au Bulletin des annonces légales : on peut le télécharger ici. L’avis fait en effet apparaître, dans sa quatrième résolution, de très fortes pertes pour l’année 2011, le résultat net comptable étant négatif de -894.677 euros.

Faisant de très mauvaises affaires, le financier-chroniqueur que pourtant toutes les radios et télévisions s’arrachent, a donc visiblement été, dare-dare, dans l’obligation de modifier, sans la moindre publicité, la vitrine de son petit business. Adieu Euroland Finance ! À la dixième résolution de cet avis, le financier annonce qu’il a changé d’appellation, au profit d’un nom voisin : Euroland Coporate.

Et dans la foulée, puisque Marc Fiorentino ne dispose plus de l’agrément de l’ACP, la nouvelle société, comme le révèle la 12erésolution, a aussi changé d’objet social : en lieu et place de la société d’investissement financière qu’elle ne peut plus être, Euroland new look va devenir une société de conseil financier à destination des entreprises (levée de fonds, introduction en Bourse…), comme l’explique son nouveau site Internet – qui se garde bien d'expliquer à ses clients le brutal changement d'activités.

En bref, Marc Fiorentino s’est vu retirer son agrément et a dû, en catastrophe, trouver une activité de repli. Mais, entendons-nous ! Il s’est vu retirer son agrément… par les autorités de contrôle, mais ni par BFM, ni par Canal+, ni par France 5. Dans ces médias – et dans quelques autres – il tient toujours le haut du pavé et peut, tout à sa guise affoler le Landernau. Et même appeler à la vendetta contre la gauche…

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