En Chine, les nouveaux dissidents sont verts

Publié le par DA Estérel 83

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Qidong (province du Jiangsu) Envoyé spécial
Des jeunes Chinois n'en peuvent plus de leur pays massivement pollué. Et s'organisent pour le dire

A 18 ans, Li Wei n'a rien d'une dissidente. Elle est davantage focalisée sur ses études de comptabilité, ses amis avec lesquels elle reste en permanence en contact , ses discussions avec sa soeur. Cela n'a pas empêché la jeune fille - qui donne un faux nom en raison de l'état de siège instauré à Qidong, sa ville natale - de participer au rassemblement qui a dégénéré, samedi 28 juillet, devant les bureaux du Parti communiste chinois (PCC).

Dès l'aube, les manifestants s'étaient amassés dans cette petite ville à une heure de route du nord de Shanghaï. A la mi-journée, le siège du gouvernement local était envahi.

Les dossiers de l'administration volèrent par les fenêtres et la foule révoltée arracha la chemise du secrétaire du PCC, dépassé par l'ampleur du mouvement. " Nous devons nous mobiliser pour protéger l'environnement, c'est notre ville natale ", lance Li Wei, assise dans le restaurant tenu par ses parents.

Les soulèvements contre des industries polluantes se sont multipliés, à l'initiative d'habitants mieux informés et inquiets du lourd tribut écologique à payer en contrepartie du développement économique. Même la télévision officielle parle désormais de l'environnement comme d'une priorité pour la Chine. Les jeunes se passent le mot par le biais des microblogs. " La population réalise que la lutte contre la pollution est un droit personnel, car rares sont les endroits dans le monde où l'industrialisation a un impact aussi lourd et direct sur des masses si nombreuses ", constate l'environnementaliste Ma Jun.

A Shifang, dans la province centrale du Sichuan, la population s'est soulevée au début de l'été, à l'initiative d'étudiants, contre une usine d'alliages de cuivre. Les autorités locales ont rapidement suspendu le projet. Des manifestations similaires avaient éclaté au mois d'août 2011 à Dalian, un port industriel du Nord-Est, rassemblant 12 000 personnes. Les autorités avaient cédé là aussi.

A Qidong, les habitants protestaient contre une papeterie qui, par une longue canalisation, allait déverser des milliers de tonnes d'eaux usées près d'un petit port. " Beaucoup ici gagnent leur vie grâce à la pêche. Ce projet met en péril leur mode de subsistance ", poursuit l'étudiante. Elle a eu vent de cette problématique une semaine plus tôt, grâce à un forum sur le Web, et s'est sentie investie d'une mission : " Protéger l'environnement est une responsabilité de notre génération, nos esprits sont plus mûrs sur ces sujets. "

Le propriétaire de l'usine de papier, le groupe japonais Oji, fait valoir que l'eau en question est traitée avant d'être évacuée. La population est sceptique, persuadée qu'on lui cache des choses, l'étendue de la pollution ou le bilan des affrontements. A l'hôpital, on explique n'avoir reçu qu'une dizaine de blessés légers, mais la rumeur court dans la commune qu'il y a eu trois morts.

Le parti s'inquiète de ces mobilisations. Dans un éditorial publié lundi 30 juillet, Le Quotidien du peuple, organe du Comité central, relève que " le public prend rapidement conscience des enjeux environnementaux et de ses propres droits ". Avant d'accuser les gouvernements locaux de ne pas consulter le peuple, mais sans vraiment proposer d'alternative.

La réponse des autorités est caractéristique de l'obsession qui aura guidé la Chine sous l'ère du président Hu Jintao, constate Yang Guobin, un sociologue de l'université de Pennsylvanie qui a travaillé sur la mobilisation environnementaliste. " La réaction du gouvernement est typique d'une approche commune au "wei wen" - la politique de maintien de la stabilité - : faire cesser toute manifestation d'ampleur. Utiliser la violence si nécessaire, mais, si la coercition étatique ne marche pas, faire des concessions immédiates afin d'éviter l'escalade du mouvement. Dans tous les cas, agir vite ", résume M. Yang.

En citoyenne responsable, Li Wei regrette que le mouvement ait dégénéré : " C'est allé trop loin, il y a beaucoup de dégâts dans les bureaux des autorités locales, c'est du gâchis car l'argent du gouvernement est l'argent du peuple. "

Mais le peuple n'avait pas la possibilité de se concerter sagement, les demandes officielles de manifestation n'avaient pas abouti et les ONG environnementales tolérées par Pékin le sont justement parce qu'elles restent à l'écart de ce type de conflit. " Il faudra à l'avenir mettre en place un mécanisme offrant une possibilité de consultation entre les différentes parties concernées en amont des nouveaux projets industriels ", juge Ma Jun.

Au carrefour du centre de Qidong, la victoire populaire s'affiche sur un écran publicitaire géant, sur lequel un communiqué des autorités, en caractères jaunes sur fond rouge, annonce la suspension de l'utilisation du conduit d'eaux usées. Face à ceux qui s'entêteraient, l'Etat a de toute manière sorti les forces antiémeute, débarquées par autobus des quatre coins de la province du Jiangsu.

Des milliers d'agents en uniforme bleu de la police occupent les rues du centre. Certains dorment sur les pelouses, car ils n'ont eu nulle part où se reposer depuis leur arrivée la veille. Ce sont en revanche des unités vêtues du kaki de la police armée, casquées, matraques en main, qui bloquent les rues du centre.

Pour Li Wei, qui jamais auparavant n'avait assisté à une manifestation, ce fut un véritable choc. Non pas par l'intervention de la police locale - elle a même entendu des agents de Qidong lui glisser un " jia you ! ", le " allez ! " qu'on lancerait en soutien aux athlètes -, mais par la vraie répression d'Etat.

" Ils nous tiraient par les cheveux, ils ont frappé une fille au visage ", s'énerve-t-elle, derrière des lunettes sans verres qui laissent paraître un penchant pour la mode, les jours plus ordinaires. Elle passe à l'anglais : " J'avais vraiment envie de leur dire "Fuck you !". "

Harold Thibault

Publié dans Ecologie

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