eG8: «Ce forum, c'est nous qui aurions dû l'organiser»

Publié le par DA Estérel 83

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Le G8 de Deauville n'a pas encore eu lieu, mais les conclusions concernant Internet sont déjà rédigées. Le New York Times révèle que les dirigeants du G8 vont proposer l'adoption de mesures pour «protéger les enfants des prédateurs en ligne», renforcer la protection de la vie privée et sévir contre le piratage, et que le forum se prononcera pour un soutien à un développement du Net conduit par les entreprises plutôt que par les gouvernements.

Rien d'extraordinaire jusque-là: les conclusions de ces grandes conférences internationales sont souvent préparées par les équipes bien en amont des décisions politiques. Sauf que dans ce cas précis, l'hôte, Nicolas Sarkozy, a voulu et fait organiser un eG8, un forum préparatoire censé alimenter en idées les chefs d'Etat et de gouvernement. Inutile de débattre plus avant, la première heure aura suffi: les conclusions du G8 sont en tous points conformes au discours inaugural du président français.

La conclusion collationnée par Maurice Lévy et ses «co-chairmen» (les sponsors de l'événement) ne diffèrent d'ailleurs pas fondamentalement, malgré ce qui a pu être discuté dans les débats: «l'infrastructure du réseau va devenir vulnérable» (et il va falloir en rabattre sur la neutralité du réseau); «une économie numérique saine et créative a besoin de la propriété intellectuelle» et «nous devons trouver de nouvelles solutions techniques pour protéger les droits d'auteurs»; «les gouvernements doivent protéger les acteurs en place»...

 

Le facétieux porte-parole de La Quadrature colle son logo parmi ceux des sponsors.
Le facétieux porte-parole de La Quadrature colle son logo parmi ceux des sponsors.

 

 

Conférence impromptue de «la société civile».
Conférence impromptue de «la société civile».

La réaction n'a pas tardé. Mail matinal: «La société civile se rassemble contre l'appel de Sarkozy à la régulation d'Internet. Conférence de presse à 11 heures.» Renseignement pris, rien de prévu officiellement: Susan Crawford (ancienne membre du bureau des directeurs de l'ICANN), Jérémie Zimmermann (La Quadrature du Net) et Jean-François Julliard (Reporters sans frontières) – au centre de la photo – ont décidé de «hacker» le programme de la conférence. A l'heure dite, trois invités supplémentaires, dénichés dans les allées des Tuileries: Jeff Jarvis, professeur de journalisme à l'université de New York (CUNY),  Lawrence Lessig, juriste américain, professeur à Harvard, créateur de Creative Commons – à gauche sur l'image – et Yochai Benkler, codirecteur du Berkman Center for Internet & Society (Harvard, mais pas sur la photo).

 

«Le prochain Google aurait pu être français»

Susan Crawford: «On veut être certains que ceux qui n'ont pas la parole ici puissent être entendus par les dirigeants du G8, même si le projet de conclusion a déjà fuité. On veut qu'ils comprennent qu'il est nécessaire de conserver un Internet libre et ouvert  c'est la base pour que la démocratie puisse fleurir à travers le monde , qu'ils entendent que l'accès à Internet est un droit fondamental. Même pour l'économie, c'est un mauvais calcul. Les acteurs de l'industrie des contenus et des télécommunications veulent renforcer leur position en prônant des restrictions. Ils voient Internet comme un canal de distribution qui va dans un seul sens. Le prochain Google aurait pu être français, il devrait être français, mais il ne verra jamais le jour si on impose des contraintes au Net.»

 

Larry Lessig interrogé par France Télévisions.
«Le président Sarkozy dit s'adresser à l'Internet du futur, mais il se trompe,ajoute Lawrence Lessig.L'Internet de demain n'est pas ici, il n'est pas encore inventé. C'est surprenant de venir en France et de tomber sur l'idéologie économique américaine du Net. Je n'ai pourtant jamais entendu parler de philosophes français qui professaient que “les politiques publiques doivent être déterminés par les hommes d'affaires”. Aux Etats-Unis, les partis politiques sont à ce point maqués avec l'industrie du contenu que vous ne pouvez pas débattre. On ne trouve pas de réseau haut débit efficace comme en Europe parce que non seulement les opérateurs de télécommunication n'en ont pas voulu, mais que quand de petites communautés ont essayé d'en installer, ils s'y sont opposés.»

 

«Il y a une longue tradition qui consiste à opposer l'efficacité à la liberté, prolonge Yochai Benkler. Ce n'est pas valable sur Internet, parce qu'on n'y est pas dans une économie de la rareté. Aujourd'hui, on voit plutôt d'un côté ceux qui craignent que les gens puissent participer, faire des choses sans demander la permission et de l'autre ceux qui pensent qu'il faut laisser les choses évoluer librement, de façon ouverte, parce que l'Internet dispose d'une architecture qui lui permet de s'adapter à tout. Ceux qui disent qu'il faut ralentir le Web sont des fantômes d'un monde passé. Ce que j'entends depuis deux jours ici, c'est comme si on n'avait rien appris en quinze ans, ce sont les mêmes mots. Ça en devient risible.»

Jeff Jarvis: «Je crois qu'il ne faut pas blâmer Sarkozy d'avoir voulu organiser cette conférence; elle remplit un vide. Le seul problème, c'est que nous aurions dû organiser ce forum et les gouvernements être nos invités, et pas le contraire.»

 

Jeff Jarvis: «Internet n'a pas besoin d'être civilisé»

Après deux jours de débats, que pensez-vous du eG8?

Jeff Jarvis:  Je suis effrayé. A vrai dire, ceux qu'Internet effraie m'effraient. Je ne conteste pas la légitimité des entreprises et des gouvernements à s'intéresser à Internet, mais pas dans ces termes-là. Ce n'est pas un territoire à coloniser où il faudrait à tout prix planter son drapeau. Internet n'a pas besoin d'être civilisé; la meilleur protection que l'on puisse offrir est de le garder ouvert. 

Partout où l'inverse s'est produit, c'est la société qui en a pâti. Pensez à l'Egypte où l'accès au réseau a été coupé: ce jour-là, c'est un droit de l'homme qui a été violé; le droit de se connecter, le droit de s'exprimer, le droit de s'assembler. Naturellement, les gouvernements ont tendance à tenter de paralyser cela, mais les entreprises aussi: regardez la façon dontVerizon et Google envisagent un Internet ouvert.

Si vous deviez conseiller les gouvernants du G8, quelles mesures leur demanderiez-vous d'adopter?

Celle que j'ai proposé au président Sarkozy mardi: First, do no harm(d'abord, ne pas nuire). Et pour cela, ne rien figer, ne rien restreindre. Et garantir que les entreprises ne s'entendent pas pour le faire entre elles. En un sens, c'est trop tôt. L'Internet de demain n'est pas encore là, et il ne viendra peut-être jamais si l'on empêche ses inventeurs de bénéficier de la liberté et de l'ouverture dont le réseau a bénéficié jusque-là.

Ici, à Paris, on est dans la ville où Johann Fust, un des associés de Gutenberg, a failli être arrêté parce qu'il vendait des bibles imprimées à un prix bien inférieur à celui des bibles manuscrites. Les libraires parisiens l'ont dénoncé à la police parce qu'à leur sens, cela n'était possible que grâce à la magie noire. C'est un peu l'impression que j'ai en entendant les discours depuis deux jours: Internet, c'est de la magie noire et il faut le contraindre, le restreindre, le réguler, le limiter avant même de le comprendre.

Aux dirigeants du G8, je dirais: «si nous ne savons pas, il faut essayer».

 

Yochai Benkler: «Un risque vient du Net, mais une solution vient du Net» 

 

Yochai Benkler
Yochai Benkler
Maintenant que l'on connaît les directions du G8, n'est-il pas trop tard pour protester?

 

Yochai Benkler: Il est trop tôt pour dire ce que sera la conclusion de ce forum, mais il est clair que les efforts déployés visaient à suggérer un consensus sur un Net plus «civilisé» et contrôlé. Il est tout aussi clair qu'un tel consensus n'existe pas. On voit plutôt un fossé dans l'industrie entre les entreprises innovantes et créatives du Net et l'industrie du contenu, traditionnelle, apeurée, tournée vers le XXe siècle. Ce conflit était très visible sur la scène comme dans les couloirs et je crois que le G8 va devoir tenir compte du fait qu'ils ne peuvent pas contrôler le Net sans empêcher l'innovation qui a été si importante pour la croissance ces vingt dernières années.

N'y a-t-il pas tendance, pour ces sociétés, à vouloir consolider la place qu'elles ont acquise en verrouillant les conditions qui leur ont permis d'arriver où elles sont?

 Ce que l'on a vu aussi, c'est que ces sociétés deviennent plus vieilles et plus grosses. Il y a des traces de cela dans ce qu'a dit Eric Schmidt (dirigeant de Google) en montrant que Google passait du stade où la société était très à l'aise dans un espace très ouvert et innovant à celui de société qui est assez grosse pour se sentir à l'aise dans un espace stable. Elle n'a plus besoin d'innover si rapidement et en est à un point où le fait de disposer d'assez d'argent pour vous payer l'accès aux infrastructures vous confère un avantage. 

On est à un moment où les sociétés qui ont innové rapidement dans les cinq ou six dernières années peuvent commencer à changer et où il va y avoir beaucoup plus d'ambiguïté. C'est encore plus visible dans l'Internet mobile, parce que c'est là que les sociétés Internet rejoignent les opérateurs de télécommunication et l'industrie du contenu, dans un environnement plus contrôlé. S'il y a une menace, elle est là.

 Sur quoi les dirigeants du G8 doivent-ils s'engager, selon vous?

S'il faut absolument mettre au point une politique commune, cela doit être un engagement clair à préserver un Internet ouvert. Elle doit s'attacher à offrir un accès haut-débit compétitif à tous – et c'est un point où les Etats-Unis ont beaucoup à apprendre de l'Europe. Elle doit faire l'effort de soutenir des normes ouvertes, elle doit éviter de clôturer le réseau. Ce sont des sujets sur lesquels les entreprises, les individus peuvent légitimement s'inquiéter et sur lesquels les gouvernements doivent s'engager. 

Bien sûr, la sécurité, les droits d'auteur, la vie privée sont des sujets importants, mais avant tout cela, la garantie d'un accès, libre, ouvert à tous est la base de tout.

Mais la propriété intellectuelle n'est-elle pas le moyen de pouvoir continuer à créer?

Est-ce qu'on pense vraiment que les brevets ou le copyright sont la source de l'innovation sur le Net? Google a quelques brevets mais ce n'est pas le brevet qui fait l'innovation, c'est la qualité des ingénieurs, plus la publicité et l'effet réseau. Même IBM qui a des centaines de brevets a totalement adopté une stratégie open source pour devenir une société de services plutôt qu'un fabricant de logiciels, et ils soutiennent la Free Software Foundation parce qu'ils peuvent se faire plus d'argent de cette façon-là. Ceux qui pensent qu'il vaut mieux s'enfermer derrière un brevet ignorent ce qui s'est passé pendant les trente dernières années. L'innovation, l'expérimentation, la libre circulation des idées ont fait l'innovation sur le Net. 

Ces transformations laissent beaucoup de gens sur le côté...

C'est un vrai problème. Chaque moment de changement majeur, de bouleversement technologique et de transition sociale a un coût réel et c'est particulièrement vrai aux Etats-Unis où il n'y a pas de véritable protection. Il y a un vrai défi pour les social-démocraties européennes qui doivent inventer comment recréer de la stabilité, dans la vie comme dans le travail, dans un contexte qui n'est pas économiquement stable.

Les Etats ont un rôle important pour garantir le bien public, la possibilité de s'exprimer de façon démocratique, un rôle crucial dans la redistribution de la richesse créée et assurer la sécurité de ceux qui n'en touchent pas les bénéfices. Le problème est que ces entreprises utilisent leur argent pour plier les politiques publiques à leurs propres besoins et que les Etats ont de moins en moins les moyens de répondre face à leur puissance financière. C'est pour cela que les citoyens doivent utiliser leur liberté pour devenir les gardiens des mauvais gouvernements. Il y a un risque qui vient du Net, mais aussi une solution qui vient du Net.»

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