Du bon usage de la dénonciation des grands patrons

Publié le par DA Estérel 83

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Pour un gouvernement de gauche, les grands patrons sont des cibles commodes. La nouvelle équipe mise en place au lendemain de la victoire de François Hollande l’a compris mieux que d’autres. À grands roulements de tambour, elle a donc décidé de faire savoir qu’elle entendait bloquer la prime de 400 000 euros versée à l’ancien directeur général d’Air France et qu’elle s’opposait à l'attribution potentielle d'une retraite chapeau de près de 3 millions d’euros au PDG de Safran. Si ces décisions sont opportunes et éthiquement bienvenues, elles autorisent une question : sont-elles le signe qu’une véritable politique économique de gauche est engagée, dont on verra dans les prochaines semaines d’autres manifestations ? Ou bien relèvent-elles d’un plan de communication ?

Il faut, certes, se garder de jouer les Cassandre et admettre que les mesures du gouvernement sont les bienvenues. Là où Nicolas Sarkozy a admis des situations scandaleuses, sans jamais légiférer pour le secteur privé ni mettre de l’ordre dans le secteur public – des retraites chapeau et autres stock-options en veux-tu en voilà dans un cas, la double rémunération de Henri Progilo, par exemple, dans l’autre –, François Hollande ramène un peu de vertu et d’éthique dans le milieu des affaires. On ne peut que s’en réjouir.

L’État, qui contrôle à 30 % le groupe Safran, a donc bien fait, jeudi, de demander aux administrateurs qui le représentent de s’opposer à l'attribution potentielle d'une retraite chapeau et d’une indemnité équivalente à deux ans de salaire, soit près de 3 millions d’euros, au PDG de Safran. Tout comme il a eu raison de demander à ses administrateurs, ce même jeudi, lors de l’assemblée générale du groupe Air France (contrôlé à 16 % par l’État), de voter contre la clause de non concurrence de 400 000 versée à son ancien directeur général, Pierre-Henri Gourgeon.

En ces temps de crise et d’envolée du chômage, la gauche se serait discréditée, d’emblée, en n’envoyant pas ce signe de moralisation. C’est particulièrement vrai dans le cas d’Air France-KLM, un groupe en difficulté financière, avec des pertes d’exploitation qui approchent 900 millions d’euros, et qui en fait payer un très lourd tribut aux salariés, avec un plan social draconien ! Et malgré cela, celui qui a conduit a ce désastre financier et social, voudrait mettre dans sa poche 400 000 euros, en plus de sa retraite chapeau de 1,125 million d'euros ? Il ne faut pas barguigner : le gouvernement a bien fait.

Il ne faut pas barguigner…, mais il faut tout de même avoir la lucidité de se poser les questions qu’appellent ces premières décisions.

Un premier constat : la prime de non concurrence de 400 000 euros que l’État conteste chez Air France a, en fait, été déjà versée à son bénéficiaire. Lequel n’a encore rien dit qui pourrait suggérer qu’il était disposé à rendre l’argent. La résolution votée jeudi est donc, pour l’heure, de pure forme. Elle autorise une première question : s’il ne s’agit pas d’un plan de communication, que compte faire maintenant le gouvernement ? Incidemment, ce dernier a-t-il l’intention de remettre de l’ordre au sein de l’Agence des participations de l’État (APE), dont les dirigeants siègent dans les groupes où l’État détient des participations, et qui ont voté comme un seul homme par le passé toutes ces décisions scandaleuses ?

Qu'Anne Lauvergeon rende aussi sa prime !

Deuxième constat : pourquoi le gouvernement s’est-il limité à faire seulement deux exemples, quand il aurait pu en faire d’autres ?

En forme de moquerie – mais pas seulement – le site d’information financière Wansquare, lui a soufflé jeudi une autre idée, dans un article dont le titre était explicite « Et si Moscovici demandait à Lauvergeon de rendre sa prime ? ». Explication du site « Pour une fois où l'État est prêt à jouer son rôle d'actionnaire, on ne saurait le blâmer. En revanche, puisque le nouveau locataire de Bercy est plein de bonnes intentions et semble prêt à faire valoir une bonne gouvernance dans les entreprises publiques, il serait juste qu'il demande aussi à Anne Lauvergeon de rembourser la prime qu'elle a touchée il y a quelques semaines et qui s'élève à 1,5 million d'euros. Nous voilà dans le même cas de figure qu'Air France (de très mauvais résultats pour Areva - perte nette de 2,4 milliards d'euros - et un vaste plan social). Et la même morale qu'invoque Pierre Moscovici pour demander à Pierre-Henri Gourgeon le remboursement de sa prime mérite d'être mise en valeur à l'égard de l'ancien sherpa de François Mitterrand. »

Pertinente question : pourquoi l’ancien sherpa de François Mitterrand et actuelle présidente du conseil de surveillance du journal Libération ne serait-elle pas sommée, elle aussi, de rendre l’argent ? Ce ne serait que justice. Elle aussi est la première responsable d’un désastre financier, dont le groupe public Areva aura beaucoup de mal à se relever et qui a entraîné des conséquences sociales dramatiques. Il n’y a donc aucune raison, même si le tribunal de commerce de Paris a couvert le dispositif, que l’État renonce à lui réclamer le pactole qu’elle a perçu, 1 million d’indemnité de départ, majorée de 500 000 euros de prime de non-concurrence (Lire Rémunération : la nouvelle martingale des patrons).

Nulles chicaneries dans ces interrogations. Il faut saluer ce que le gouvernement actuel a fait – totalement à rebours des cadeaux offerts sans discontinuer par Nicolas Sarkozy. Mais il faut aussi regarder les choses en face : dans le passé, il est arrivé à la gauche de prendre des mesures dont la charge symbolique était forte, tout en sachant que ses effets économiques étaient microscopiques. Le cas de l’Impôt sur les grandes fortunes (IGF) créé en 1982, puis rebâti sous l’appellation d’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), est l’exemple le plus caricatural : impôt croupion, pesant sur les classes moyennes supérieures mais pas sur les véritables grandes fortunes, il a toujours eu pour fonction de faire croire au « peuple de gauche » qu’il s’agissait d’un impôt sur le capital, économiquement utile et socialement juste. Alors qu’il s’agit, dans le meilleur des cas, d’une mini taxe immobilière sans la moindre cohérence.

Pas de largesses pour le Smic

Avec les chefs d’entreprise, il est donc logique que l’on se pose une question similaire. Car, dans le débat public, les grands patrons sont des cibles commodes. Qu’on les pointe du doigt, et l’effet politique est assuré : à juste titre, les excès de ces deux dernières décennies ont scandalisé l’opinion. Et comme les premiers intéressés n’ont jamais rien fait – ou si peu – pour moraliser le système et ont tous empoché les fortunes que leur offraient leurs actionnaires – à la notable exception de l’ex-patron d’Alstom, Pierre Bilger, qui a eu le courage et la dignité de rendre ses indemnités –, la gauche a devant elle un filon.

Reste pourtant la question de fond : est-ce seulement un simple « coup de pub », à quelques encablures des législatives ? Ou est-ce la preuve qu’une véritable politique ? L’interpellation prend sens car, dans le même temps, le gouvernement s’avance en d’autres domaines avec d’infinies précautions. Un seul exemple, celui du salaire minimum.

Voilà un dossier qui devrait être prioritaire. Alors que le pouvoir d’achat flanche et que les Français subissent durement les effets de la crise, le gouvernement pourrait avoir pour priorité de relever fortement le Smic. D’abord parce que, à chaque alternance, cela a été le cas. Surtout parce que la France sort d’une période sans précédent de purge sociale : pour la première fois depuis qu'il existe, en 1970, jamais un gouvernement n’avait refusé continûment, pendant cinq ans, de n’apporter aucun coup de pouce au Smic. De la part de François Hollande, il serait donc juste de faire un geste généreux.

Or, on n’en prend visiblement pas le chemin. Jean-Marc Ayrault vient d’indiquer ce vendredi que la hausse du Smic serait inférieure à 5 %, assurant que le gouvernement prendrait une mesure « juste et raisonnée »« Nous n'avons pas fixé le montant [de la hausse], il faut un rattrapage, mais il faut faire attention à la situation des petites entreprises ». En clair, les intentions chiffrées du gouvernement ne sont pas encore connues, mais le premier ministre prépare les esprits à une mesure maigrelette.

Revient alors la question : si le gouvernement fait si grand cas des rémunérations des grands patrons, est-ce parce qu’il veut changer les règles d’un capitalisme qui, ces dernières années, est devenu de plus en plus gravement inégalitaire ? Ou bien, à l’inverse, estimant que ses marges de manœuvre seront réduites, est-ce seulement pour donner des accents de gauche à une politique économique qui ne s’autorisera pas de largesses ? Pis encore, ces mesures ont-elles pour objet de mieux faire accepter à l’opinion des mesures de rigueur, que tous les Français à des degrés divers devront supporter ?

Pour l’heure, il faut se réjouir que la gauche remette un peu de morale dans un monde des affaires qui en était de plus en plus dénué. Mais pour juger de l’orientation véritable de la politique économique, sans doute sera-t-il plus prudent de juger sur pièces.

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