DSK, Hamon et l’argent qui choque

Publié le par DA Estérel 83

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L’affaire DSK permet de passer méthodiquement en revue les tabous et les abcès de notre société. A chaque épisode sa controverse ; il y eut ledébat sur les mérites comparés de la justice et du journalisme de chaque côté de l’Atlantique, dans un premier temps ; puis la polémique « viol etféminisme » ; et désormais, comme un come back décomplexé de l’autre affaire – celle de la Porsche – l’indignation autour du loyer de l’appartement loué par DSK pour lui servir de résidence surveillée.

Il faut dire que l’ignoble DSK, cet oligarque lubrique, multiplie les provocations. Il avait déjà eu l’audace d’utiliser la fortune de son couple pour « décrédibiliser une femme pauvre, noire, qui travaille dur » (dixit le grand Montebourg), au lieu, dans un geste chevaleresque, de refuser toute dépense juridique et d’assurer seul sa défense. Il a maintenant le toupet de choisir un endroit agréable, et permis par ses moyens, pour organiser sa défense. Le drame prend toute son ampleur quand Benoit Hamon est interpelé à ce sujet par un auditeur à l’antenne de France Inter. Que pense-t-il de la « prison dorée » que s’est payée DSK ? C’est un porte-parole visiblement (sincèrement ou non, c’est autre question) gêné qui bredouille en réponse : « Je comprends que cela puisse choquer des millions de Français d’entendre parler de loyers pareils […] c’est un secret pour personne que DSK compose avec son épouse un ménage fortuné […] c’est vrai que ce sont des prix qui apparaissent pour nous tous [sic] extrêmement élevés […] c’est quelqu’un qui a de l’argent, qui est extrêmement fortuné ». Puis répondant au journaliste qui explique que cet épisode renvoie une image difficile pour le PS : « ce n’est pas que ça ne me dérange pas, j’ai un avis, mais je le garde pour moi ».

 

ChoquerManuel Valls reprend peu après le même terme : « je comprends que cela puisse choquer des Français ». Mais où est le choc, dans cette histoire ? Dans la découverte de l’existence de résidences de standing, inaccessibles au commun des contribuables ? Dans un pays où Voici paraît à près de 500 000 exemplaires et touche plus de 4 millions de lecteurs chaque semaine, en dissertant sur la vie des people les plus riches, on peut en douter. Choc, alors, au sujet de l’origine malhonnête de l’argent ? Sauf à ce qu’éclate un nouveau scandale de fraude fiscale ou d’activités mafieuses du couple DSK-Sinclair, il n’y a aucune raison de penser que l’argent ici utilisé a été mal acquis. Il n’y a donc plus qu’une seule possibilité : c’est le fait même d’avoir et de dépenser beaucoup d’argent, au vu et au su de tout le monde, qui pose en soi un problème.

 

On aimerait, cela dit, un peu de précision. « Des loyers pareils », « des prix qui apparaissent pour nous tous extrêmement élevés », ça reste quand même bien relatif – je ne sais pas, par exemple, si je peux me compter dans le même « nous tous » que Benoît Hamon. Y a-t-il désormais, pour reprendre un terme à la mode, un salaire et un loyer « décents » fixés par la loi ? Parce qu’après tout, quand on voit l’activité des Restos du Cœuret des soupes populaires exploser, on se dit qu’il y a un risque que les restaurants fréquentés par mes camarades Hamon, Montebourg et Valls paraissent « indécents » aux yeux d’un certain nombre de Français, appartenant au « nous tous » qui ne mangent pas à leur faim. Et si jamais ces distingués socialistes finissent par obtenir un ministère, voire l’Elysée, il y aura un grand risque qu’ils finissent par oublier les charmes du Ed ou du Lidl où ils ont actuellement – naturellement – leurs habitudes. Faudra-t-il alors qu’ils publient régulièrement, comme quelques prudes députés ont commencé à le faire, leurs facturettes de carte bleue pour attester de leur appartenance à un « nous tous » le plus large possible ?

 

On peut concevoir un modèle de société où seraient fixés un revenu et des coûts maximums. Il serait interdit de louer des logements au prix de la résidence surveillée de DSK, il y aurait également une limite à l’ensemble des revenus – pas seulement au salaire – perçus chaque mois. Une limite suffisamment basse pour que personne ne s’éloigne trop de « nous tous ». Pourquoi pas ? Le problème, c’est que je n’ai pas vu une telle idée dans le programme socialiste, et que je n’ai pas non plus entendu Benoît Hamon la défendre. Je ne l’ai pas plus entendu expliquer, avant que n’éclate le scandale du Sofitel, que le train de vie de DSK posait un souci à « des millions de Français » et qu’il avait un avis là-dessus mais le gardait « pour lui». Résumons. D’un côté, on défend un programme économique qui assume une fiscalité redistributive, certes, mais pas punitive au point d’instaurer l’alignement général des revenus sur un plafond « décent » unique. On tolère donc, de facto, l’enrichissement. D’un autre côté, on se répand dans les médias pour expliquer, quand une fortune (socialiste) apparaît au grand jour, que c’est mal, qu’on « comprend » que cela « choque », et que même si on se tait par solidarité de parti, on n’en pense pas moins. Pour vivre heureux, vivons riches et cachés ? Cela a un nom : ambivalence, si l’on est gentil ; hypocrisie, si l’on est un peu plus dur.

 

Cette dualité (on restera poli) est d’autant plus embarrassante qu’elle révèle à la fois une confusion lourde de conséquences sur le rôle (et la nature) de la représentation politique, et une stratégie politique intenable. La confusion : réduire la représentation au mimétisme. Il faudrait être commeceux que l’on représente. D’une part, on tombe alors dans la réification et la caricature (pour défendre les « pauvres » il faudrait faire croire que l’on est pauvre, mais que faire si les « pauvres » veulent s’enrichir ?), d’autre part, on oublie que la politique, c’est aussi porter un projet qui transcende les situations et les origines particulières. La stratégie politique intenable ensuite : s’il s’agit désormais d’expliquer que pour être de gauche, il faut manifester son appartenance financière à un « nous tous » restant d’ailleurs à définir, alors on risque de perdre toute une partie de la population – soit s’estimant déjà trop fortunée, soit espérant le devenir un jour – pourtant essentielle pour devenir majoritaire dans le pays. Il y a en effet un grand danger à mêler argent et indignation morale sans objectivation d’aucune sorte : sauf à vivre dans une roulotte, tout homme ou femme politique paraîtra toujours un peu trop riche quand il/elle sera mis(e) sous les projecteurs de la suspicion publique.

 

Il ne semble pourtant pas difficile de comprendre que le rôle d’un responsable politique n’est pas de venir pleurer sur l’épaule des “nécessiteux”, en dénonçant tel ou tel bouc émissaire et en s’exclamant « vous voyez, je suis comme vous », mais de réfléchir aux moyens concrets de combattre la pauvreté et la précarité. En somme, l’action plutôt que la compassion. Pour éviter, aussi, que l’on finisse par se dire que ceux qui font la moralen’ont peut-être pas grand chose à proposer sur le plan politique.

 

Romain Pigenel

Publié dans Politique

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