Dassault pousse «Le Figaro» vers la droite radicale

Publié le par DA Estérel 83

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L’éviction d’Etienne Mougeotte de son poste de directeur des rédactions du Figaro et son remplacement par Alexis Brézet, jusque-là directeur de la rédaction du Figaro Magazine a été présenté ces derniers jours comme le signe d’un changement d’époque, une onde de choc indirecte de l’alternance. Le propriétaire du journal, l’industriel et sénateur UMP Serge Dassault, aurait pris acte de la défaite de son champion, Nicolas Sarkozy, et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, aurait décidé de se débarrasser du patron ultra-sarkoziste de son journal pour en choisir un nouveau, au profil un peu moins militant et plus professionnel.

Alexis BrézetAlexis Brézet

Erreur ! Selon de très bonnes sources, c’est le but strictement inverse que poursuit Serge Dassault. En donnant les rênes des rédactions de son groupe de presse à Alexis Brézet, qui a fait ses classes à Valeurs actuelles et qui défend de longue date les thèses de la droite radicale, le grand patron veut donner un coup de barre encore plus à droite. Son ambition n’est donc pas de faire duFigaro un grand journal de la droite libérale française – journal libéral qu’il n’a jamais été – mais plutôt d'en faire un journal organisant des passerelles entre la droite républicaine et l’extrême-droite. Ce jeu de chaises musicales au Figaro est donc loin d’être anodin : c’est l’un des soubresauts des luttes intestines qui se mènent à droite et tout particulièrement à l’UMP, pour savoir s’il faut dédiaboliser ou non le Front national ou à tout le moins prendre en comptes ses idées, c’est-à-dire poursuivre sur la ligne de la droite radicale qui était celle de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant pendant la campagne présidentielle.

Pourtant, une bonne partie de la presse a présenté la nomination d’Alexis Brézet de manière bien lisse, laissant à penser qu’après les manchettes furieusement de mauvaise foi dont Etienne Mougeotte avait le secret pour défendre la candidature de Nicolas Sarkozy, Serge Dassault avait pris conscience qu’il était temps de nommer un patron moins sulfureux, face à un gouvernement de gauche. L’article du Monde (12 juillet) a donné le ton « Sous la direction de M. Mougeotte, Le Figaro s'était signalé pendant la campagne présidentielle par des “unes” particulièrement hostiles à François Hollande, au point que celui-ci avait refusé de lui accorder un entretien. M. Mougeotte assumait sans états d'âme une position pro-sarkozyste, assurant que celle-ci correspondait aux attentes des lecteurs et profitait aux ventes du quotidien », pouvait-on lire.

Et Le Monde ajoutait : « Depuis plusieurs mois cependant, dans l'entourage de Serge Dassault, on faisait savoir que le groupe industriel, très dépendant des commandes de l'État, ne pouvait se placer dans une opposition frontale en cas de victoire de François Hollande. “Le Figaro d'aujourd'hui n'est pas du tout dans le cas de figure de 1981, soulignait alors un proche de M.Dassault. A cette époque, le groupe de presse de Robert Hersant pouvait se permettre d'adopter une position d'opposition systématique et en tirer profit en augmentant ses ventes. Dassault est un groupe industriel avant d'être un groupe de presse.” Son successeur, Alexis Brézet, est très apprécié de la rédaction et considéré comme un bon professionnel. Ancien directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, c'est un conservateur, décrit par un journaliste du Figaro comme représentant “une droite intelligente”. » 

Le moule idéologique de l'extrême droite

Selon nos sources, Rudi Roussillon, le bras droit de Serge Dassault pour les affaires de presse et la communication s’active effectivement pour faire passer ce message dans l’opinion et vis-à-vis du gouvernement : Alexis Brézet est un bon professionnel représentant une droite intelligente. Mais c’est un leurre : le vrai dessein de Serge Dassault est d’ancrer plus solidement Le Figaro entre la droite et la droite radicale.

Présenter Alexis Brézet comme un porte-drapeau de la « droite intelligente » pourrait faire sourire lorsque l’on connaît ses combats. Issu donc de Valeurs actuelles, le journal de la droite flirtant avec l’extrême droite, il a rejoint Le Figaro Magazine en 2000, le journal de Louis Pauwels, avant d’en devenir en 2007 directeur adjoint de la rédaction, puis directeur de la rédaction en 2008.

Depuis, l’intéressé n’a cessé de se distinguer en appuyant tous les combats qui pouvaient rapprocher la droite de l’extrême droite. Plus que tout autre, dans le groupe Le Figaro, il a accompagné les embardées de Nicolas Sarkozy, quand celui-ci, au cours de la campagne présidentielle, a commencé à chevaucher les thématiques xénophobes du Front national, notamment sur grands médias audiovisuels, publics ou privés.

Le site Internet « Enquête-Débat » s’est ainsi appliqué à dresser un rapide inventaire des prestations télévisées récentes d’Alexis Brézet, qui prennent des libertés avec les valeurs de la République. Et sans grande surprise, on a l’embarras du choix. Illustration : quelques jours à peine après que Claude Guéant eut lancé sa formule insupportable sur la « supériorité » de la civilisation occidentale, Alexis Brézet arrive en renfort.

« Nous avons des valeurs de civilisations qui sont supérieures à certaines autres », répond-t-il tout aussitôt en écho.

Peu après, épousant aux mots près toutes les thématiques xénophobes développées par Nicolas Sarkozy et le premier cercle de ses partisans, s’appliquant à copier les thèses du Front national, Alexis Brézet, lui aussi, part en guerre contre une supposée« islamisation » de la France.

Le 23 mars 2012, toujours sur LCP, il mène une charge contre cette« islamisation », en reprenant presque mot pour mot les diatribes de l’extrême droite.

Au premier examen, on pourrait certes penser qu’il n’y a rien là de très neuf, sous le soleil du Figaro. Car tout au long de ces derniers mois, Etienne Mougeotte a toujours apporté son soutien aux emballement de Nicolas Sarkozy et a lui-même surfé sur les mêmes thématiques xénophobes ou frontistes. Et pourtant, il y a une différence ! Selon les bons connaisseurs du microcosme du Figaro,ce qu’Etienne Mougeotte a fait, jusqu’à l’outrance, par fidélité au clan Sarkozy, Alexis Brézet veut le parfaire par conviction idéologique. Parce qu’il est lui-même issu de ce moule idéologique proche de l’extrême droite.

L'OPA de Valeurs actuelles sur Le Figaro

Il suffit d’écouter une autre prestation d'Alexis Brézet, dans un autre de ces médias décidément si accueillants aux thèses de la droite radicale. Le 31 janvier 20121, le journaliste-militant, qui tient chronique sur RTL, fait ainsi la promotion d’un livre écrit en 1973 par un pamphlétaire d’extrême-droite, Jean Raspail.

Il s’agit du livre Le camp des saints, réédité trente-huit ans après sa sortie. Un brûlot en forme de fiction qui raconte l’arrivée sur les côtés françaises de la Méditerranée d’un million d’immigrants.L’Express, qui évoque la nouvelle publication de l’ouvrage, en rend compte dans un article ainsi titré, en avril 2011 : Le camp des saints de Jean Raspail, un succès de librairie raciste ? 

Peu avant, au début du mois de mars 2011, mon confrère d’Arrêt sur Images, Daniel Schneidermann dit les choses tout aussi crûment dans sa chronique hebdomadaire dans Libération : « Il faut appeler Le Camp des Saints par son nom : un livre raciste. »

Alexis Brézet, lui, ne voit pas du tout les choses comme cela. Relevant que, selon l’auteur même du livre, celui-ci serait aujourd’hui susceptible « de poursuites judiciaires pour 87 motifs différents », si les lois antiracistes prises depuis sa publication avaient pu avoir un effet rétroactif (les lois Pleven, Peyrefitte, Lellouche, Perben ou Gayssot…), il s’en amuse et développe un discours digne du Front national : « Voilà pourquoi il faut lire ce livre prophétique qui fera grincer des dents les adeptes de la France multiculturelle et du métissage universel. Il faut le lire, ne serait-ce que pour mesurer combien la liberté d’expression a reculé dans notre pays depuis 40 ans ». Du Le Pen pur sucre…

Voici le personnage que Serge Dassault a promu au Figaro. Le choix ne doit, d’ailleurs, visiblement rien au hasard puisque, selon nos informations, le sénateur UMP a pris confidentiellement d’autres contacts avec le successeur de Alexis Brézet à la tête deValeurs Actuelles, Guillaume Roquette, pour qu’il rejoigne le groupe et prête son concours à Alexis Brézet, sans que l'on sache pour l'instant si l'intéressé a accepté. Vu de gauche, cela peu sembler un peu byzantin ; mais vu de droite, c’est un séisme révélateur : la petite équipe de droite radicale qui animait Valeurs actuelles est en passe de prendre la direction du Figaro.

D'ailleurs, sur de très nombreux sites Internet de la droite radicale ou de l’extrême droite, cela n’est pas passé inaperçu. Exemple surce site d’une fédération départementale du Front national, qui annonce l’éviction d’Etienne Mougeotte et qui salue en ces termes l’arrivée d’Aléxis Brézet : « Nous souhaitons à Alexis Brézet de faire du Figaro un espace de liberté d'expression, à l'heure où la grande majorité des médias sont fortement ancrés à gauche ».

Cela pose donc une question majeure : sur fond de grandes manœuvres et de crocs-en-jambe au sein de l’UMP, entre partisans de François Fillon et de Jean-François Copé, où la question des alliances potentielles avec le Front national est un point majeur de clivage, quel jeu joue Serge Dassault ? En réalité, même au sein des instances dirigeantes de l’UMP, personne ne le sait vraiment.

Les passerelles entre Serge Dassault et l’extrême-droite

Car tout le monde connaît de longue date les liens qui unissent Serge Dassault à Nicolas Sarkozy. Voulant organiser sa succession, l’industriel avait recruté à la fin des années 1990 deux experts pour la préparer : d’une part le notaire de sa famille, le très conservateur Bernard Monassier, figure incontournable de l’UMP ; d’autre part un avocat à l’époque un peu inoccupé, un certain… Nicolas Sarkozy. Ce dernier est donc un intime de la famille Dassault, dont il connaît absolument tous les secrets.

Mais réactionnaire et anti-libéral, Serge Dassault a toujours pris soin de garder de discrètes mais proches relations avec le Front national. A-t-il financé dans le passé Jean-Marie Le Pen ? Si le bruit en a souvent couru, les preuves n'ont jamais été fournies. Ce qui est certain, c’est que le Front national de Jean-Marie Le Pen a toujours choisi de ne pas venir chasser sur les terres électorales de Serge Dassault, à Corbeil.

De cela, il reste une trace. En 1995, Serge Dassault avait intégré sur sa liste municipale à Corbeil plusieurs militants du Front national, et il avait fallu que la direction nationale du RPR (l’ancêtre de l’UMP) s’en inquiète pour que le sénateur fasse mine de découvrir l’appartenance politique de ses amis et recompose sa liste (ici l’article de Libération de l’époque). Cet épisode n’est d’ailleurs pas le seul. Début d’octobre 2005, lors d’une fête organisée au Musée d’Orsay par Serge Dassault pour célébrer une nouvelle formule du Figaro (préparée par Nicolas Beytout), tous les grands patrons du CAC 40 sont conviés, ainsi qu’une ribambelle d’élus de droite. Et, soudainement, l’assistance a été médusée en voyant arriver Jean-Marie Le Pen, accompagné de sa fille Marine, à l’époque politiquement inexistante. Quelques grands patrons ont alors préféré s’esquiver discrètement, plutôt que d’être vus en si compromettante compagnie. Ceux qui sont restés, eux, ont pu constater que Jean-Marie Le Pen et Serge Dassault avaient grand plaisir à se retrouver et étaient visiblement à tu et à toi.

Ceci explique-t-il donc cela ? Il y a à l’évidence, de longue date, des passerelles entre Serge Dassault et l’extrême droite. Mais des passerelles discrètes, presque cachées. Le fait que Serge Dassault installe à la tête du Figaro les nouvelles figures de la droite radicale change la donne.

C’est l’étrange destinée du Figaro. Journal ultra conservateur sous le Second Empire, appuyant avec outrance Napoléon le Petit et poursuivant de sa vindicte tous ceux qui contrevenaient à l’ordre moral – de Flaubert à Baudelaire –, il aurait pu faire sa mue et devenir le grand quotidien libéral du milieu des affaires et de la droite libérale – ce qui aurait fait de l'ombre au Monde ou auxÉchos. En fait, il n’y est jamais parvenu. Et aujourd’hui, Serge Dassault va plus que jamais l’éloigner de ces rivages.

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