Dans la province grecque, le vote néo-nazi est arrivé par la télé

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Kiato est une charmante petite bourgade installée en bord de mer, sur la côte sud du golfe de Corinthe. On y arrive par la route nationale Athènes-Patras, qui déroule ces dangereuses voies aux travaux interminables au pied des premières pentes du Péloponnèse, couvertes de vignes et d'oliviers. Le centre-ville a pourtant perdu de son éclat ces derniers temps : la grande artère commerçante, piétonne, s'est vidée ; passé les magasins les plus proches de la place centrale, de nombreuses boutiques ont baissé les rideaux. « A louer », « à vendre » peut-on lire çà et là. 

Des magasins fermés à KiatoDes magasins fermés à Kiato© AP

 

« Nous comptions près de 550 entreprises sur la commune avant la crise, se souvient Vassilis Pagonis, président de la fédération des commerçants de Kiato. Aujourd'hui elles ne sont plus que 410 inscrites au registre du commerce. » Lui-même est à la tête d'un magasin de meubles. Il a licencié la moitié de son personnel et a vu son chiffre d'affaires baisser de 60 % en trois ans. « La crise a d'abord touché les grandes villes et les grandes entreprises, et certains secteurs plus que d'autres, comme le bâtiment. Puis elle s'est étendue à l'ensemble du pays et au petit commerce familial qui, en plus de souffrir du ralentissement économique et de la baisse générale du pouvoir d'achat, a été durement affecté par la hausse des impôts et l'introduction de nouvelles taxes. »

A Kiato, 25 000 habitants, il n'y a pas d'industrie, donc peu de débouchés en dehors de l'agriculture et des services – la fonction publique ayant coupé les vivres. « Nous avons gelé les embauches,explique le maire, et nous avons coupé dans nos dépenses de fonctionnement, ce qui nous a permis de résorber une grande partie de notre déficit. »

Dans KiatoDans Kiato© AP

La commune s'étend sur une superficie de 17 000 hectares, qui englobe la petite ville de Kiato mais aussi tous les villages alentour et une importante superficie agricole. « La commune dans son ensemble souffre moins de la crise que d'autres, car elle est constituée pour une grande partie d'une population agricole qui, même en cas de coup dur, aura toujours de quoi manger. » Spyros Stamatopoulos, la tenue décontractée, est un jeune maire dynamique sans étiquette : à 41 ans, il court son deuxième mandat. « La première fois que j'ai été élu, on m'a fait remarquer que j'étais très jeune... Maintenant, c'est plutôt considéré comme un avantage ! »

Après deux ans de défiance croissante envers la classe politique au pouvoir, les électeurs ont en effet massivement rejeté le 6 mai dernier les deux partis de gouvernement, socialistes du Pasok et droite de Nouvelle Démocratie. Sur la commune de Kiato, ils ont été moins de 40 % à voter pour eux... contre plus de 80 % lors des précédentes législatives, en 2009. De nombreux électeurs ont été tentés par de nouveaux visages, quitte à verser dans les extrêmes : Kiato est la commune de Grèce qui a donné son plus beau score au parti néo-nazi (Aube dorée) : la formation y a recueilli 13,34 % des voix le 6 mai, décrochant ainsi la troisième place. Un résultat explosif par rapport à celui de 2009 : Chryssi Avgui n'avait alors recueilli sur la commune que... 0,19 % des voix.

« C'est la logique de l'irrationnel ! »

« Je ne pense pas que les Grecs du coin soient fascistes, veut croire Kostas Papavassileiou, à la tête de l'Union des coopératives agricoles de la commune. Je pense qu'il s'agit surtout d'un vote de colère, de la part de gens qui ont voulu renverser les partis au pouvoir et ont donc répondu positivement à cette provocation de Chrysi Avgui. »

Un vote pour un parti ouvertement xénophobe – et antisémite –, dans une région où de nombreux agriculteurs emploient des immigrés dans leurs champs ? « C'est la logique de l'irrationnel ! Je connais des agriculteurs qui vivent de l'exploitation de sans-papiers et qui votent effectivement Chrysi Avgui.... » Sous ses airs de gai luron, la langue bien pendue, Kostas Papavassileiou énonce des vérités qui ne plaisent pas à tout le monde. « Pendant des années, les agriculteurs étaient bien contents de passer le temps autour d'un café frappé, à égrener leur koboloï, pendant que les Albanais trimaient dans les champs... ! » Depuis le début des années 1990, la main-d'œuvre immigrée, en comblant les besoins de nombreux secteurs, a largement contribué au développement économique de la Grèce. Les électeurs de Chrysi Avgui auraient-ils la mémoire si courte ?

« Les étrangers nous piquent le boulot », estime Anna, réceptionniste dans un hôtel du centre. La gracieuse jeune fille, au chignon soigné, n'est pas gênée par les méthodes du parti néo-nazi : « À partir du moment où la police ne fait plus son travail, cela ne me dérange pas qu'ils s'attaquent violemment aux immigrés. » Quand à l'éloge que le parti a pu faire d'Hitler et du nazisme... « Je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'ils disent, mais il y a tellement de bonnes raisons de voter pour eux que le reste est secondaire. Et puis le nazisme a fait beaucoup de mal, mais au moins l'État allemand était en ordre... » 

L'emblème de Chrysi AvguiL'emblème de Chrysi Avgui© Reuters

Quand on rappelle à la jeune fille les dégâts qu'a faits le nazisme dans son propre pays, la Grèce – plus de 10 % de la population a été décimée par la guerre, dont plus de 80 % de la communauté juive –, elle rétorque gentiment que la Grèce a subi de nombreux autres conflits au cours de son histoire, notamment face à la Turquie. Que ce qu'elle veut, c'est de l'ordre dans son pays. Et qu'elle ne votera de toute façon plus jamais pour le Pasok, comme elle le faisait avant.

Les cartes se brouillent en Grèce : passer d'un vote socialiste à un vote néo-nazi... Toute tentative de vouloir catégoriser l'électorat par les temps qui courent semble obsolète. Est-ce par peur de perdre sa situation, encore relativement préservée, qu'Anna réagit ainsi ? À 27 ans, la jeune fille fait partie de la minorité de sa génération qui travaille à temps plein et ses parents, agriculteurs, n'ont pas vu leur mode vie changer fondamentalement avec la crise. Est-ce par ignorance qu'elle affiche un racisme sans la moindre pudeur ? La jeune fille a pourtant fait des études...

Cinq pages sur l'Holocauste

Au lycée de Kiato, deux enseignantes refusent de voir dans ce vote ultra un problème d'éducation : l'histoire de la Seconde Guerre mondiale est au programme de terminale, rappellent-elles, « mais les élèves oublient ensuite, c'est ça le problème ». En Grèce, les professeurs d'histoire dans le secondaire sont en fait les professeurs de « philologie » : ils enseignent le grec, le grec ancien et le latin : ce ne sont pas des spécialistes. Et seulement deux heures par semaine sont consacrées à la matière historique pour balayer toute la période de 1815 à nos jours, Grèce et Europe comprises.

Dans le livre scolaire fourni par le ministère de l'éducation et des cultes, pas une ligne ne rappelle que les Grecs, dans d'autres contextes, ont aussi été des émigrés. Quant à l'Holocauste.... il occupe cinq pages, dans lesquelles seul un encadré est consacré au massacre des Juifs de Grèce. « Je m'appuie sur du matériel en plus du livre, comme des DVD, ou de la documentation que j'ai rapportée d'un voyage à Dachau, explique Georgia, l'une des enseignantes. Mais le programme est tellement vaste ! Je n'ai pas le temps de parler de l'histoire des Juifs de Thessalonique... » 

En Grèce, il faut faire des études d'histoire à l'université pour avoir une chance d'assister à un cours complet sur l'Holocauste. Le pays n'a par ailleurs rien dans son dispositif législatif qui permette de condamner les thèses révisionnistes et antisémites. Chrysi Avgui a donc pu prospérer en toute légalité. « Que dire à mes amis qui votent Chrysi Avgui, alors que le parti est parfaitement légal ?s'interroge le jeune Christos, collègue d'Anna. Il y a de l'ignorance chez les électeurs, c'est sûr, mais il y a aussi le fait que le parti occupe et exploite un vide politique laissé par le Pasok et Nouvelle Démocratie. »

À Kiato, personne, pourtant, n'a vu l'ombre d'un militant Chrysi Avgui récemment. Et personne ne peut témoigner de ce rôle « social » qu'aurait endossé le parti, aidant les plus démunis et les personnes âgées, comme le prétendent certains journalistes. En fait, c'est essentiellement la télévision qui a fait connaître cette formation extrémiste aux électeurs, et la diffusion en abondance ces derniers mois des images de violence autour de la présence immigrée dans la capitale ou dans le port de Patras a contribué à former un tableau alarmiste de la situation. Mais dans le paisible centre de Kiato, loin des caméras, point d'immigrés à l'horizon...

Réunion publique de Chryssi AvguiRéunion publique de Chryssi Avgui© AP

À quelques jours du scrutin, toutefois, Chrysi Avgui a dépêché ses troupes. Mardi soir, une quinzaine de gros bras au crâne rasé, T-shirt noir moulant barré du logo Chrysi Avgui avec la forme du S caractéristique de la SS, ont fait rapidement incursion dans un petit village voisin. Celui qui été élu le 6 mai député de la circonscription sous les couleurs du parti, un jeune boulanger, a brossé les habitants dans le sens du poil : « C'est sur vous, les agriculteurs, que repose l'avenir du pays ! » n'a-t-il cessé de répéter au cours de son discours.

Aucune protestation n'a fusé à l'arrivée de l'équipée dans le village. La propriétaire de la taverne dans laquelle le groupe s'est installé, une dame âgée qui a peine à marcher, se dit « fière d'accueillir Chrysi Avgui ». À soixante-dix ans passés, cette veuve continue de servir les clients. Toute sa vie, Maria avait voté Nouvelle Démocratie. Mais elle ne fait plus grand cas des deux partis qui ont gouverné le pays depuis 1974. Son verdict est sans ambages : « Ce sont tous des voleurs. »

Des militants de Chryssi AvguiDes militants de Chryssi Avgui© AP

 

Publié dans Politique

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