Comment Bernard Arnault énerve les patrons

Publié le par DA Estérel 83

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Dans le monde patronal, Bernard Arnault a toujours été à part. Respecté pour son succès à LVMH, redouté pour sa fortune, il n’a jamais été très proche de ses pairs du CAC 40 : le milliardaire est trop froid, trop distant. Mais depuis samedi, les patrons lui en veulent énormément : le président de LVMH risque de leur coûter une fortune.

Comment a-t-il pu commettre une telle faute ? « Quand on est la première fortune de France, choisir de demander la nationalité belge, surtout au moment où la gauche revient au pouvoir, c’est avoir un sens politique proche de zéro », s’énerve l’un d’entre eux. « On n’avait pas besoin de cela, maugrée un des patrons de l’Association française des entreprises privées (AFEP). Cela ne pouvait tomber à un plus mauvais moment. »

 

Bernard ArnaultBernard Arnault© Reuters

 

Depuis plusieurs mois, les patrons du CAC 40 ont engagé un lobbying forcené auprès de l’Élysée et de Bercy sur la grande affaire, celle qui leur tient le plus à cœur depuis le printemps : l’impôt spécial de 75 % sur les revenus supérieurs à 1 million d’euros, annoncé par François Hollande en février, pendant sa campagne.

Cherchant à vider de son contenu la disposition ou au moins à en limiter le plus possible la portée, les dirigeants des grands groupes ont tout mis à œuvre pour convaincre le pouvoir de la nocivité de cette formule. Aucun moyen n’a été négligé. Ils ont prestement remplacé Maurice Levy, devenu gênant après la révélation de ses 17 millions d’euros de revenus différés, à la tête de l’AFEP, par Pierre Pringuet, directeur général de Pernod Ricard et, surtout, ancien membre du cabinet de Michel Rocard. Ils ont multiplié l'envoi d'émissaires auprès du pouvoir pour plaider leur cause. Cet été, les conseillers de François Hollande ont vu s’empiler sur leurs bureaux des notes alertant sur le risque d’exil à l’étranger de grands patrons, ou des sièges de leurs groupes. 

À chaque fois, les mêmes arguments ont été repris : il ne s’agissait pas bien sûr de défendre leur cause personnelle. Mais le pouvoir ne pouvait ignorer les contraintes propres aux grands groupes internationaux. Dans la compétition mondiale pour les talents, ils risquaient de perdre leurs collaborateurs étrangers, effrayés par ces projets de fiscalité confiscatoire. Tout cela ne pouvait que pénaliser les intérêts français.

À force de plaider leur cause, les grands patrons pensaient être sur le point de sérieusement amender le projet. La semaine dernière, il était question de porter le seuil d’imposition de 1 à 2 millions d’euros, d’inclure la CSG dans le calcul des 75 %. Comme les sportifs et les artistes doivent être inclus dans le dispositif fiscal, ainsi que l’a réclamé le patronat afin de ne pas pénaliser les seules fortunes d’entreprise, il était question aussi de distinguer les revenus réguliers des revenus irréguliers, ce qui devait permettre d’exclure ou au moins de lisser la fiscalité sur la partie variable des salaires des grands patrons. Bref, tout se mettait en place discrètement pour garder un affichage symbolique mais d'en limiter fortement les effets.

Un cadeau à François Hollande

L’affaire Bernard Arnault a tout fait capoter. « Après l’affaire Arnault, François Hollande ne pouvait pas politiquement faire autrement. Il ne pouvait que revenir à sa promesse électorale », reconnaît un banquier, déconfit. « Bernard Arnault ne pouvait pas rendre de plus grands services à François Hollande », ajoute un dirigeant d’un grand groupe industriel.

Un proche de François Hollande, suivant de très près les discussions et les conciliabules entre le pouvoir et le monde patronal, confirme : « On avait proposé de raisonner par couple, avec 2 millions d'euros. À ce niveau-là, personne ou presque n'était concerné. À part Bernard Arnault ! Mais Arnault, en demandant la nationalité belge, a obligé l'Élysée à durcir sa position », explique-t-il. Dimanche soir, dans son entretien télévisé, le président de la République a confirmé l'instauration d'un impôt exceptionnel de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d'euros, pour une durée de deux ans.

Depuis le début de la semaine, les uns et les autres cherchent à aller aux nouvelles, qui à l’Élysée, qui à Bercy, pour savoir s'ils peuvent encore espérer quelques aménagements. Tous se disent dans la plus grande incertitude, tant le gouvernement reste secret sur ses arbitrages. Les grands patrons ont en revanche obtenu que le patrimoine ne soit pas inclus dans la taxe. Et il est toujours question d'inclure la CSG dans le calcul fiscal. Mais plus aucun patron ne se fait d’illusion : ils vont payer très cher, sur leurs deniers personnels, la faute de Bernard Arnault.

Certains espèrent que le gouvernement va au moins retenir la distinction entre revenus réguliers et revenus irréguliers, pour préserver les sportifs et les artistes. D’autres redoutent d’être soumis à la plus grande sévérité. À les écouter jongler avec les pourcentages, on devine que beaucoup ont commencé à faire des calculs serrés. « Si on ajoute les 75 %, la hausse de l’ISF et celle de la fiscalité sur le capital, cela finit par faire des revenus négatifs. Cela ne se peut pas. De toute façon, si cela dépasse les 100 %, tout sera attaqué devant le Conseil constitutionnel, qui ne pourra que sanctionner le dispositif », souligne un membre de l’AFEP. « On peut faire un effort pendant deux ans par patriotisme pour montrer que l’on nous nous associons pleinement au redressement du pays. Mais cette mesure ne peut être que provisoire. À long terme, la fiscalité française ne peut pas dériver de la moyenne européenne », insiste un autre.

" Nous allons payer et en plus passer pour des traîtres "

« L’histoire Arnault, c’est une très bonne idée ! sourit un conseiller de l'Élysée, partisan de la mesure. C’est parfait ! Il a lui-même mis en scène ce qu’on voulait faire de cette taxe. » Et pour cause : avec les 75 %, Hollande veut envoyer un signe à l’électorat de gauche et… aux grandes fortunes. « Cette taxe, c’est une manière d’expliquer à des gens qui ont tendance à s’extraire de la société qu’ils en font partie », décrypte un proche du président.

François Hollande début septembre.François Hollande début septembre.© Reuters.

Or c’est précisément l’image d’un milliardaire “anti-patriote” et caricaturalement égoïste qu’a renvoyée Arnault en devenant belge.« Non seulement nous allons payer, mais en plus nous passons pour des traîtres », s’énerve un autre. C’est le deuxième reproche fait à Bernard Arnault. Par son attitude, il ramène tous les dirigeants des grands groupes à ce qu’ils estiment être des « caricatures », les présentant uniquement préoccupés par l’argent. Toutes les tentatives engagées par l’AFEP auprès du gouvernement pour tenter de réhabiliter les grands groupes se retrouvent réduites à néant.« Les socialistes ne comprennent pas l’entreprise. Ils font attention aux PME. Mais ils ignorent tout des grands groupes. Ils ne nous aiment pas. Avec cette histoire, cela ne va pas s’arranger », regrette un grand patron du CAC 40. Les milieux gouvernementaux s’amusent, mais s’irritent aussi parfois de cette « affectivité » des grands patrons, qui leur semble déplacée.

« Puisque son projet était éventé, Bernard Arnault aurait au moins dû l’assumer », poursuit ce grand patron. Les réponses alambiquées du patron de LVMH sur sa demande de changement de nationalité ont énervé le monde patronal. À la suite des révélations de La Libre Belgique, celui-ci a fait un communiqué de mise au point assurant qu’il continuerait à payer ses impôts en France, mais a laissé planer le mystère sur les motivations réelles qui l’ont poussé à entamer cette démarche. « Je suis sûr qu’il a fait cela pour les droits de succession », pronostique un patron. En Belgique, les transmissions et les héritages aux enfants ne sont pas imposées. « S’il avait expliqué que l’instabilité fiscale permanente en France faisait peser des risques sur son groupe et qu’il redoutait de le voir mis en morceaux, il aurait au moins rendu service à tout le monde. Le gouvernement aurait bien dû entendre qu’on ne peut pas changer les règles tout le temps. Là, il a préféré se taire. C’est pire que tout », résume un autre.

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