Carburants : baisser de six centimes, est-ce socialement juste ?

Publié le par DA Estérel 83

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Demie surprise mardi matin : Pierre Moscovici annonce une baisse plus importante que prévue des prix du carburants : jusqu’à six centimes par litre à la pompe, soit l’équivalent de 1,5 euro pour 25 litres dans le réservoir. La veille, Jean-Marc Ayrault avait évoqué une réduction bien plus faible, entre deux et quatre centimes. Joli coup de communication du ministre de l’économie. « C’est une décision sans précédent et d’application immédiate », insiste-t-il. Elle est « extrêmement substantielle, notamment pour les bas revenus. »

© Reuters

Obtenue à l’issue d’une réunion avec les pétroliers, elle doit entrer en application dans les 24 heures pour trois mois. À l’issue de la période, un« mécanisme plus pérenne » doit voir le jour, élaboré avec le ministère de l’écologie et de l’énergie. C’est « un changement de société vers lequel il faut aller, une société de sobriété », a ajouté Pierre Moscovici, un signal adressé aux écologistes opposés par principe à la baisse des coûts des hydrocarbures car elle améliore l’acceptabilité sociale de la pollution. 

La charge de l’effort doit être partagé à part égale – trois centimes chacun – entre l’État et les pétroliers, qui vont « rogner leurs marges », précise le ministre. Mais les détails du dispositif n’étaient pas encore connus mardi après-midi. Le manque à gagner pour l’État est estimé par Bercy à 300 millions d’euros. Le gouvernement doit attendre le projet de loi de finances 2013, qui doit être discuté à l'automne, pour réduire la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (Ticpe). D’ici là, il revient à chaque opérateur d’annoncer jusqu’où il peut aller. Total a annoncé une diminution de deux centimes par litre, et de trois sur les autoroutes. Leclerc et Système U s’engagent à vendre à prix coûtant jusqu’à la fin septembre, ce qui représente, selon Michel-Édouard Leclerc, une baisse de deux à trois centimes par litre. Carrefour affirme de son côté déjà vendre en-dessous des tarifs de la concurence. La grande distribution représente environ 60 % de la vente des carburants en France. 

Le gel des prix du carburant était une promesse de campagne de François Hollande, alors que le cours du pétrole connaît de nouveaux pics tarifaires, accentués par la faiblesse de l’euro par rapport au dollar. En août, le gazole a connu un nouveau record, avec 1,459 euro par litre. Le 24 août dernier, le litre de super sans plomb 95 atteignait 1,648 euros et le sans plomb 98 1,6985, selon les calculs du ministère de l’écologie et de l’énergie (voir ici tous les chiffres pour 2012). Pour autant, le gouvernement se contente finalement d’une baisse « modeste et temporaire » de la Ticpe, selon les termes du premier ministre. Fixée autour de 61 centimes par litre d’essence et 43 centimes pour le gazole, elle a rapporté 25 milliards d’euros à l’État en 2011. La fiscalité pétrolière constitue la quatrième recette de l’État, avec, au total, 35 milliards d’euros l’année dernière (soit environ 10 milliards de TVA). 

Entre 7,5 et 10 euros économisés par mois

Pour le gouvernement, la baisse des prix du carburant est avant tout une mesure de soutien au niveau de vie des ménages, qui effectuent les deux-tiers de leurs déplacements en voiture particulière. Les transports représentent le deuxième poste de dépense des ménages, après le logement et avant l’alimentation. « Les inégalités économiques et sociales habituelles ont un rôle considérable dans la distribution du parc automobile et du rapport à l’automobile », explique la sociologue Marie-Christine Zelem dans la revue Global Chanc(voir ici). Plus on est pauvre, plus la part de la voiture dans le budget augmente. 

Bien sûr, la voiture et le carburant prennent une part plus importante dans le budget des familles modestes que dans celui des ménages aisés. Et bien souvent, pour ceux qui vivent loin des centres-villes, il s'agit d'une dépense sans alternative possible. 

Pour autant, la baisse des prix du carburant annoncée est-elle socialement juste ? En réalité, rien n’est moins sûr. D’abord, car selon l’enquête de l’Insee sur le budget des ménages – un peu datée, elle remonte à 2006, mais c’est la plus récente –, le montant dépensé en transport augmente nettement avec les revenus. Plus on est riche, plus on se déplace, et à plus grands frais. Plus précisément, le budget consacré aux carburants, lubrifiants, huiles et électricité (du véhicule) augmente avec les déciles de revenus. Ainsi, les ménages les plus pauvres y consacrent 540 euros par an, contre 1 251 pour les plus riches. 



Budget en euros dépensé par ménage de 2,1 personnes par décile de revenu (Insee)Budget en euros dépensé par ménage de 2,1 personnes par décile de revenu (Insee)

Quel bénéfice les familles populaires tireront-elles de la baisse annoncée du prix des carburants ? Un calcul approximatif douche l’enthousiasme. Une baisse de 1,25 euro pour 25 litres, équivaut à une économie de 2,5 euros pour un plein (50 litres), soit 7,5 euros économisés par mois (pour trois pleins) ou dix euros (pour quatre), ce qui représente en trois mois, entre 22,5 euros et 30 euros. Pas vraiment l’eldorado. En 2009, le consommateur dépensait en moyenne entre 1 300 euros (zone péri urbaine) et 700 euros (à Paris) par an en carburant, selon une étude du ministère de l'écologie et de l’énergie (à lire ici)

Par ailleurs, le carburant n’est pas la seule dépense liée au véhicule. Car il faut aussi tenir compte de l’assurance et de l’entretien, dont les coûts ne cessent d’augmenter. Ainsi, selon l’association de consommateurs UFC-Que choisir, le prix d’un panier de 40 à 60 pièces détachées (boucliers, radiateurs, pièces de carrosserie…) a augmenté en moyenne de 30,5 % entre 2006 et 2011, soit trois fois plus que l’indice général des prix (voir ici).

Quant à l’assurance du véhicule, son prix a enflé de 10 % en dix ansselon une étude de la DGCCRF de janvier 2011 (voir ici). La focalisation sur le prix des carburants occulte l’inflation d’autres coûts qui, eux encore, pénalisent les plus bas revenus.

 

Au final, et en moyenne, selon une étude de l'Autorité de la concurrence, le premier poste de dépense des Français dans l'automobile concerne l'entretien et la réparation des véhicules: les Français y consacrent 37 % de leur budget voiture. Contre seulement 28 % pour la consommation de carburant et 24 % pour l'achat du véhicule (les assurances et les frais de stationnement arrivent loin derrière).

Dernier élément potentiellement inégalitaire : le financement des 300 millions d’euros que coûtera la mesure. Elle devra en effet être abondée par des hausses d’impôts ou des réductions de dépenses. Autant de pressions financières supplémentaires pour les ménages.

Le budget carburant ne bouge pas depuis 50 ans

Si bien que pour Benoît Faraco, porte-parole de la Fondation pour la nature et pour l’homme, il serait « socialement plus efficace et écologiquement vertueux » d’aider les ménages à acquérir des voitures beaucoup moins consommatrices. Alors qu’en moyenne, en France, les véhicules dépensent environ 7,5 litres aux cent kilomètres, adopter une voiture limitée à 3 ou 4 litres aux cent permettrait d’économiser autour de 350 à 400 euros par an. Soit une économie beaucoup plus substantielle que celle permise par la baisse de 6 centimes.  

Pour Nicolas Mouchinino, chargé de mission à UFC-Que Choisir, la hausse des prix des carburants est « un problème structurel qui nécessite une politique structurelle », par exemple en faisant pression sur les marges de l’activité de raffinage et d’exploitation. 

« Pourquoi ne pas envisager une allocation de 200 litres par an avec une taxation fortement réduite, soumise à plafond de ressources, afin de cibler les actifs pauvres ? » suggère Jean-Pierre Orfeuil, professeur d’aménagement du territoire à l’Institut d’urbanisme de Paris (IUP), et spécialiste des mobilités urbaines. Selon lui, pour aider les péri-urbains, plus dépendants du transport routier. « Si on veut vraiment redonner du pouvoir d'achat, développons le covoiturage en aidant des entreprises ou des associations. On met des milliards et des milliards d’euros chaque année dans des transports de proximité. Très bien. Mais hors Ile-de-France, seuls 10 % des gens vont travailler en transports publics. »

Les prix des carburants sont-ils trop élevés en France ? Là encore, rien n’est moins sûr. Le gazole hexagonal se situe dans la moyenne européenne. Selon les calculs de Franck Nadaud et Philippe Quirion du Cired, les prix du carburant ont augmenté exactement au rythme de l’inflation depuis 1960. Sur le graphique ci-dessous(courbe en noir), les prix réels du carburant, c’est-à-dire déduits de l’inflation, atteignent en 2011, après une forte hausse depuis 2009, exactement leur niveau de… 1960.

 

Franck Nadaud et Philippe Quirion (Cired), modèle CARBECO.Franck Nadaud et Philippe Quirion (Cired), modèle CARBECO.

 

Surtout, on découvre (c’est la courbe bleue) qu’il coûte aujourd’hui moins cher de parcourir 100 km qu’en 1960. Malgré la forte augmentation de l’essence et du gazole depuis trois ans, la facture de ce voyage atteint le même niveau que celui de la fin des années 80 (hors inflation). 

« Cela s’explique essentiellement par l’amélioration technique des voitures, plus économes en énergie malgré les gains en sécurité et en confort », explique l’économiste Philippe Quirion. La pénétration du diesel et le système des bonus-malus introduit par le Grenelle de l’environnement ont renforcé cette tendance. Or ce qui compte pour le budget des ménages, c’est bien la facture effective à débourser et non le seul prix à la pompe. 

Dernier coup d’œil en arrière, dernière information cruciale : la part du carburant dans le budget des ménages n’a quasiment pas bougé depuis…1959. Elle stagne entre 3 et 4 %. Pas vraiment de quoi grever le niveau de vie des familles.

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