Bettencourt, Tapie, Lagarde : casseroles d'un côté, silence de l'autre

Publié le par DA Estérel 83

Justice au singulie

 

 

A travers plusieurs affaires très médiatiques, le juriste et blogueur associé Philippe Bilger analyse la part d'ombre et de lumière de la Justice.


(FAYOLLE PASCAL/SIPA)
(FAYOLLE PASCAL/SIPA)
J'ai failli intituler ce billet «Le lièvre et la tortue» mais, outre que cette alternative aurait été un tantinet vulgaire pour la justice, elle n'aurait pas bien exprimé ce que j'ai l'intention de souligner. En effet, le lièvre baguenaude, batifole alors que la tortue part à point, avance lentement et atteint le but la première. On ne peut pas dire qu'il y a des procédures qui folâtrent et d'autres qui s'acheminent lentement mais sûrement. Quoique? Au fond, ce qui importe est le plus ou moins d'éclat projeté sur les investigations judiciaires et sur l'énergie déployée par les magistrats. La chape de silence, et on présume l'enlisement, le pire. Un éclairage régulier et on se réjouit du mouvement, peut-être du meilleur. 
 
Personne ne doute que les dossiers Karachi instruits respectivement par Marc Trévidic et Renaud Van Ruymbeke progressent parce que d'une manière qui n'offense aucunement une bonne administration de la justice, le citoyen est tenu informé de leurs péripéties principales par les médias et souvent par les avocats concernés. Entre la discrétion totale qui respecterait un secret de l'enquête et de l'instruction «intégriste» et la divulgation à tout crin, une voie raisonnable existe qui offre à la société ce à quoi elle a droit et ne fait pas tomber dans une profusion dangereuse.
 
Comparons deux informations qui sont au coeur de ma réflexion entre la lumière rassurante et l'ombre troublante.
 
La première se rapporte à l'affaire du juge Gentil à Bordeaux pour les délits d'abus de faiblesse et d'abus de confiance. Après le désastre de Nanterre longtemps prétendu exemplaire par le procureur Courroye, la saisine du tribunal de grande instance de Bordeaux est venue enfin dénouer les fils délibérément enchevêtrés de réalités suspectes et diverses.
 
Pour l'action conduite par Jean-Michel Gentil, en dépit de la réserve manifestée par ce dernier, nous avons pu disposer d'éléments, être attentifs à des avancées, presque nous sentir en symbiose intellectuelle avec une démarche qui méthodiquement entendait des témoins, rassemblait des preuves et se rapprochait des plus hauts responsables pour éventuellement les incriminer. Récemment encore, après la défaite de Nicolas Sarkozy le constituant comme citoyen ordinaire à partir du 16 juin, sont apparues, à l'encontre de celui-ci, des données recoupées ne rendant plus absurde - comme il l'avait prétendu - ni inconcevable son implication, avec d'autres proches politiques, dans le financement illégal de l'UMP (Le Monde). Bettencourt, aujourd'hui, résonne moins comme un honneur que comme une marque de générosité ciblée, l'expression d'un monde où l'argent et les privilèges, sans magouilles, ne seraient plus vraiment eux-mêmes.
 
L'éthique démocratique n'a pas de souci à se faire. Il y a à Bordeaux le cours d'une justice dont les oeuvres sont indéniables et la volonté d'aboutir incontestable. Si elle ne se déroule pas heureusement à ciel ouvert, elle est suffisamment transparente pour abolir tout soupçon d'emprise suspecte, tout risque de disparition dans les limbes du temps.
 
Mettons en face de cette instruction du juge Gentil celle de la commission chargée d'informer sur le rôle de Christine Lagarde dans l'arbitrage honteux rendu en faveur de Bernard Tapie et, en amont, sur les nombreuses irrégularités et anomalies l'ayant engendré comme la fleur le fruit! Il n'est plus nécessaire de rappeler le caractère gravissime de ces épisodes à l'inspiration desquels Nicolas Sarkozy ne peut être étranger puis, pour le processus, Jean-Louis Borloo avant Christine Lagarde, enfin cette dernière en charge et en responsabilité pour l'essentiel avant la triste et regrettable influence d'un arbitre  sur les deux autres (Mediapart).
 
Grâce à l'ancien procureur général près la Cour de cassation Jean-Louis Nadal qui a joué un rôle décisif dans l'illustration d'une justice moins indigne qu'auparavant, au mois d'août 2011 la commission d'instruction de la Cour de justice de la République (CJR) a été saisie de complicité de faux et de détournement de biens publics à l'encontre de Christine Lagarde. Depuis cette date, la République se trouve dans une totale ignorance de ce qu'accomplit ou non la Cour de justice qui agit théoriquement en son nom. Les médias apparemment sont contraints de demeurer dans l'attente, personne ne cherche à découvrir ce qui se diligente ou se trame sur ce territoire à la fois ordinaire et spécial. L'instruction progresse-t-elle ou non ? Est-elle au point mort parce qu'on refuserait de la voir vivre ? Des auditions, des commissions rogatoires, des témoignages, des expertises ? Le néant ou un peu d'être ?
 
Certes deux autres procédures étaient diligentées en même temps que celle de la CJR. Pour le Conseil d'Etat, il a donné tort au député Charles de Courson qui n'a jamais failli et s'est battu autant qu'il l'a pu pour vaincre le scandale financier par le droit. Reste la Cour de discipline budgétaire. Peut-on, pour excuser cette apparente inertie, ce secret gardé, supputer que la commission d'instruction diffère dans l'attente de la décision budgétaire? Cela ferait tout de même un délai considérable puisque huit mois se sont écoulés depuis aoüt 2011!
 
Je suis étonné que personne ne proteste devant une telle longueur, une lenteur aussi déplorable, à supposer que des opérations s'effectuent en catimini, à notre insu, ou face à un tel désir d'effacement, de réduction à rien d'une affaire pourtant la plus ostensiblement indécente de ce dernier quinquennat. On n'a pas le droit, au prétexte que la CJR est composée comme elle l'est et qu'elle devrait de ce fait adopter un train de députés et de sénateurs, de se satisfaire d'une justice si molle, aussi ralentie. Il n'est écrit nulle part que cette instruction devrait par principe se laisser infiniment distancer par celles de la justice ordinaire ou alors notre démocratie, concédant trop aux anciens ministres, ferait mieux de s'interroger sur elle-même.
 
Aussi, François Hollande n'a pas eu tort, à cause de sa structure et peut-être aussi de la constatation de ses incroyables lenteurs, de prévoir la suppression de la CJR (nouvelobs.com). Personne ne la pleurera mais en attendant, pour un Tapie qui rit et est heureux, une Christine Lagarde directrice générale du FMI - bien joué, Nicolas Sarkozy! -, on a une République qui espère obtenir justice. La victime est singulière et éclatante. C'est elle  qui en effet, offensée dans son honneur et spoliée pour ses finances, a pâti. Faut-il, par lassitude, s'indigner ailleurs ?
 
La lumière ici. L'ombre là. Pour faire triompher la justice ici. Pour la faire oublier là ?

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