Bettencourt : la famille part à l'assaut de Stéphane Courbit

Publié le par DA Estérel 83

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Voici un an, la milliardaire Liliane Bettencourt investissait quelque 143 millions d’euros dans la société Lov Group du golden boy Stéphane Courbit, un protégé d'Alain Minc connu pour avoir fait fortune dans la télé-réalité avant de se lancer dans les jeux en ligne et l’électricité. Une opération dont l’importance autant que le contexte avaient sérieusement alerté Françoise Meyers-Bettencourt, la fille unique de l'héritière de l'empire L'Oréal.

A cette époque, en effet, Liliane Bettencourt ne jouissait déjà plusde toutes ses facultés mentales, et cet investissement de taille renflouait fort opportunément, en la personne de Courbit, un client de l’avocat Pascal Wilhelm, alors désigné protecteur de Liliane Bettencourt.

Liliane BettencourtLiliane Bettencourt

Dès la révélation de l’affaire par Mediapart,le 7 juin 2011, Stéphane Courbit avait annoncé son intention derembourser Liliane Bettencourt. Mais un an plus tard, rien n’a avancé, et il semble au contraire que la hache de guerre soit déterrée. « Les négociations sont rompues, nous avons repris notre liberté d’action », confie à Mediapart l’un des avocats d’affaires de la famille Bettencourt. Une façon assez diplomatique de dire qu’une nouvelle action en justice se prépare.

Selon les conseillers de la famille Bettencourt, Stéphane Courbit aurait utilisé 40 des 143 millions investis « pour se rembourser en compte courant sur sa société financière Lov ». Ce qui est certes légal, mais leur paraît contradictoire avec la volonté affichée à longueur d’interviews par l’homme d’affaires de développer son groupe. « C’est certainement son intérêt à lui, mais quel est l’intérêt de Liliane Bettencourt, qui détient 20 % de Lov Group ? D’autant que voici un an, une réduction de capital avait déjà permis à Courbit de récupérer 30 millions d’euros », dit l'avocat des Bettencourt.

D’où les forts soupçons, dans le camp Bettencourt, que les millions de Liliane aient, en fait, servi à renflouer un groupe en manque de liquidités, des rumeurs faisant par ailleurs état de l’existence de dettes ainsi que d’importantes donations familiales effectuées par l’homme d’affaires.

L'hôtel les AirellesL'hôtel les Airelles

Depuis un an, les conseillers de Stéphane Courbit et ceux des Bettencourt ont beaucoup discuté du remboursement de ces 143 millions. « Courbit a proposé son hôtel »les Airelles, un établissement de luxe situé dans la station huppée de Courchevel,« mais à la condition de pouvoir continuer à le gérer, et de pouvoir le racheter dans quelques années. C’est inacceptable », lâche un avocat des Bettencourt.

« On ne sait pas exactement ce que vaut cet hôtel, peut-être 140 millions, en retirant les dettes, et en étant optimiste. Pour mettre fin à tout cela, on était prêt à accepter s’il l’avait vraiment donné, mais là il se moque de nous. »

Le juge Gentil multiplie les investigations

Côté Stéphane Courbit, le récit des discussions de ces derniers mois est très différent. « La médiation est finie, mais il y a encore des échanges », nuance un homme de confiance de Stéphane Courbit. « Les deux parties sont d’accord sur la valeur du bien à échanger, mais pas sur les modalités de la transaction. Eux veulent une séparation immédiate, alors que Stéphane Courbit veut garder la possibilité de racheter cet actif au bout d‘un certain temps, ou récupérer la plus-value qui serait réalisée en cas de revente », poursuit ce conseiller.

Selon lui, « il n’a jamais été question qu’il rende l’argent, puisqu’il a été investi – Stéphane Courbit a notamment racheté Poweo entre-temps. Il a donc proposé cet hôtel, qui est un actif patrimonial, et qui vaut à mon avis beaucoup plus que 143 millions d’euros. Mais eux croient gagner de l’argent sur cette opération, et c’est inacceptable ».

Stéphane CourbitStéphane Courbit

L'affaire va-t-elle se doubler de l'arrivée surprise du juge Jean-Michel Gentil ? Selon des sources proches du dossier, le magistrat de Bordeaux, en charge des différents dossiers Bettencourt, s’est intéressé de très près, ces derniers mois, à plusieurs conseillers, avocats et au notaire de la milliardaire. Saisi de possibles abus de faiblesse commis à partir de septembre 2006 aux dépens de la vieille dame, le magistrat a notamment fait effectuer une perquisition dans les bureaux de Stéphane Courbit voici quelques semaines.

Jean-Michel Gentil a également fait entendre comme témoin Jean-Marie Messier, un autre client influent de Pascal Wilhelm, qui avait été sollicité par celui-ci pour effectuer la recapitalisation de Lov Group à la faveur de l’investissement réalisé par Liliane Bettencourt.

Dans une interview accordée aux Echosle 19 avril, Stéphane Courbit s’est défendu par avance d’avoir pu commettre le moindre abus de faiblesse. « C'est une aberration, et c'est juridiquement impossible puisque je n'ai pas négocié en direct avec Madame Liliane Bettencourt, mais dans le cadre d'un processus normal impliquant des conseils et des experts », déclarait notamment l’homme d’affaires.

Quant à sa promesse de rembourser les 143 millions d’euros, Stéphane Courbit précisait que « 120 millions ont d'ores et déjà été utilisés pour accélérer le développement du groupe et renforcer sa structure financière ». Il indiquait également, pour montrer sa bonne volonté, que la famille Bettencourt avait rejeté neuf propositions successives de sa part.

Plusieurs confrontations pour Patrice de Maistre

En octobre 2011, le juge Gentil a fait perquisitionner les cabinets de Georges Kiejman et Pascal Wilhelm, qui ont été les avocats de Liliane Bettencourt. Il a également fait effectuer une autre perquisition chez le notaire de la milliardaire, Patrice Bonduel, dans le coffre duquel il a saisi un testament récent, daté d’août 2011, et trois expertises médicales de la richissime octogénaire.

Pascal WilhelmPascal Wilhelm

Le rôle sombre prêté par le camp Bettencourt à l'avocat et ancien protecteur Pascal Wilhelm - qui a perdu son mandat de protecteur à cause de l'affaire Courbit, et de la mise sous tutelle de Liliane Bettencourt en octobre 2011 -, laisse en tout cas celui-ci très serein: il se dit certain d’avoir respecté toutes les règles légales et déontologiques en vigueur.

Son ami et ancien client Patrice de Maistre, lui, est toujours en prison. La troisième demande de remise en liberté de l'ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, détenu depuis le 23 mars, a été rejetée mardi 5 juin par la cour d'appel de Bordeaux. Des confrontations entre Patrice de Maistre et différents témoins, dont l'avocat suisse de la milliardaire, Me René Merkt, sont programmées par le juge Gentil les 8 et 14 juin.

Vendredi, dans le cabinet du juge d’instruction bordelais, Patrice de Maistre sera confronté à d'anciens employés de Liliane Bettencourt, dont l’ex-comptable Claire Thibout et l’ancien majordome Pascal Bonnefoy, tandis que le 14, il sera confronté par vidéoconférence depuis Genève, à l'avocat suisse des Bettencourt, Me René Merkt.

P. de MaistreP. de Maistre

Une ancienne femme de chambre de l’héritière de l’Oréal, Dominique Gaspard, et une ancienne secrétaire particulière, Chantal Trovel, seront également entendues le 8 juin. Patrice de Maistre et ces témoins seront très probablement interrogés sur la circulation d’argent liquide chez les Bettencourt, et sur une possible visite de Nicolas Sarkozy au domicile de la milliardaire pendant la campagne pour la présidentielle de 2007, évoquée par Mediapart le 10 mai. Les juges tenteront de déterminer si le candidat aurait pu demander, et recevoir, de l'argent pour financer sa campagne, comme plusieurs témoignages le laissent penser.

Me Merkt et Patrice de Maistre devraient être confrontés pour leur part au sujet des rapatriements d’argent en liquide depuis des comptes suisses des Bettencourt, pour un total de 4 millions d'euros, que Patrice de Maistre a organisés discrètement entre 2007 et 2009.

Par ailleurs, l'imunité présidentielle de Nicolas Sarkozy doit s'achever le 15 juin, un mois jour pour jour après son départ de l'Elysée (en vertu de l’article 67 de la Constitution). Ni Eric Woerth ni Patrice de Maistre, tous deux mis en examen, n'ont jusqu'ici évoqué la moindre irrégularité dans le financement de sa campagne présidentielle de 2007.

« Il faut reconnaître que le système de défense de Patrice de Maistre est assez efficace jusqu'ici », décrypte un des avocats du dossier. « Il assure avoir remis les 4 millions d'euros en provenance de Suisse à Liliane Bettencourt. Même si elle n'avait aucun besoin d'argent liquide, elle n'est plus en état de pouvoir dire le contraire. Du coup, s'agissant d'espèces, les preuves risquent de manquer pour pouvoir accrocher sérieusement Nicolas Sarkozy. Aujourd'hui, je ne vois pas quel fournisseur de sa campagne aurait intérêt à dire: oui, on a été payés en liquide ».

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