Bettencourt-Courbit: les secrets de l'opération «Saphir»

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Le conflit mère/fille, c'est tellement mieux. Les communicants issus d'Euro RSCG qui entourent Liliane Bettencourt ne ménagent pas leurs efforts pour détourner l'attention médiatique de ce qui constitue la deuxième affaire Bettencourt: l'investissement de la milliardaire dans la holding de Stéphane Courbit et les étranges conditions dans lesquelles il a été réalisé. L'objectif est simple: faire oublier la polémique sur le versement de 143 millions d'euros au producteur de téléréalité, en mettant en avant un nouvel épisode de la rivalité familiale.

Jusqu'à présent, la justice rechignait à reconnaître l'état de faiblesse de la deuxième fortune française. Mais aujourd'hui, les médecins et la juge des tutelles constatent ensemble l'altération des facultés intellectuelles de la milliardaire. Et Stéphane Courbit ne s'attendait pas à la mise en cause de ce deal, conclu le 31 mai, avec le «protecteur» et l'avocat de Liliane Bettencourt, par ailleurs l'avocat d'une de ses sociétés, Pascal Wilhelm.

«Si Liliane Bettencourt veut reprendre sa liberté, elle la reprend, s'est exclamé Stéphane Courbit devant ses collaborateurs, vendredi. Sa fille salit tout le monde. Wilhelm passe pour le nouveau Banier, et nous pour avoir fait un deal pourri. On a déjà des familles (comme actionnaires -ndlr), et les Bettencourt sont les seuls qui ont une garantie de 12% de rentabilité. Si elle n'est pas d'accord, on déchire tout!»

 

Stéphane Courbit
Stéphane Courbit
Citizen Kane de la téléréalité, Stéphane Courbit, ancien patron d'Endemol, s'estdiversifié dans l'électricité, dans les casinos virtuels, les jeux et les paris en ligne avec Rentabiliweb, Betclic,Poker.fr.

 

«Il a l'intelligence, l'audace, l'obsession d'un bâtisseur d'empire», a déclaré à son sujet l'influent Alain Minc dans Les Echos – Minc a 3% dans Financière Lov (la holding de Stéphane Courbit).

En obtenant, via l'un des avocats de son groupe, un apport financier considérable de Bettencourt, ce bâtisseur proche du pouvoir n'imaginait pas se laisser entraîner dans une nouvelle affaire d'abus de faiblesse. Pourtant, le calendrier de sa recapitalisation a suivi de très près celui de la dégradation de l'état de santé de la milliardaire.

2010, c'est l'année où Courbit a failli racheter, avec Publicis, la régie publicitaire de France Télévisions, dont la privatisation a finalement été abandonnée. A l'automne, l'homme d'affaires mandate discrètement une société spécialisée dans la recherche de fonds, Triago, pour opérer une recapitalisation. L'objectif est de «lever 150 millions d'euros». Le 5 octobre 2010, Triago remet un document intitulé «projet Saphir» aux investisseurs intéressés.

C'est ici qu'apparaît Me Pascal Wilhelm. L'avocat défend déjà Betclic, l'une des sociétés de Courbit, spécialisée dans les paris en ligne. «Il a eu accès à ce document, et il a évoqué la possibilité d'un investisseur», signale-t-on chez Courbit. Il est aussi le défenseur de Patrice de Maistre, conseiller financier de Bettencourt.

Version de l'avocat dans Le Figaro du 8 juin«Stéphane Courbit et Liliane Bettencourt étaient déjà en discussion sur ce projet via ses précédents conseillers avant mon arrivée.» Version de Courbit, sensiblement différente, dans Le Figaro, le lendemain«À l'automne, Pascal Wilhelm m'a parlé de Liliane Bettencourt et de son souhait d'investir. Il m'a présenté le responsable des investissements de Mme Bettencourt. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés.»

Quoi qu'il en soit, Courbit rencontre la milliardaire en novembre. Elle lui paraît «sourde», mais elle aurait «posé de vraies questions»«Si vous ne lui parlez pas en face, elle ne comprend pas», explique Courbit à ses collaborateurs, qui reconnaît qu'il n'a «jamais parlé de chiffres» avec elle.

Mais voilà, en octobre, Françoise Meyers a aussi saisi la juge des tutelles. Le 17 novembre, la juge déclare sa demande recevable et désigne les experts pour se faire une idée de l'état de santé de Liliane. Cette décision est aussitôt contestée par... Me Pascal Wilhelm devant la cour d'appel. Fin novembre, l'avocat, qui défend Patrice de Maistre, mandate la société Messier Maris et associés afin d'examiner à son tour le projet de recapitalisation du groupe de Courbit. C'est qu'il est aussi l'avocat de Jean-Marie Messier.

«Incapacité à la gestion de ses biens»

Le protocole approuvé par Liliane Bettencourt et sa fille le 6 décembre change la donne. Pascal Wilhelm s'y voit attribuer un «mandat de protection future» au cas où la milliardaire ne serait plus en état de gérer ses biens. Le protocole prévoit en outre un examen médical. Il a lieu le 17 décembre et fait l'objet d'un résumé par la juge des tutelles – dévoilé parLe Monde:

«Il résulte du certificat médical établi en vue de la mise en œuvre du mandat de protection future que les facultés cognitives de Mme Liliane Bettencourt sont nettement altérées par une maladie cérébrale d'origine mixte (vasculaire et dégénérative), que le médecin constate en particulier une désorientation temporo-spatiale sévère, des oublis à mesure, des périodes de confusion, des manques de mots, soulignant que c'est la mémoire immédiate qui est la plus altérée, avec quelques troubles de l'attention et de la concentration.  

Que le docteur de Jaeger en conclut d'une part que ces altérations des fonctions cognitives sont définitives, et évoluent progressivement vers l'aggravation, et ceci d'autant plus qu'aucun traitement spécifique n'est mis en place, et d'autre part, que ces altérations mettent Mme Liliane Bettencourt dans l'impossibilité de pourvoir seule à ses intérêts, précisant qu'il existe en particulier une incapacité à la gestion de ses biens.»

 

L'examen médical provoquera naturellement la désignation d'un protecteur et ce sera donc Me Wilhelm. Grâce à lui, le 17 décembre, un premier accord intervient entre les financiers de Courbit et Liliane Bettencourt, «pour la moitié» du montant escompté, soit 75 millions d'euros, pour environ 11% du capital.

 

C'est le moment choisi par Stéphane Courbit pour opérer une réduction de capital de ses holdings Financière Lov et Lov Group Invest. «Une réduction de capital est le seul moyen juridique autorisé pour faire remonter du cash à un actionnaire par une société qui n'est pas en mesure de distribuer des dividendes, pour la bonne raison que ses bénéfices ne sont pas au rendez-vous», fait remarquer l'ancien éditorialiste du Figaro, Yves de Kerdrel sur Wansquare. 30 millions d'euros ont ainsi été redistribués par Financière Lov à Lov Group Invest puis à Stéphane Courbit, avant la fusion de ces deux holdings et l'entrée de Bettencourt. Ce savant jeu de bonneteau n'entache pas pour autant d'irrégularité l'opération Saphir.

Devenu protecteur de Liliane Bettencourt le 21 janvier, Pascal Wilhelm poursuit ses démarches en vue de recapitaliser Lov Group. La juge des tutelles, elle, se penche d'un peu plus près sur le dossier, en procédant à l'audition de la milliardaire. 

«Lors de son audition par la juge des tutelles le 7 février, Mme Liliane Bettencourt n'était pas en mesure d'expliquer la teneur du mandat de protection future et elle indiquait qu'elle ne souhaitait pas être représentée pour la gestion de ses affaires. (...) L'audition de Mme Liliane Bettencourt confirmait également son état confusionnel, sa perte de mémoire, ses troubles de l'attention et de concentration, ainsi qu'une désorientation temporo-spatiale.»

Début mars, Courbit évoque pour la première fois son projet de recapitalisation dans la presse. S'ensuit un échange de mails entre avocats. Le 7 mars, Didier Martin, avocat de Françoise Bettencourt-Meyers, demande à Pascal Wilhelm des explications sur sa «proximité» avec l'homme de télé. L'avocat lui répond:  «Je suis l'un de ses nombreux conseils en charge de l'activité jeux, dit Pascal Wilhelm. Je n'ai aucun lien en ce qui concerne l'investissement. Celui-ci avait été initié par Patrice de Maistre, bien avant mon arrivée. » L'avocat vante les «clauses de sortie» de l'opération. Il promet de joindre à son rapport «une fiche sur les données de cet investissement». Dans cette attente, l'avocat de Françoise Bettencourt-Meyers conclut: «C'est parfait.»

Le 28 mars, un accord est signé sans plus attendre entre Lov Group et Liliane Bettencourt, représenté par Wilhelm. «Cet accord prévoit de faire passer de 11 à 20% la participation de Mme Bettencourt», remarque-t-on côté Courbit.

Le rapport trimestriel, daté du 31 mars, fera état du projet et des accords signés le 17 décembre et le 28 mars, ainsi que du montant de l'investissement. Il est transmis courant avril à la fille de Liliane Bettencourt. «Ils nous mettent devant le fait accompli, explique un conseiller. On lui fait investir la quasi-totalité de ses dividendes net de l'année, qui plus est auprès d'un investisseur qui est client de son mandataire.»

«Le mandat n'est pas exécuté de façon loyale»

 

Dans l'une de ses clauses, le protocole du 6 décembre prévoit expressément que le mandataire signale aux parties tout conflit d'intérêts.«Il n'a pas respecté la règle prévue, se plaint un conseiller de Françoise Meyers. Le mandat n'est pas exécuté de façon loyale.»

Me Pascal Wilhelm a pourtant cherché à se protéger en faisant valider ses opérations par un comité d'investissement.

Les Echos ont révélé, mardi, le procès-verbal de séance de sa réunion du 20 avril dernier. Un exemplaire annoté de la main de la milliardaire. Là encore, le choix de ses membres fait débat. Car on y retrouve un tout petit monde: Bertrand Méheut, PDG de Canal +, est encore l'un des clients de Wilhelm. Georges Ralli, ancien dirigeant de la banque Lazard, a lui aussi conseillé Stéphane Courbit. Quant à Samuel Robertson, un célèbre banquier britannique, il a été l'un des conseillers d'Alain Minc Conseil.

Lors du comité d'investissement, l'avocat de Bettencourt a signalé qu'il avait «contracté une obligation d'information régulière de Mme Liliane Bettencourt». Il fait allusion au «rapport trimestriel de gestion (qui) sera rédigé et transmis à la fille de Mme Liliane Bettencourt ». Il souligne que « ce rapport n'a pas à être approuvé et qu'il ne s'agit que d'une information». Le mandataire n'évoque pas l'état de santé de la milliardaire, mais il précise que sa mission s'exerce effectivement «sous le contrôle éventuel de la juge des tutelles». Concernant l'investissement chez Lov Group, il signale que Liliane Bettencourt a «beaucoup apprécié Stéphane Courbit», que Messier Maris et associés a conclu «au bien-fondé de l'investissement».

L'avocat et protecteur de Liliane Bettencourt poursuit l'opération avec entrain. Jusqu'à créer la société ad hoc, la financière de l'Arcouest, le 13 mai. Le 31 mai, l'opération est bouclée et annoncée publiquement. Dix jours plus tard, Françoise Meyers saisit la juge des tutelles.
«Nous n'avons aucune demande concernant Courbit, explique un conseiller de Françoise Meyers. On se tourne vers la juge des tutelles. A elle de faire des investigations ; et d'en tirer toutes les conséquences juridiques.»

 

 

Publié dans Affaires

Commenter cet article