Asnières : bienvenue à «Dallas-sur-Seine»

Publié le par DA Estérel 83

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« Si j'étais de droite, devant un tel chantier, je me tournerais vers le candidat du Front National, le renouveau passe par le Rassemblement bleu marine ». Le visage barré par des lunettes noires, René Moine récite ses arguments de campagne mais, sur la marché des Victoires à Asnières, « la sauce FN ne prend pas ».

Le suppléant de Guillaume L'Huillier, jeune loup du parti, directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen, propulsé de Saint-Cloud à Asnières et Colombes-sud, dans la deuxième circonscription des Hauts-de-Seine, est « réaliste ». Car ce n'est pas l'extrême-droite, inconnue s'il n'y avait pas des affiches pour rappeler son existence, mais la gauche, qui risque de profiter de la bataille rangée qui sévit dans les rangs de la droite, entre Rama Yade et Manuel Aeschlimann.

René Moine, le suppléant du candidat FNRené Moine, le suppléant du candidat FN© Rachida El Azzouzi

Ce jeudi matin, sur le marché des Victoires à Asnières, René Moine, le suppléant frontiste essaie tant bien que mal de surfer sur le rejet de cette guérilla insensée entre deux étoiles déclinantes de la Sarkozie. Pourtant bien posté entre le vendeur de vêtements à dix euros, la boulangerie et les gros candidats, ses tracts partent difficilement ou lui reviennent à la figure.

« Pas évident de tenir la distance face aux partis hégémoniques », avoue cet ingénieur qui ne s'explique pas les 8,4 % de Marine Le Pen à la présidentielle sur cette circonscription de 120 000 habitants, alors qu'aux cantonales d'Asnières-nord en 2011, elle avait fait plus de 18 %.

Sébastien Pietrasanta, au premier plan, et, derrière, Manuel Aeschlimann en campagneSébastien Pietrasanta, au premier plan, et, derrière, Manuel Aeschlimann en campagne© Rachida El Azzouzi

Quelques mètres derrière lui, le maire socialiste Sébastien Pietrasanta, en costume sombre et cravate bleu ciel, se voit déjà à l'Assemblée nationale et bat la campagne d'un pas guilleret. En 2008, il a raflé la mairie grâce à une alliance hétéroclite de dissidents du centre et de la droite, unis pour en finir avec le règne des Aeschlimann sur la mairie d'Asnières qui remontait à 1999.

Cette année, après dix années de disette, il pourrait bien récidiver en devenant le premier député PS des Hauts-de-Seine, conforté par la poussée de la gauche dans ce département qui « se boboïse » irrémédiablement, mais surtout servi par l'impitoyable joute à droite.

Au point qu'il reste « au-dessus de la mêlée » : « Je les laisse s'écharper entre eux. Je n'ai pas besoin de leur taper dessus, ni de faire campagne sur les affaires. Ils le font pour moi. Ils m’attaquent, mais ils sont tellement préoccupés par leur combat qu’ils m’oublient », jubile-t-il.

« Tous les jours », assure cet ancien professeur d'histoire, il croise des électeurs de droite perdus (qui) iront à la pêche ou voteront PS aux législatives. » Il pensait que la conseillère municipale de Colombes et conseillère régionale d'Ile-de-France allait « prendre de la hauteur », mais « sur le plan des attaques personnelles, Yade est tout aussi virulente que le camp d'en face ».

« Je ne la vois pas au second tour. Elle veut briller dans les journaux et asseoir une légitimité électorale qu’elle n’a jamais eue. Les gens voteront pour Aeschlimann car il a encore un réseau sur la ville. Il n'y aura pas de triangulaire », balaie-t-il d'un revers de main.

« Yade et Aeschlimann ? On dirait deux gamins »

Pietrasanta et Aeschlimann dos à dos place des VictoiresPietrasanta et Aeschlimann dos à dos place des Victoires© Rachida El Azzouzi

Juste derrnière le candidat PS, en grande conversation avec des riverains : Manuel Aeschlimann, en jean et veston, avec lequel Pietrasanta entretient « des relations cordiales », tandis que Rama Yade est jugée « agressive ». Serein, l'ancien maire, qui ambitionne de reconquérir Asnières en 2014, fait profil bas, ne s'affole pas et rappelle qu'il s'est pourvu en cassation, donc qu'il est toujours « présumé innocent ». Il ne s'est « jamais projeté pour savoir s'(il) aurait son bac » : « Ce n'est pas aujourd'hui qu'(il) va s'inquiéter ».

« Quand ils ont un bon candidat divers droite, les électeurs des Hauts-de-Seine peuvent se détourner du parti, mais Rama Yade n’est pas du sérail. Je serai au second tour », assure l'ex-chef de file des jeunes RPR et suppléant du député Taittinger, à l'origine d'une fronde interne qui a provoqué la dissolution du conseil municipal d’Asnières en 1994. Ou s'il n'y est pas, « ce sera à cause de Rama Yade, la candidate de la division, qui aura fait gagner la gauche ».

 « Yade et Aeschlimann ? On dirait deux gamins. C'est du grand n'importe quoi, pitoyable ! » se désole une commerçante asniéroise. Elle suit « le feuilleton » de loin et a l'impression d'avoir à choisir « entre la peste et le choléra » : « Quand est-ce qu'ils vont parler du fond, de l'insécurité qui grandit depuis que la gauche est au pouvoir ? »

De fait, depuis des mois, l'ancienne secrétaire d'État, vice-présidente du parti radical, icône UMP de la diversité tombée en disgrâce, et le baron asniérois, député sortant, « bébé Sarko » explosé en plein vol, se livrent une guerre sans merci. Rama Yade clame partout qu'elle est « la plus légitime, la plus intègre ». Soutenue par « plus d'UMP que de centristes », elle égrène ses soutiens sur son blog, les élus ou anciens élus de l'UMP, les centristes et radicaux d'Asnières et Colombes, ainsi qu'une personnalité de poids des Hauts-de-Seine, venu assister à l'inauguration de sa permanence : Patrick Devedjian, le patron du département.

« Mensonge », réplique Aeschlimann, qui dévoilera lundi 4 juin les visages de son collectif de centristes et de radicaux de la circonscription. Celui qui avait pour témoin de mariage Nicolas Sarkozy et… Patrick Devedjian, est l'unique, le seul investi par « la vraie famille », Copé, Fillon, Accoyer, Jacob, Leonetti et les autres, mais aux dires de militants, il serait de plus en plus seul. « Roger Karoutchi [secrétaire départemental de la fédération UMP du 92 – ndlr] sera à son meeting lundi 4 juin, pas pour le soutenir mais pour faire bonne figure », dit l'un d'entre eux.

Sur les marchés, dans les boîtes aux lettres, sur Twitter, les deux ennemis et leurs équipes redoublent de violence et évitent au maximum de se croiser. Dans un concert de noms d'oiseaux, ça se déchire, se calomnie et se poursuit en diffamation s'il le faut.

Les pro-Yade fustigent l'ex-M. Opinion de Sarkozy durant la campagne présidentielle de 2007 - « un voyou qui passe plus de temps dans les tribunaux qu'à l'Assemblée nationale », « un baron condamné en première instance et en appel à 18 mois de prison avec sursis et une peine d'inégibilité pour délit de favoritisme » -, et pointent du doigt les clients qu'il défend en tant qu'avocat, des personnalités africaines sulfureuses, comme Jean-Pierre Bemba, ancien premier ministre congolais, accusé de crime contre l'humanité.

Les pro-Aeschlimann matraquent « la menteuse », « la girouette tantôt avec Sarko, Borloo, Bayrou », « auto-parachutée », et ressortent la polémique concernant sa domiciliation et son inscription sur les listes électorales.

© Rachida El Azzouzi

Ce nouvel épisode de « Dallas-sur-Seine » au pays de Nicolas Sarkozy, des renversements d'alliance et des coups bas, pourrait bien faire perdre un siège de député aux Sarkozystes, dans l'œil du cyclone depuis la défaite du « leader ». Il consterne, en attendant, une grande partie de la population à Asnières et à Colombes, deux villes passées à gauche en 2008 à la faveur de dissidences à droite.

À Asnières, bastion bleu depuis 1959, Manuel Aeschlimann a été dérouté par une alliance « arc en ciel » réunissant la gauche, le centre et la droite. À Colombes, fief communiste ravi par la droite en 2001, Nicole Goueta, aujourd'hui suppléante d'Aeschlimann, qui avait en « guest-star » sur sa liste, Rama Yade, sa rivale qui a voulu lui piquer la mairie, a subi la même déculottée.

« Une casserole pèse sur ses épaules, la même que le premier ministre socialiste, Ayrault »

Aeschlimann, surnommé avec sa femme Marie-Dominique par une partie de la population « les Ben Ali d'Asnières », depuis qu'il a proposé le nom de celle-ci pour lui succéder s'il était condamné, se serait bien passé de cette « division originale », à l'heure où l'empire vacille.

« Yade, c’est un grand étonnement. Elle diffuse des tracts avec des saloperies. Vous avez vu, elle a mis le logo de l'UMP sur son tract ? Elle qui parle de renouveau, amène une touche haineuse. Elle me salit et quand j’arrive quelque part, elle fuit. Elle est en train de perdre pied. Pour une ancienne déléguée des droits de l'homme, c'est du très bas niveau de s'attaquer à mes clients. Je ne défends pas le crime mais des hommes. Tout le monde, même Nicolas [Sarkozy] que j'ai eu après la défaite, la considère incontrôlable », assène-t-il, tout en refusant d'entrer « dans les polémiques de bas étage ».

© Rachida El Azzouzi

Sur le marché, on le salue, on l'encourage d'un « tenez bon » : « Voyez si je suis impopulaire. » Inquiète, une veille dame l'interroge en lui tapant sur l'épaule : « Dites-nous qu'il y a de l'espoir, qu'elle ne va pas passer. » Pour certains, il est encore« Monsieur le maire », l'édile qui, dès son arrivée au pouvoir en 1999, appliquait une politique ultra-sécuritaire annonciatrice du futur ministre de l'intérieur (couvre-feu pour les mineurs, vidéosurveillance, fichiers électoraux avec tri par origine ethnique, etc).

La cinquantaine élégante, une conseillère financière au chômage, divorcée, deux enfants, l'alpague. Elle a 462 euros par mois pour vivre quand « les politiques dépensent son revenu en un repas dans les grands restaurants ». Hébergée par des amis, elle a besoin d'un logement, d'un emploi. « Je ne suis plus le maire, mais passez à la permanence laisser votre CV », la console le député.

Pour Marie et France, deux sexagénaires fatiguées par cette« cacaphonie à droite », « Aeschlimann est un homme bien » : « Une casserole pèse sur ses épaules, la même que le premier ministre socialiste, Ayrault, un délit de favoritisme où il n'y a pas eu d'enrichissement personnel. Rama Yade en rajoute des couches. Elle ne parle que de ça. C'est elle qui donne une mauvaise image de la droite. »

« Nées à droite », les deux dames « mourront à droite », et se lamentent de voir la gauche gagner du terrain. Marie ne se remet pas de la perte de la mairie en 2008. Avec son mari, elle veut déménager. Elle ne reconnaît plus Asnières : « On se croirait à Genevilliers ». « Dans le 93, vous voulez dire ! » renchérit un passant, un grand black d'une cinquantaine d'années, qui dénonce les dealers installés dans un immeuble, avenue d'Argenteuil. Il a« peur » lui aussi. Peur de voir le PS s'installer un peu plus confortablement et « donner le vote au monde entier dans nos communes ».

Stéphane milite pour Rama YadeStéphane milite pour Rama Yade© Rachida El Azzouzi

Toujours dans le même périmètre, tandis qu'un militant socialiste fredonne « l'histoire s'écrit maintenant », dans leur coin, Stéphane et sa camarade distribuent leurs tracts à l'effigie de Rama Yade,« la seule candidate légitime à droite », « une femme exemplaire qui ne laisse pas marcher dessus, qui ne baisse pas les bras ».

Parmi ces tracts, un « communiqué officiel de la droite et du centre », avec quatre logos : UMP, Nouveau Centre, Parti radical, MoDem. Il s'intitule « Halte aux mensonges ». Les paragraphes commencent par une question : « Comment peut-on ? »… Dire que Rama Yade a été absente de 120 conseils municipaux à Colombes, qu'elle est communautariste, pas patriote, indifférente à la circonscription, etc.

« Les tracts anonymes, le corbeau, je connais les méthodes d'Aeschlimann »

La candidate du « courage et de la franchise » (son slogan), brille, cependant, par son absence sur le marché des Victoires. Elle est passée en coup de vent, vers 10 h 30, « pressée par un rendez-vous, pas effrayée par (ses) adversaires », expliquera-t-elle dans la soirée par téléphone, dans le taxi qui la conduit au Mouv', la radio des jeunes.

C'est l'unique créneau trouvé par l'ex-benjamine du gouvernement Fillon pour répondre aux questions de Mediapart. Au départ, l'idée était de la suivre en campagne, comme son adversaire, mais« Madame avait déjà Le ParisienLe JDD, LCP » dans son sillage,« aucune possibilité avant la semaine prochaine ».

© Rachida El Azzouzi

Au bout du fil, la chouchou politique des Français, qui parodie Hollande dans une vidéo (ci-dessous), « Moi, députée », et vise la mairie d'Asnières en 2014, se rattrape longuement. Elle vit « un moment de grâce avec cette candidature aux législatives », « une campagne formidable sans violence ». « Survivante de tous les coups portés », elle est « loyale avec sa famille politique tout en gardant (sa) singularité », et « (son) franc-parler ». Comme elle est « populaire à Asnières et Colombes », contrairement à ce que les rumeurs coloportent.

Sa seule obsession ? « Pas Aeschlimann, mais les électeurs ».Celle qui sait gré à Sarkozy de l'avoir nommée au gouvernement à trente ans, mais qui ne peut tolérer sa droitisation « extrême, incompatible avec son histoire, sa vie », ne peut cependant s'empêcher de démonter ses deux rivaux qui racontent « n'importe quoi ».

Aeschlimann, rappelle-t-elle, est « un baron corrompu, qui fait la guerre des logos pour éviter les vrais sujets », Pietrasanta, « un maire PS élu, non pas sur son nom, ses projets, mais grâce à une coalition de droite en pleine explosion, un apparatchik de Solférino, qui se dit proche de Hollande mais qui n'est rien ».

Dans ses rangs, des soutiens de poids qui font sourire ses opposants. Serge Danlos, adjoint du maire Pietrasanta, sans étiquette depuis le soir où Bayrou a annoncé qu'il voterait Hollande, encarté quatre ans à gauche dans les années 2000 pour bousculer la droite, « hallucine ».

Dans « l'arc en ciel » asniérois, il est le seul élu à prendre position.« Personne n'est monté derrière moi. Ni les centristes passés Nouveau Centre il y a trois ans, ni Josiane Fischer, la divers droite, qui voulait être suppléante de Rama Yade. Personne (n')a bronché. Ils attendent de savoir qui va gagner pour se positionner et briguer la mairie en 2014 », fulmine-t-il.

« Rama, elle est très intéressante. Elle a une approche saine de la politique. Je fais les marchés avec elle. Elle est simple, spontanée, naturelle, pas agressive. Elle est victime d'une campagne odieuse. Comme aux cantonales, Aeschlimann joue contre son coup. Les tracts anonymes, le corbeau, je connais ses méthodes », poursuit l'élu, l'un des meilleurs amis d'enfance de Sarkozy.

 

Lara Parrenin, déléguée du Parti Radical à Asnières depuis 2010, l’une des premières à avoir appelé Yade à se présenter, confirme :« Elle est encore pure. Elle vient coller avec nous alors que Aeschlimann n’a jamais tracté sauf devant les journalistes. » « Fille de dissidents russes que l’on n’arrête pas », cette consultante en gestion dans le privé, moitié arménienne, moitié russe, militante avant d'être naturalisée française, déplore une campagne « très agressive ».

Elle même a été attaquée, traitée de « voleuse ». Une histoire de sacs à mains qu’elle a frauduleusement substitué, en août 2010, à une jeune femme qui venait d’agresser sa fille, aussitôt reprise par Aeschlimann sur son blog. Depuis, elle a écopé d'un rappel à la loi et porté plainte pour diffamation. Même son mari, DG d’une société dans le Val d’Oise et adhérent au Parti Radical, reçoit des appels« dissuasifs », « anti-Yade ». Elle conclut : « Bienvenue à Asnières en terre d'ânes ou à Dallas-sur-Seine. »

Publié dans UMP

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